Dans
cet entretien accordé par la présidente de la fondation et sœur
du plus grand chanteur kabyle, il est question de faire le bilan d’un parcours
de huit ans, rappeler que Matoub est loin d’être mort, de remettre les
pendules à l’heure et surtout, rappeler que, si Matoub a sacrifié
sa vie, c’est pour que les enfants du Rebelle vivent dans une Kabylie paisible,
définitivement soustraite aux prédateurs et aux partisans de la
violence. En un mot, rappeler le message de Matoub : Tamazight tehwaj lehna
(Tamazight a besoin de la paix).
LA DÉPÊCHE DE KABYLIE : Vous venez de donner le coup d'envoi des festivités
du cinquantenaire de la naissance de Lounès Matoub, pouvez-vous faire
le point sur leur déroulement dans la wilaya de Tizi Ouzou ?
MALIKA MATOUB : "Ass
agui ligh azzeka wissen, nighd ayen zrigh d wayen a tswaligh, cfut di terga
ma ghligh, danzaw aoun di sawleun"
(Aujourd’hui je suis, demain qui sait? J’ai dit ce que je sais et ce que je
vois, Souvenez-vous si dans la rigole je sombre, mon esprit vous interpellera).
Les dates phares que nous avons retenues depuis la création de la Fondation
Lounès Matoub représentent les moments forts qui ont marqués
la vie de Lounès. Le 24 janvier pour sa naissance, le 20 avril qui symbolise
son combat identitaire, le 25 juin que l’on commémore douloureusement
contre l’oubli, le 09 octobre aussi est une date douloureuse et pour ne pas
oublier la souffrance de Lounès, il est important que chaque année,
nous rafraîchissions la mémoire de certains amnésiques.
Le 08 Mars, journée internationale de la Femme, est aussi une date importante.
Cette date symbolique doit être un éveil pour les hommes et un
rappel pour leur dire qu’ils sont tous sortis du ventre d’une femme, leur mère.
Nous n’avons pas la prétention qu’il arrive en Algérie ce qui
vient de se passer au Chili ou en Allemagne, mais c’est un souhait réel
et un rêve qui se réalisera un jour.
Pour les festivités de l’année Matoub, elles ne concernent pas
seulement la wilaya de Tizi-Ouzou. C’est vrai que la ville des Genêts
est le carrefour de nos activités chaque année, mais pour cette
année exceptionnelle, nous comptons associer toute l’Algérie et
tous les Algériens, là où ils se trouvent. Les gens fidèles
et sincères s’organisent dans les plus grandes capitales du monde pour
rendre hommage à Lounès et cette année, pour le “huitième
25 juin” depuis 1998, nous espérons être accueillis à Alger,
par tous nos compatriotes, pour partager ce moment avec eux. C’est une fois
de plus un challenge mais je suis sûre qu’avec toutes les bonnes volontés,
nous arriverons à offrir un événement historique clôturé
par un gala artistique à la coupole de notre très chère
capitale. Paris sera le rendez-vous du mois d’octobre pour concrétiser
l’ampleur de cet événement.
Vous avez annoncé que ce cinquantenaire sera célébré
tout au long de l'année 2006, donnez-nous plus d'explications...
Il est difficile de faire beaucoup de manifestations, il vaut mieux en faire
moins et les réussir. Comme vous pouvez le constater, sur le programme
que je viens de vous donner, les 4 dates sont suffisamment espacées pour
occuper toute l’année. Il faut du temps pour les préparations
et une bonne préparation est l’atout majeur pour garantir une réussite.
En parallèle, en France, la Fondation et l’association lance une opération
à travers tout le territoire. Nous associons cinquante villes dans toute
la France pour participer à ce qu’on appellera "Cinquante ans, cinquante
villes” . Nous ferons une dizaine de déplacements pour rencontrer nos
concitoyens autour d’un débat, d’un repas et d’une soirée musicale.
Chaque date associera cinq villes autour de cet anniversaire, pour débattre
des problèmes divers que nous vivons dans l’émigration. La conférence-débat
sera animée par des spécialistes et des élus de chaque
département. Autour de Lounès Matoub, le sujet sera axé
sur les racines et l’immigration. Le choix des villes n’est pas fortuit puisqu’il
est axé en priorité sur les villes dont une des rue porte le nom
du chanteur assassiné.
Depuis l'assassinat de Lounès,
il y a eu des milliers d'hommages qui lui ont été rendus en Kabylie,
mais nous n'avons pas connu d'événements à la hauteur du
Rebelle, pourquoi ?
"Laâslama s lehlakh iw Idiyi yemlan ahdawen iw vanend vanend walagh
then".
"Bienvenue à cette maladie qui désigne mes ennemis. Ils sont
visibles, je les vois".
A la mort du Rebelle, nous n’imaginions pas vraiment ce qu’il représentait
dans tout l’univers et ce que représenterait sa mémoire après
sa disparition. La preuve, vous le voyez encore aujourd’hui, cette formidable
mobilisation autour des dates anniversaires, ainsi que le nombre de rues, de
places et de locaux qui ont été baptisés à son nom,
en France. A Tizi-Ouzou, une place lui a été enfin attribuée
grâce aux efforts du Mouvement citoyen et de la Fondation Matoub. C’est
tout à l’honneur de notre région et de toute l’Algérie.
Certains, eux, savaient ce que représentait Lounès et ce qu’il
représentera après sa disparition. Ils avaient calculé
et préparé la récupération. Lounès le savait
et il le disait : " Je suis comme une grenade dégoupillée
qui explosera à la figure de celui qui voudra me récupérer
". Il se sentait menacé et se savait la cible de nombreux prédateurs.
Ceux qui l’ont tué n’ont aucun scrupule, sa mort physique ne leur suffit
pas, le fait qu’ils n’aient pu récupérer sa mémoire à
des fins politiques est devenu pour ma mère, moi, sa Fondation, un cauchemar
au quotidien. Toute tentative de réaliser un événement
à la hauteur de l’artiste, devient impossible, tellement le sujet dérange.
Certes Matoub est idolâtré par tout son peuple et beaucoup lui
rendent hommage, ses ennemis ne peuvent pas s’attaquer à tout le monde,
heureusement, mais en bâillonnant sa famille et sa Fondation, ils réussissent
à les atteindre en les privant de ces grands évènements.
Leur but est, avec le temps, de le faire oublier et d’empêcher l’institution
qui porte son nom, de pérenniser sa mémoire. De grands évènements
en hommage à Lounès ont été organisés au
Zénith de Paris, cette salle mythique où Lounès comme d’autres
grands artistes s’était produit. Seul celui de 1999 a été
épargné, à l’époque, il était encore trop
tôt pour émettre des doutes sur les éventuels assassins
de Lounès. C’est juste après que les vrais problèmes ont
commencé pour nous, quand nous avons commencé à poser les
vraies questions. Les deux autres Zéniths ont été sabotés
par une campagne grandiose de désinformation, ce qui s’est traduit par
un échec financier insupportable. Le message que colporte l’esprit matoubien
dérange encore et représente un danger pour certains politiciens,
c’est pour cela qui est très difficile. Malgré tout, nous
avons tenter de résister en utilisant tous les moyens que nous possédions.
Certains mêmes, que nous croyions amis, ont proposé leur soutien
pour l’organisation d’un spectacle à Paris, mais nous ont lâchés
à la dernière minute. Il faut savoir que prendre le risque de
réserver une grande salle à Paris, comme le Zénith, engage
des frais énormes et quand on ne réussit pas, il faut tout de
même honorer les engagements du contrat. Pour rappel, le 20 avril 2000
a été l’occasion de créer un gigantesque événement
autour du 20e anniversaire du Printemps berbère, à Tizi-Ouzou,
en ce début du 21ème siècle. Tous les mouvements associatifs
étaient présents, les artistes, les intellectuels, les tendances
des mouvements culturels, excepté un seul, " toujours le même
", étaient aussi présents pour commémorer cet anniversaire
et reconnaître la grandeur de Lounès Matoub. Avec peu de moyens,
nous avons réussi cet événement qui restera gravé
dans l’histoire de la Kabylie. Le Printemps berbère suivant, comme vous
le savez, s’est terminé dans un bain de sang, et les responsables devront
un jour rendre des comptes à notre pays.
La célébration du huitième anniversaire
de son assassinat sera de toute évidence grandiose vu qu'il coïncide
avec l'année qui lui est dédiée ?
"Ay ansi I dissawel lheq, Avrid iss ad I yawi"
"D’où que vienne l’appel du bien, son chemin est celui que je suivrai"
Les travaux ont commencés et nous comptons sur toutes les bonnes volontés
pour nous aider. Un grand évènement a besoin d’une bonne organisation
mais aussi de moyens. Nous ferons appel aux partenaires et aux médias,
sans lesquels, il serait impossible de réussir un tel évènement.
Tout citoyen doit être associé et acteur de cet évènement
et participer à sa manière. Nous espérons que s’associeront
à cet élan toutes les bonnes volontés de notre pays, où
qu’elles soient, qu’elles soient de la société ou des pouvoirs
publics. Tous les artistes sont évidemment conviés à enrichir
cet événement, et les pouvoirs publics sont invités à
contribuer à sa réussite, c’est un appel, et je leur demande de
réagir au message fédérateur de Lounès. Notre région
a besoin de paix et je suis persuadée qu’avec un peu d’effort et surtout
de bonne volonté, cette région retrouvera ses qualités
qui font l’honneur de notre pays. Les acteurs principaux seront la solidarité,
la Fraternité, l’amitié, le respect, la vérité,
et surtout l’espoir. assirem est le mot le plus approprié pour ceux qui
croient en l’avenir de notre jeunesse. Notre pays est riche d’une jeunesse qui
vieillit trop vite, donnons-lui au moins la chance de profiter de son temps.
Lounès est mort jeune, ne l’oublions surtout pas.
Huit ans après sa disparition physique, Matoub Lounès
reste le numéro 1 de la chanson kabyle, il est l'artiste le plus écouté
chez nous, comme vous l'aurez constaté ici -même, que représente
pour vous cette immortalité?
"Yal yiwen amek infegh ssut-is, Yettcebbih udem I ttikti-s, Ulac w’illan
nigh wa"
(Chacune de nos voix engendre un bienfait unique, qui embellit le visage de
nos pensées. La nature nous a pourvus d’égalité)
Pour beaucoup, il l’était de son vivant numéro 1, et il le sera
toujours. Il le mérite et c’est son travail et uniquement son travail
qui lui vaut ce titre. Matoub a son propre style, qui le rend unique, mais dans
le fond de ses paroles, il a associé tout le monde, aujourd’hui chacun
se reconnaît dans sa poésie, c’est ce qui fait la force d’un grand
poète, vous êtes mieux placé que moi pour en parler, vous
qui côtoyez au quotidien cette population, jeune et moins jeune. Moi j’ai
du mal à l’admettre, donner ce numéro 1 à un artiste, c’est
dévaloriser les autres, mon frère n’aimerait pas ça. Lounès
a fait son travail, il a marqué d’une manière indélébile
l’histoire et la culture de son pays mais il aimait et comptait beaucoup sur
les jeunes talents. Heureusement la Kabylie a enfanté beaucoup d’autres
talents mais beaucoup viendront après, un grand nombre de jeunes et futurs
Matoub entreront bientôt dans l’arène, je l’espère. Ils
auront à représenter dignement notre culture, pour cela il faut
les aider, mettre les moyens pour qu’ils puissent s’exprimer, c’est le but et
les objectifs de l’Ecole des arts Lounès-Matoub, quand elle verra le
jour. Lounès, lorsqu’il se produisait, offrait souvent l’occasion à
un jeune chanteur de faire ses preuves en avant-première.
Pour l’anecdote, j’ai souvenir qu’un jeune chanteur était venu le voir
pour obtenir l’accord de porter comme pseudonyme "Le petit Matoub"
et Lounès le lui avait déconseillé en lui disant : "
Si tu te qualifies de petit, tu le resteras toujours, choisis un nom qui te
grandira, un jour tu seras plus grand que moi, qui sait ?". C’est ça
l’esprit Matoub, le travail et surtout la modestie.
Il a chanté la misère, la douleur, la mort, l’amour,
mais aussi et surtout l’espoir. Nous voulons offrir aujourd’hui à cette
jeunesse, ce message d’espoir. Matoub s’est produit dans le monde entier, mais
la sève de sa poésie, il la puisait au cœur des montagnes de Kabylie,
source intarissable, comme il aimait s’en vanter.
Comme de son vivant, Matoub dérange toujours, sa statue
à Ouaguenoun a été saccagée. Comment réagissez-vous
à un tel acte ?
"Wid yettganin di l’mut-iw, Yessamesn ism-iw, Kul tizi a yi-d-mlilen"
(Ceux qui s’impatientent de ma mort, Qui calomnient mon nom, à chaque
col devront m’affronter).
Un tel acte n’a pas de qualificatif ni de nom, c’est tout simplement du terrorisme.
Un terroriste détruit parce qu’il n’a pas le courage d’affronter la réalité.
Un acte aussi odieux ne peut être réalisé que par des lâches
et il est déplorable que dans notre pays, certains expriment encore leurs
désirs par des actes aussi lâches. La profanation d’une tombe ou
d’une statue ne peut être associée qu’au fascisme. En s’attaquant
à cette statue, ils se sont attaqués à toute une culture,
à toute une famille, mais aussi à toute la famille artistique,
sous toutes ses formes. J’espère que la justice fera son travail, et
que ces lâches seront punis, pour que cela ne puisse plus se reproduire.
Je tiens à dire à ceux qui ont fait ça, qu’en s’attaquant
à Matoub, ils se sont trompés d’ennemi, qu’ils feraient mieux
de casser le nez à ceux qui commanditent de tels actes, ceux qui ont
oublié ce que veut dire “nnif”.
Je tiens aussi à apporter tout mon soutien aux jeunes artistes sculpteurs
qui ont participé depuis des années à la réalisation
de ce travail et leur dire à quel point leur douleur est partagée.
Quel est votre sentiment d'être la soeur de l'homme
le plus important que la Kabylie ait enfanté ?
"Dayen idub rruh, Ddunith zighen d’aghurru"
"Nos âmes sont meurtries, ce monde n’est que tromperie"
Il y a d’abord la fierté d’être la sœur de Lounès parce
que nous avons la même mère et le même père mais cette
fierté, tous les Kabyles la ressentent et je suis honorée de la
partager avec eux. Sur un certain point, Lounès est plus le frère
de tout le monde que mon propre frère. Il a durant sa vie été
tellement généreux avec sa grande famille qu’il en oubliait souvent
sa petite.
Par contre, personne ne peut ressentir la douleur de son absence comme nous
la ressentons ma mère et moi, surtout elle. Tous les jours sans exception,
j’ai des remords, ceux de ne pas avoir été assez présente,
auprès de lui, pour lui apporter plus de soutien, plus d’assurance. Surtout
durant sa dernière année, le sentiment d’amertume que je ressens
est immense, j’ai presque envie de dire des fois que c’est à cause de
moi qu’il est mort. Je n’aurai pas dû laisser son entourage l’isoler de
sa vraie famille et de ses vrais amis. Durant son exil en France, de fin 1994
à avril 1997, j’étais près de lui. J’ai assisté,
impuissante, aux manipulations dont il a fait l’objet. Il était tellement
préoccupé par ce qui pouvait arriver dans son pays qu’il était
devenu vulnérable. Il m’alertait souvent des risques qu’il encourait
à fréquenter certaines personnes, mais il n’arrivait pas à
s’en débarrasser. Il était tellement intègre et honnête
qu’il pensait que beaucoup de gens étaient comme lui. Après son
dernier mariage, il avait complètement changé, il me cachait beaucoup
de choses ainsi que ses fréquentations, il était comme un gamin
qui venait de faire une grosse bêtise, et puis il m’évitait pour
fuir mes questions, il était comme sous l’emprise de quelque chose qu’il
ne pouvait m’expliquer. Et puis il y a eu cette dernière rencontre en
présence de notre mère, au studio où il enregistrait son
dernier album. Concentré dans son travail, nous n’avons pas voulu le
déranger trop longtemps et nous sommes parties. C’est la dernière
fois que nous l’avons vu debout. Le vendredi 12 juin 1998, il a appelé
à la maison en souhaitant parler à sa mère, il a passé
une demi-heure au téléphone et s’est confié sur la situation
qu’il vivait, il voulait la rassurer, comme s’il craignait quelque chose. Le
lendemain, il devait déjeuner avec nous, à la maison, en famille.
Le même jour, il a pris l’avion du matin pour aller chercher sa femme
qui l’avait appelé la veille, vers 22 heures, pour l’informer qu’elle
était convoquée pour aller chercher son visa pour la France...
Parfois je l’appelle, je lui parle, je lui demande conseil, je vis des moments
tellement difficiles que j’ai besoin de ses conseils de frère. Il était
pour moi un héros invincible, un grand frère qui me protégeait.
J’espère qu’il nous voit et qu’il constate ce que nous subissons. Je
suis la vraie seule sœur de Lounès mais je n’ai pas mérité
de souffrir autant. Ses amis m’ont tourné le dos, il me reste cet espoir
que je puise dans cette jeunesse non politisée, les authentiques comme
disait Lounès, ceux qui n’ont rien à perdre, ceux qui n’ont rien
à donner sauf leur amour, ceux qui sont sincères. Tout le reste
est foutaises, illusion. Quand je m’endors, c’est la réalité qui
réapparaît, le vide, l’absence de celui qui m’a vu ouvrir les yeux.
La vie ne fait pas de cadeaux, mon Dieu que c’est triste.
Vous avez déclaré lors
de votre conférence de presse à Tizi Ouzou que depuis l'assassinat
de Matoub, ses droits d'auteur sur ses albums ne sont pas versés. Est-ce
qu'on peut en savoir plus?
"D’laman i yi kelxen, arrigh awk meden d lehvav"
"C’est la confiance qui m’a trahi, je prenais tout le monde comme ami"
C’est un sujet extrêmement délicat mais tout aussi douloureux.
Ce sujet soulève légitimement une colère chez moi. Je pèse
mes mots en vous disant que nous avons à faire à des charognards
qui n’ont aucun scrupule. Les prédateurs n’en ont rien à faire
de la propriété morale et intellectuelle, ni de l’amitié
que leur accordait Lounès, ni du respect qu’ils devraient vouer à
sa famille. L’appât du gain est leur seule préoccupation. Pour
être plus précise, ça n’est pas seulement des droits d’auteur
dont il s’agit, ça c’est un sujet qui concerne aussi les intérêts
de l’Etat et j’ai cru comprendre que dans ce domaine, un gros chantier est en
route pour faire respecter les droits d’auteur.
Juriste de formation, j’ai conforté cette ambition par différents
stages à Paris, en me spécialisant dans le droit des artistes,
spécifiquement pour m’occuper de ceux de mon frère qui m’avait
sollicitée pour l’aider à assainir son catalogue. Son catalogue,
riche de 34 albums, était déjà prisé de son vivant.
Lounès se savait menacé et il savait que sa mort profiterait à
beaucoup de gens. Il avait entamé des démarches auprès
des éditeurs, ou plutôt des " marchands de K7 ", pour
récupérer ses droits. Après sa disparition, le phénomène
s’est multiplié, tout le monde distribue ses produits, tellement la demande
est importante, mais aucun ou presque, ne paie ses droits à l’artiste,
aucun ou presque n’a de contrat en bonne et due forme, on retrouve même
de nouvelles sociétés qui reproduisent ses disques et les vendent.
Sur tout ça, la famille et la Fondation Matoub ne touchent aucunes royalties,
c'est-à-dire la redevance de l’artiste, mais en contrepartie, à
elles seules, on attribue " le commerce machiavélique de la mort
de Matoub ". Finalement cette mort profite à beaucoup de monde,
Lounès avait encore une fois raison. Comme nous n’avons pas les moyens
de nous rendre justice, nous avons décidé de recourir aux institutions
compétentes de notre pays. En France, c’est pareil, nous avons entamé
des procédures mais c’est un travail de titan. Quand vous allez voir
un distributeur pour lui demander des comptes, il vous répond que "
Matoub appartient à tout le monde " et il y en a même qui
l’ont déjà classé dans " le domaine public ".
Si vous rajoutez à ça le piratage et la reproduction illicite,
je crains que le métier d’artiste soit de plus en plus difficile. Le
grand fléau qui couronne tout ça, c’est ce public nombreux et
fidèle qui achète les produits de Matoub sans savoir à
qui cela profite.
La revue littéraire Europe consacre un dossier à
votre frère, à notre frère Lounès. Vu le prestige
de cette revue, cette distinction est un honneur pour toute la Kabylie, n'est-ce
pas ? Avez-vous des informations à ce sujet ?
C’est noble de leur part, Lounès le mérite bien et si la prestigieuse
revue européenne lui consacre ce sujet, c’est encore une fois la preuve
que son combat est universel. Je suis d’autant plus fière que ce travail
a été confié à Yalla Seddiki, Docteur en lettres,
qui peut mieux que lui, faire un sujet authentique sur Lounès Matoub
? Il nous l’a démontré à travers son livre " Mon nom
est combat ". Il est déplorable de ne pas voir une revue nommée
" Afrique " faire le même travail mais qui sait ? On ressemblera
un jour à tout le monde, même s’il est important de préserver
notre spécificité.
Comment avez-vous réagi lorsque vous avez vu la statue
réalisée par Hamid Ben Belkacem à Ath Boughardane ?
J’ai eu en même temps un choc et un immense plaisir. Un choc comme tout
le monde, parce que la découverte de cette statue si proche de la réalité
vous renvoie quelques années en arrière, c’est comme un flash
éphémère. Et puis il y a la beauté de l’œuvre, ce
qui m’a fait plaisir en observant cette statue, c’est la fidélité
de l’auteur, la perfection dans le moindre détail, on voit que Hamid
voue un grand respect pour Lounès. Je m’imagine tous les jours, les semaines,
les mois et les années passées pour ce jeune artiste, auprès
de son idole, son ami, pour le ressusciter. Ce grand jour est arrivé
et tous les honneurs lui reviennent. Je voudrai vous faire un aveux, j’ai visité
le musée Grévin à Paris, ce musée où l’on
expose les statues des stars, je n’en ai pas vue une aussi ressemblante que
celle de Hamid Ben Belkacem. Je tiens à lui transmettre toutes mes félicitations
et l’invite à venir quand il veut chez Lounès, j’imagine sa tristesse
de ne plus le voir quand il rentre chez lui. J’encourage tous les jeunes créateurs
à en faire autant.
De nombreuses chansons de Matoub demeurent inédites,
notamment celles qu'il avait chantées lors de ses spectacles en France.
N'est-ce pas le moment de les faire éditer ?
C’est un long travail qui n’est pas évident à réaliser.
D’abord les répertorier, toutes les déposer pour éviter
les plagiats, c’est juste ce que nous avons pu faire pour l’instant. Ensuite,
pour les chansons écrites et non enregistrées, il faut leur écrire
la musique, seulement après cette étape, nous les mettrons à
la disposition des jeunes chanteurs, à travers un concours où
les plus méritants se verront confier un ou plusieurs titres pour les
interpréter. On souhaiterai que les chansons inédites de Lounès
servent à propulser ces jeunes artistes qui sont l’avenir de notre culture.
Cette œuvre sera bien évidemment confiée à la Fondation
qui saura la pérenniser. Pour les chansons déjà chantées
par Lounès et pour certaines enregistrées, mais pas éditées,
nous espérons bientôt les rendre publiques, pour cela il faudrait
encore qu’on ait des vrais producteurs, et pas seulement des commerçants
de K7, sinon l’œuvre inédite de Lounès ne profitera qu’à
ceux qui la commercialisent comme c’est le cas pour les albums édités.
Nous ferons prochainement un appel d’offres pour tout le catalogue Matoub, et
si nous trouvons le bon partenaire, nous lui confierons ce travail. Dans le
cas contraire, nous le ferons nous-même. La production, l’édition
et la distribution, sont des métiers accessibles à tous, chez
nous, c’est pas le personnel qui manque, il suffit juste de le former.
On retrouve partout des oeuvres de Matoub piratées
et qui se vendent au vu et au su de tous, quel est votre réaction par
rapport à ce phénomène ?
Cette question rejoint celle que vous m’avez posé tout à l’heure.
D’abord, ce qu’il faut souligner, c’est que le piratage est le résultat
d’une éducation dans notre pays. Ceux qui avaient dirigé notre
pays étaient des pirates et ils ont éduqué nos enfants
à être comme eux. Lounès n’est pas le seul à être
piraté, tout le monde est piraté. Il serait plus facile et plus
rapide chez nous, de recenser les produits authentiques. Quand vous voyez que
90% des produits distribués en Algérie sont issus de la contrefaçon,
je ne vois pas comment mon frère pourrait échapper à cette
règle, ça me fait mal au cœur, mais que représente un artiste,
aussi grand soit-il, devant une piraterie nationale ? C’est aux pouvoirs publics
de faire leur travail, eux aussi y perdent, et moi je ne suis pas capable ni
n’ai les moyens de lutter contre un fléau qui est généralisé
dans mon pays. Si seulement les rentes de la piraterie sur les disques de mon
frère servaient à une bonne cause, je serais à moitié
consolée, mais de ne pas savoir à qui cela profite, devient insupportable
pour moi. Il y a quelques temps, j’ai interpellé des jeunes qui vendaient
des posters à l’effigie de Lounès, sur un trottoir de Tizi-Ouzou.
Je leur ai demandé de me fournir les autorisations et de me donner l’identité
de leurs fournisseurs. Ils m’ont tout simplement répondu, après
m’avoir reconnue, que “c’était grâce à « lui »
que ces jeunes vivaient”. J’ai été charmée par leur sincérité
et leur ai répondu : si Matoub vous aide à vivre, tant mieux,
du moment que vous ne tombez pas dans la délinquance et la drogue. Je
vous rappelle que les lois, ce n’est pas moi qui les ai faites et qui les applique,
moi je ne suis qu’une victime et j’espère que les représentants
de la loi seront au service des victimes. Quand un gamin me dit que c’est grâce
à Da Lwennas qu’il mange tous les jours et qu’il fait vivre sa famille,
je ne peux pas lui retirer le pain de la bouche, je ne peux qu’être fière
d’être la sœur de Da Lwennas.
Certains cercles, pour salir la fondation, ont fait circuler
des rumeurs selon lesquelles vous éditez des posters et des produits
à l'effigie de Matoub pour vous enrichir, qu'avez-vous à leur
répondre ?
"iwimi fkan di tizi ti huna
d yexamen"
Ce ne sont pas certains cercles mais des personnes bien précises, et
ce ne sont pas des rumeurs, c’est une réalité. La Fondation Matoub
fabrique et distribue des posters, des revues, des tee-shirts, et tout autre
objet qui rentre dans le cadre de ses objectifs, et alors ? Quoi de plus normal
qu’une association vive de son travail. C’est une réalité tout
à fait légitime et c’est autorisé par la loi. La Fondation
vit grâce à ces ventes et entretient la maison de Lounès
en partie grâce à ce merchandising. Par contre, que celui qui prétend
avoir donné quoi que ce soit à la Fondation vienne me voir, je
me ferai un plaisir de le rembourser s’il le souhaite. Ceux qui propagent d’autres
rumeurs, beaucoup plus graves, pour salir la Fondation, c’est eux mêmes
qu’ils salissent. Ceux qui se cachent derrière des tracts anonymes pour
dénigrer une famille probe, ce sont des lâches. Ceux qui se cachent
derrière des initiales dans un journal pour désinformer la population,
c’est leur profession qu’ils salissent. Moi personnellement, ça ne m’intéresse
pas ce qu’ils pensent, ce qui m’intéresse, c’est qui a tué mon
frère ? Cela fait sept ans que ça dure, j’espère qu’ils
s’arrêteront un jour, et que ces rumeurs se traduiront par une tumeur
pour ceux qui les propagent, je pourrais alors leur conseiller un bon psychiatre,
spécialiste en la matière dans la région. Par contre assassiner
des gens, vendre de la drogue, prostituer des jeunes filles, racketter les pauvres
citoyens parce que l’on porte la bannière de la légitime défense,
ça c’est un crime qui devrait être passible de lourdes peines.
La fondation a pris un recul de plusieurs
années, pourquoi ce silence et pourquoi ce retour ?
"ghelouye dhelahfadha, Thankra desâaya"
"Tomber est une leçon, se relever est un capital"
Vous savez, comme on dit, il faut que l’on se quitte si on veut se revoir. Comme
je vous l’ai précisé tout à l’heure, la Fondation en Algérie
a subi un séisme dévastateur depuis sa création, qui s’est
accentué avec les évènements de 2001. Les comités
locaux dans toute la Kabylie ont été la proie de certains prédateurs
et pour éviter le pire, nous avons dû dissoudre ces comités.
Cela n’a pas été facile mais il fallait le faire pour que le nom
de Lounès ne soit pas mêlé à certains calculs politiciens.
En France, l’association a été l’objet d’une campagne de destruction
initiée par une idéologie belliqueuse, soutenue par leurs relais
parisiens. Nous ne voulons pas de guerre mais eux, nous créent toujours
des ennemis. A force de prendre des coups, on s’épuise et on s’écroule.
Pour se relever, il faut reprendre des forces, réfléchir et se
protéger pour éviter d’autres agressions. Cela explique ce recul,
il est réfléchi et ne peut qu’être prospère. Ce recul
nous aura au moins permis de comprendre beaucoup de choses. Si l’on prend du
recul, c’est pour mieux observer la situation et se donner les moyens de mieux
revenir. Aujourd’hui, nous sommes de retour avec des idées beaucoup plus
mûres et surtout un meilleur optimisme. Nous avons réussi à
protéger Matoub de toute récupération, c’est à son
peuple aujourd’hui d’en bénéficier, il y a encore un long travail
devant nous.
Tous les biens du Rebelle seront versés au patrimoine
culturel de la région, peut-on en savoir davantage ?
"Ayen i diyeja vava, ma fkighth i ljama, adyoughal dayla n’tadarth "
L’œuvre de Matoub, son combat et ses valeurs, il les a puisés en Kabylie.
Durant son passage sur terre, dès son premier soupir jusqu’au dernier,
il a travaillé pour promouvoir notre culture, notre pays et ses valeurs.
Il a fait le tour du monde pour véhiculer notre message et le monde entier
le lui reconnaît, le prix de la mémoire collective en est la preuve.
Partout où il a été, il n’a cessé d’alerter les
populations du danger qu’encourait la culture kabyle. Six pieds sous terre,
il " frère " encore, pour paraphraser Jacques Brel. Son héritage,
il l’a laissé pour que son peuple en bénéficie, il est
parti sans rien prendre, il nous a tout laissé. Il est naturel qu’aujourd’hui,
son patrimoine soit mis à la disposition de tous les siens et pour cela,
il faut une structure pour le gérer. La Fondation a été
créée pour ça mais à elle seule, elle ne peut pas
gérer une telle montagne. La Fondation ne peut pas continuer à
émettre le message de Lounès, si personne ne le reçoit.
Notre travail est un travail de mémoire et cette mémoire, nous
ne pourrons la véhiculer qu’avec le concours des autorités publiques,
la radio, la télévision, la presse. Lounès a été
pendant longtemps boycotté par les médias dans son propre pays
mais c’est eux qui l’ont boycotté, c’est pas lui qui l’a souhaité.
Aujourd’hui, il est impératif que l’on se donne les moyens de véhiculer
son message en Algérie, des montagnes du Djurdjura jusqu’au fin fond
du désert, pour que tous les peuples d’Algérie reconnaissent Lounès
à sa juste valeur. En France et dans le monde entier, c’est plus facile,
parce que là-bas, Matoub n’a pas d’ennemis, en Algérie c’est tout
autre chose, on lui a attribué des qualificatifs étrangers à
ses idées, on l’a traité de raciste, d’islamophobe, de dépraveur,
pour étouffer son message de tolérance et de progressiste. Matoub
a chanté la réconciliation, la fraternité, l’amour et l’espoir,
c’est ce message que nous souhaitons transmettre à tous les Algériens,
les Kabyles, eux l’ont compris depuis bien longtemps mais on ne peut pas construire
un pays en ne se limitant qu’à une région, même si cette
région a toujours été le fer de lance de la grandeur algérienne.
Il est pas question de verser les biens du Rebelle à qui que ce soit
ou à quoi que ce soit, la propriété morale et intellectuelle
est inaliénable, ce que j’avais annoncé, c’est le souhait de pouvoir
bénéficier du concours des autorités compétentes
pour d’une part faire respecter les droits de Lounès, et d’autre part
nous ouvrir l’accès à la communication. Pour cela il y a des concessions
à faire des deux côtés, l’important est de répondre
à la demande de nos concitoyens qui sont victimes d’une privation orchestrée
par un groupuscule de gens mal intentionnés. J’aurais souhaité
que certains médias qui se prétendent Berbères ou Kabyles,
en France, soient plus à l’écoute de la population mais ils confondent
malheureusement leurs intérêts personnels avec les intérêts
collectifs.
Vu la dimension gigantesque de Lounès Matoub, il vous
est difficile en tant que fondation, d'échapper à la manipulation,
comment comptez-vous soustraire ce nom emblématique à toute velléité
de récupération qui pourrait nuire à la Kabylie, une région
qui en a assez de perdre ses enfants pour qu'une minorité de politiciens
négocient des privilèges sur le dos des cadavres ?
"Akhouith a yarrac nagh, sdoukleuth ighalen nwenn"
C’est là toute la difficulté, les ennemis de Matoub sont les ennemis
de la Kabylie. Cela fait sept ans que nous épuisons notre énergie
pour empêcher toute récupération de Lounès à
des fins politiques. Le grand avantage que l’on a, face à nos ennemis,
c’est que la mémoire de Matoub ne peut être soustraite de son combat,
qui n’est ni à vendre, ni à négocier. Tant que la Fondation
agira pour améliorer les conditions de vie de nos concitoyens, elle trouvera
toujours ces prédateurs sur son chemin. Comment peut-on actuellement
concevoir une plate-forme de revendications en Kabylie, pour apporter une solution
à la crise, en l’amputant d’un des points essentiels. Il faut que la
population prenne conscience du danger qu’encours la Kabylie si nous ne réagissons
pas rapidement contre un fléau qui gangrène nos montagnes. Les
assassins de Matoub sont connus et ils courent toujours. Le danger est potentiellement
présent et nous le vivons au quotidien. Ceux qui s’en prennent à
la statue de Matoub sont les mêmes qui lui ont tendu un guet-apens le
25 juin 1998 et ce sont les mêmes qui ont hypothéqué cette
région depuis 1988.
Huit ans après, on ne sait toujours pas qui a tué
Matoub...
"A win i jebden amrar, ikhfiss a tha da ghuri"
Vous, vous ne le savez peut-être pas, moi si, et je ne suis pas seule
à le savoir. La difficulté est de le démontrer avec des
preuves tangibles, faudrait-il pour cela, écouter et répondre
aux revendications de la partie civile. Quand vous réclamez une reconstitution
scientifique du crime et une étude balistique, c’est dans le but de constater
d’une manière précise, le nombre d’assaillants, la manière
dont ils ont agi, le type et le nombre d’armes qui ont servi à cet attentat.
Jusque-là, c’est élémentaire et ne demande rien d’exceptionnel.
A la date d’aujourd’hui, cela n’est toujours pas fait. Quand dans un assassinat,
il y a des témoins physiques et oculaires adultes et en bonne santé,
qui démentent leur premier témoignage recueilli sous la pression
et par un chantage, il est du devoir du juge d’instruction de faire son travail,
surtout quand des noms sont cités. Quand vous avez des gens connus qui
vous annoncent le lendemain du crime, des certitudes quand à l’identité
des assassins, il faudrait les auditionner pour savoir d’où proviennent
leurs sources. Une de ces personnes connues, déclare que l’avant-veille
de l’assassinat, la victime lui aurait sollicité un visa pour sa femme
et que, le sachant menacé, il lui aurait conseillé de ne pas sortir
de chez lui. Dans ce cas, Il y aurait une " non assistance à personne
en danger ". Dans l’autre cas, qui est plus probable suite aux témoignages
de personnes très proches, la victime a tenté à plusieurs
reprises de rentrer en communication avec celui qui détenait le passeport
de sa femme depuis sept mois, et non pas depuis l’avant-veille, et qui lui promettait
un visa pour sa femme. D’après le témoin principal, " Lounès
n’arrivait plus à joindre personne, il tombait sur la secrétaire
qui lui disait qu’ils étaient injoignables ". Nous avons la preuve
que l’unique demande de visa concernant l’épouse de Lounès, a
été déposé le 16 juin, trois jours après
son arrivée précipitée et certainement provoquée,
auprès des services concernés de l’ambassade de France par la
secrétaire du chef d’un parti bien connu, et que cette même secrétaire
a reçu un télex le 18 juin, c'est-à-dire 48 heures après,
pour l’informer de l’obtention de ce fameux visa. Une des questions que l’on
se pose, pourquoi entre le 18 et le 25 juin, Lounès n’a pas été
informé de ce visa. Pour moi, la seule explication possible, c’est une
volonté de le retenir pour permettre aux assassins d’exécuter
leur programme. Et pourquoi cette personne a-t-elle autant menti, si elle n’a
rien à se reprocher ? Il y a beaucoup de questions à éclaircir
dans ce dossier et tant que les assassins et les commanditaires bénéficieront
d’une protection politique ou autre, on ne pourra pas avancer, c’est pour cela
que huit ans après, on ne sait pas officiellement qui sont les assassins.
Quand vous parlez de l'assassinat, vous avancez des certitudes
comme l'innocence de Chenoui et de Medjnoun. Sur quelle base avancez-vous cela
?
Je n’ai aucune certitude de quoi que ce soit concernant ces deux inculpés
mais je sais comme tout le monde qui les a désignés pour être
des bouc émissaires et je suis quelqu’un de juste, je ne voudrai pas
que ces jeunes croupissent toute leur vie en prison alors qu’on n’a aucune preuve
de leur implication dans cet assassinat. Tout individu a le droit d’être
jugé et tant qu’aucune preuve ne formule son implication, il est présumé
innocent. En tout cas, ce n’est pas eux qui m’empêchent depuis sept ans,
de rechercher la vérité sur l’assassinat de Lounès. Pour
moi, les retenir en prison, c’est une manière de noyer le poisson en
refusant de les livrer aux autorités chargées d’instruire ce dossier.
D’après le témoignage du frère d’un des détenus,
un député de RCD en fonction à l’époque, lui aurait
confié que l’implication de son frère dans cet assassinat, serait
le seul moyen de se blanchir des soupçons portés à son
égard. Si cela ne suffit pas pour alerter les consciences juridiques,
je ne vois pas comment on peut se prétendre représentant de la
justice, à moins qu’une décision politique paralyse tout espoir
de paix et de réconciliation dans notre noble région.
Vous avez déclaré que
le dossier de Matoub est une affaire politique et non pas une affaire de justice,
comment ?
Evidemment que c’est une affaire politique, si vous confiez le dossier de l’enquête
à une école d’avocats neutre, en six mois nous connaîtrons
avec preuves à l’appui les assassins et les commanditaires. C’est politique
parce qu’il y a une volonté de ne pas faire la lumière sur cette
affaire ou alors il y a une crainte de ne pas le faire.
Le RCD est exclu d'emblée de tout ce qui sera entrepris
par la fondation, pouvez-vous étayer cette décision ?
Personne n’a jamais été exclu de quoi que ce soit, sauf les assassins
de Lounès. J’ai beaucoup de respect pour les militants de ce parti que
j’avais moi-même soutenu mais quand le capitaine d’un bateau est incapable
et irresponsable, il faudrait que les matelots se révoltent avant que
le bateau ne coule avec eux. Quand vous avez des individus, chefs de ce parti,
qui prétendent être " les amis du défunt et des gens
qui savent tout ", il faudrait se poser la question : Pourquoi sont-ils
hostiles aux revendications légitimes de la famille du défunt
? Quand ces mêmes individus sont hostiles au devoir de mémoire
envers une personnalité comme Lounès Matoub, il y a de quoi se
poser des questions. Ces mêmes individus vous intentent des procès
pour diffamation, à Paris, dès que vous posez une question, et
d’un autre côté, ils prétendent défendre la liberté
d’expression et la démocratie. Ces gens là, je les ai interpellé
à plusieurs reprises, pour les inviter à un débat, je suis
prête à me confronter à eux quand ils le voudront et où
ils voudront, mais devant témoins. J’ai au moins une bonne centaine de
questions à leur poser, mais je sais qu’ils ne le feront pas, ils sont
trop lâches, ils ne connaissent que les coups dans le dos, je vous dis
ça en connaissance de cause, cela fait sept ans que je subis leurs agressions.
La plupart de leurs militants leur ont tourné le dos, au moins tous ceux
qui ont compris qui ils étaient vraiment. Maintenant, si le RCD appartient
à une poignée d’individus qui se comptent sur les doigts d’une
main, tant pis pour ce parti qui va très mal et qui ne peut que sombrer.
Les nobles idées, pour lesquelles beaucoup de mes compatriotes se battent,
ne sont pas la propriété morale de deux ou trois personnes, ce
sont des idées politiques, réfléchies pour améliorer
la situation politique de notre pays, et j’y adhère. Beaucoup de militants
du RCD sont des gens respectueux de Matoub, c’est eux qui attirent mon regard.
Le 24 janvier dernier, pour commémorer le cinquantième anniversaire
de Lounès, des présidents d’APC-RCD et des militants du même
parti ont répondu à notre invitation. Je n’ai aucun problème
avec les gens sincères, quels que soient leurs opinions politiques. Ce
que je demande aux responsables de ce parti, et non au parti, c’est de répondre
aux faits qui les impliquent dans l’assassinat de mon frère.
Avez-vous un message pour les enfants du Rebelle ?
Inijjel yergeln abrid, semmhen deg s wid t-ifersen
"Ces ronces qui obstruent notre route, furent oubliées par nos éclaireurs"
Tenez bon, le chemin est encore long et semé d’embûches, mais tant
que nous vivrons l’espoir est permis. Matoub nous a laissé un héritage
et une responsabilité très lourde à gérer, il y
va de chacun d’en tirer le meilleur profit mais c’est à nous aussi de
faire de sa mémoire, une plateforme qui profitera aux générations
futures.