Les violences faites aux femmes : Une guerre de grande intensité

Les violences faites aux femmes : Une guerre de grande intensitéEn apprenant, par le biais de la presse, que la loi criminalisant les violences contre les femmes a été rejetée par certains représentants du peuple et que son examen a été différé au Sénat, toute personne sensée est en droit de s’interroger sur les  arguments que les opposants à la loi peuvent avancer pour rejeter une loi visant à protéger les femmes victimes de violences conjugales.

Or,  l’Etat, toutes institutions confondues, a le devoir de protéger les citoyens et particulièrement les plus vulnérables d’entre eux, c’est-à-dire les femmes et les enfants. Un des arguments avancés par les opposants serait que cette loi fragiliserait la famille.

Argument fallacieux, selon nous, car veut-on construire des familles sur les violences, l’humiliation, l’oppression, le mépris de certains de ses membres ? Ceux qui pensent défendre la famille en rejetant cette loi se trompent, car les violences intra-familiales portent atteinte à la santé physique et psychique des femmes.

Et ceci a plusieurs conséquences : une mère violentée est une mère malade, dépressive, incapable d’investir ses enfants, de s’occuper d’eux, de les accompagner dans leur développement cognitif et affectif.

Des enfants témoins de violences sont traumatisés par le spectacle du père battant leur mère. Ces traumatismes s’expriment par des troubles du comportement, de l’angoisse, des cauchemars, des difficultés scolaires, voire une déscolarisation…Des études sur des adultes violents montrent souvent que ces adultes ont  été des enfants témoins de violences, voire des enfants de père violent (par identification à l’agresseur et par transmission transgénérationnelle).

En fait, en refusant cette loi, on contribue à développer toutes les formes de violences dans la société, car une société apaisée est une société respectueuse de tous ses membres. Et cela s’apprend et se construit à partir des modèles familiaux.

Je n’irais pas plus loin dans la discussion sur les violences faites aux femmes et leurs conséquences physiques et psychiques tant sur les femmes que  sur  enfants.

En fait, mon objectif est de verser dans ce dossier les résultats d’une recherche qui a porté sur les femmes victimes de violences conjugales et de montrer, à ceux qui ne sont pas encore convaincus que les violences faites aux femmes doivent être condamnées avec la plus grande fermeté pour justement protéger la famille et ses membres les plus fragiles.

C’est un truisme que de rappeler  que les violences faites aux femmes sont un phénomène universel qui touche tous les pays : pays développés, pays du Sud, pays de culture judéo-chrétienne, pays de culture musulmane.

C’est là une répétition difficile à entendre car tous les rapports que nous lisons, qu’ils soient des documents d’instances internationales, d’associations de femmes algériennes ou d’ailleurs, insistent sur  ce rappel. Il est vrai que quand on lit les statistiques fournies par les différents organismes de l’ONU ou des associations de femmes, on est toujours choquées par les violences que les femmes subissent.

Nous constatons, en effet, que les femmes peuvent être battues par leur père, leurs frères, leurs fils, leur fiancé ou compagnon, leur conjoint. Mais,  rappel exaspérant, toutefois,  parce qu’il peut contenir implicitement quelque chose comme : puisque c’est un phénomène universel, il est presqu’inéluctable et puisque les pays «avancés» (c’est nous qui le soulignons) ne sont pas parvenus à le combattre comment peut-on imaginer qu’un pays comme l’Algérie puisse le faire ?

Ceci dit, les instances internationales tirent la sonnette d’alarme, car le phénomène est très répandu et il a des conséquences très graves sur la santé des femmes, menant parfois au suicide ou à son  assassinat par le conjoint.

Beaucoup des femmes que nous avons rencontrées vivent de profondes dépressions, sont traumatisées, développent des idées suicidaires ou ont fait des tentatives de suicide. Les violences faites aux femmes sont, selon nous, une question de santé publique et éminemment politique. Précisons, avant de continuer, que nous n’allons pas nous intéresser aux chiffres de la violence conjugale dans le monde ou  dans notre pays (ces chiffres sont souvent ressassés, instances internationales, associations de femmes, institutions…).

Ce qui constitue notre angle d’étude ce sont les «paroles de femmes victimes de violences conjugales».
Précisons qu’il s’avère très difficile de contacter des femmes victimes de violences conjugales, car pour la plupart d’entre elles, il s’agit de ne pas divulguer un «secret familial».

Même si elles se retrouvent dans un centre d’accueil pour femmes en détresse, elles refusent le plus souvent de se livrer. La honte, la culpabilité constituent souvent des résistances qui les empêchent de se confier à des inconnu(e)s, c’est-à-dire aux psychologues chercheurs(ses).

Les femmes que nous avons rencontrées se trouvaient au service de médecine légale. Et là, ce sont des médecins que nous connaissons personnellement qui nous ont permis d’accéder au service et de solliciter les femmes venues faire constater l’état physique dans lequel elles se trouvaient suite aux coups infligés par le conjoint. L’état psychologique dans lequel elles sont n’est pas pris en considération par la législation en vigueur, même si les femmes sont dans un état de détresse psychique avancé.

Nous avons rencontré 100 femmes avec lesquelles nous avons eu un entretien. Il est vrai que dans la salle d’attente, dans l’état physique et psychique dans lequel elles étaient, il leur était difficile de se rendre disponibles.

Pour nous aussi, la situation n’a pas été facile, nous  étions très gênées, devant tant de souffrance, de penser à la recherche, mais en même temps nous n’avions pas d’autre possibilité de rencontrer des femmes qui feraient partie de notre étude. Il y a là un vrai problème éthique que nous avons essayé de résoudre en proposant une aide psychologique, une orientation vers des services spécialisés, voire vers des associations de femmes, si elles en éprouvaient le besoin.

Il faut dire que d’autres institutions d’accueil des femmes victimes de violences conjugales ont refusé de nous présenter des femmes vivant ce type de situations. Là-aussi, pour des problèmes éthiques.

- L’âge : on  relève que les violences peuvent concerner des jeunes femmes comme des femmes plus  âgées (61 ans et 24 ans, pour ne citer que la plus jeune et la plus âgée de notre population). La conception traditionnelle qui veut qu’avec l’âge le couple se stabilise et que le mari deviendrait plus «sage» en vieillissant est ici tout à fait infirmée.

- La durée du mariage, qui fonctionne aussi avec la variable âge (plus on est âgé, plus la durée du mariage est longue) ne met pas à l’abri les femmes, puisque même après 37 ans de mariage, la femme peut encore recevoir des coups. Mais l’âge ne correspond pas toujours à la durée du mariage, puisque nous avons constaté que des femmes jeunes peuvent se marier avec des hommes beaucoup plus âgés qu’elles (par exemple, 37 ans pour la femme, 61 ans pour l’homme).

Cependant  cela ne concerne que deux femmes de notre groupe d’étude. On peut observer que des femmes ayant vécu plus de 30 ans avec le mari ont toujours été battues. On pourrait évidemment se poser la question de savoir pourquoi elles restent avec de tels hommes... Nous verrons plus loin les réponses qu’elles donnent et les hypothèses qui peuvent être avancées pour expliquer cette situation.

- Le niveau d’instruction : on peut constater que le niveau d’instruction varie du primaire au secondaire et que certaines, parmi les plus âgées, sont analphabètes. Parmi celles qui ont un niveau secondaire, l’une d’entre elles travaille (enseignante au collège) et une autre travaillait mais a quitté son emploi lorsqu’elle a eu des enfants. Deux femmes  n’ont jamais fréquenté l’école.

- La résidence : 14 femmes déclarent  disposer d’un logement autonome, c’est-à-dire résidant ailleurs que dans le logement des beaux-parents  ; par contre,15 habitent avec la belle-famille, voire avec la famille élargie (beaux-parents, enfants mariés et leur enfants…). On peut remarquer que le fait d’habiter avec la belle-famille ou séparée d’elle ne protège pas contre la violence, même si certaines femmes accusent la belle-mère de jalousie et qu’elle serait l’instigatrice du comportement violent du mari.

- Profession du mari - niveau d’instruction : l’hypothèse sous-jacente étant est-ce que le niveau d’instruction du mari, la nature de son travail jouent un rôle dans les violences développées à l’égard de l’épouse. En regardant le tableau, on peut constater que la majorité des conjoints sont ouvriers (11) donc ont un niveau d’instruction bas (primaire ou moyen) ; en deuxième position on trouve les chômeurs, là aussi le niveau d’instruction est bas. On peut remarquer qu’il y a un architecte (niveau universitaire mais chômeur), sa femme dit de lui qu’il est «incapable et instable», ainsi qu’un enseignant (au niveau primaire)…

Quant à la profession des femmes, toutes sont des femmes au foyer, sauf trois : l’une est enseignante, une autre fait des ménages (c’est elle qui subvient aux besoins de la famille), une troisième vend des cosmétiques, des vêtements en faisant du porte-à-porte.
Si l’on reprend les caractéristiques de la population, on constate que la majorité d’entre elles ne travaillent pas, ont un niveau d’instruction moyen, voire primaire, certaines n’ont jamais fréquenté l’école (cela concerne surtout les femmes les plus âgées de la population). Les conjoints sont surtout ouvriers(26), bricoleurs (21), chômeurs (15), entrepreneurs (11), trafiquants (3)… — précisons que nous reprenons la catégorisation professionnelle avancée par les femmes interviewées.

Est-ce à dire que ces catégories sociales sont le plus touchées  par les violences faites aux femmes ? Nous ne pourrions pas l’affirmer car le groupe d’étude est restreint. Mais nos consultations dans le cadre de la prise en charge psychologique et les études des associations de femmes révèlent que tous les milieux sont touchés.

Les catégories sociales supérieures empruntent d’autres voies de recours, on ne les rencontre pas au niveau de la médecine légale, un  service où se retrouvent les personnes présentant des  coups et blessures, ayant subi des attentats à la pudeur… où la mise à nu est  de rigueur. Leur réseau relationnel et leur aisance financière permettent la mise en place d’autres stratégies.

Types de violences

- Coups : coups de poing, gifles, coups avec des objets (ceinture, bâton…), armes blanches… entraînant des blessures, des fractures, des brûlures. La violence physique est toujours suivie ou précédée d’insultes, de menace de mort ou, pour certaines, de viol conjugal.
Certaines femmes déclarent que leur mari les oblige à avoir des relations sexuelles alors qu’elles ne sont pas consentantes ou à des pratiques sexuelles qu’elles n’admettent pas parce qu’elles sont «contraires à la morale et à la religion», disent-elles, ou encore les chassent  de la chambre conjugale.

- L'Evénements déclencheurs : la majorité des femmes affirment : «Pour rien, pour n’importe quel prétexte.» D’autres  répondent : «Les femmes, il sort avec des femmes, il dépense tout son argent avec les femmes.» Certaines disent : «Il boit, il se drogue, on ne le voit jamais à la maison, il ne s’occupe de rien.» Ou  encore : «Il se met en colère quand je lui demande l’argent pour la maison, pour les enfants.» Ou aussi : «Il est très jaloux, très suspicieux, il me surveille tout le temps, il ne me laisse pas rendre visite à mes parents.» Ou encore : «Il est immature et instable, il ne peut pas garder un travail.»

Les violences du conjoint sont, selon les femmes interrogées, dues surtout au fait que l’homme a des relations extra-conjugales, à la boisson et la drogue. Les conjoints, selon leurs femmes, sont des hommes, pour la plupart absents, non concernés par leurs femmes et leurs enfants et souvent réticents à dépenser pour le fonctionnement domestique. Certaines femmes mettent l’accent plutôt sur la personnalité du mari, il serait un «incapable», un «irresponsable», voire un «immature» et c’est de ce fait qu’il passe à l’acte violent.

Paradoxe : d’un côté cet homme est présenté comme immature et incapable, et de l’autre il reste toujours un homme qui peut battre sa femme malgré sa faiblesse. La deuxième raison avancée est relative à la prise de parole par les femmes : «Quand je lui dis d’acheter des choses pour la maison, pour les enfants», «quand je lui parle des autres femmes qu’il fréquente», «quand je lui parle de l’alcool». Certaines, très rares il faut le signaler, accusent la belle-mère. Celle-ci serait jalouse de sa belle-fille et pousserait son fils à la battre.

Pour d’autres femmes, la violence concerne toutes les femmes de la famille, elles disent : «Les beaux-frères frappent leurs femmes», «ma belle-mère a été une femme battue», «mon père battait ma mère»... Ici, on peut noter que la violence peut être un mode de fonctionnement familial. Dans ce cas, les enfants sont eux aussi battus, en tout cas toujours témoins des violences contre leur mère. Il peut y avoir une identification au père-agresseur, mais aussi une répétition familiale qui instaure un cycle de violences transmis d’une génération à l’autre (transmission transgénérationnelle).

- Début des violences : comme nous le disions plus haut, la majorité des femmes déclarent : «Depuis toujours.», deux apportent des précisions : «Une semaine après le mariage.» ; «Depuis la retraite.» Certaines affirment qu’il n’y a jamais eu d’accalmie : «Le conjoint a été violent au tout début du mariage, il continue à l’être, il n’y a pas de répit.» Ceci contredit le schéma tracé par certains auteurs, qui parlent de cycle de violence dans lequel seraient intégrés des moments de répit. En fait, les choses se présenteraient comme suit : violence-pardon : lune de miel, la femme croit qu’il ne recommencera plus. Et le cycle recommence : violence-pardon : lune de miel…

Les moments entre le déclenchement de la violence et la lune de miel deviennent de plus en plus courts jusqu’à disparaître pour laisser place à la seule violence. Les femmes interviewées ne font allusion à aucun répit, culpabilité ou remords de la part du conjoint agresseur (une seule femme, parmi notre population, évoque le fait que son mari lui demande parfois pardon). Ainsi, la violence peut durer très longtemps avant que la femme ne s’en plaigne ou voie le médecin parce que cette fois «il est allé trop loin».

Le fait de voir le médecin, d’avoir un certificat médical ne signifie pas toujours, pour les femmes, une rupture ou la mise en œuvre d’une démarche juridique, comme par exemple dépôt de plainte auprès de la police, consultation d’un avocat…le certificat médical, (il peut y en avoir plusieurs…) sont conservés par la femme et même si elle n’en fait pas usage, ils sont là comme une assurance, comme quelque chose qui peut prémunir… Ils indiquent, parfois, une défense contre l’écroulement de la femme et démontrent s’il en est, qu’elle est toujours active, qu’elle n’est pas complètement sous emprise puisqu’elle peut  encore agir.

Conséquences des violences

Conséquences psychologiques : les symptômes dont souffrent la majorité des femmes sont les suivants : insomnies, troubles cognitifs (oublis fréquents), cauchemars, phobie sociale, angoisse, dépression : pleurs permanents, absence de désir, perte d’appétit (anorexie), idées suicidaires, tentative de suicide… Ce sont là quelques symptômes que présentent les femmes que nous avons vues. Il y a là des symptômes qui peuvent être intégrés dans la catégorie PTSD et qui relèvent donc des traumatismes psychiques.

Ces symptômes (ou troubles) sont l’expression d’une vraie invalidité. Leur massivité et leur durée restreignent fortement la vie psychique des femmes et par conséquent leur vie relationnelle, leurs investissements narcissiques et objectaux et empêche l’accès au plaisir d’être avec soi et avec l’autre. D’où souvent une vie psychique pauvre marquée par le repli sur soi, le renoncement libidinal...

En outre, ces troubles sont souvent tous présents chez la même femme, qui a un sommeil perturbé, fait des cauchemars, n’éprouve plus le besoin de manger, est toujours angoissée, déprimée…C’est ce tableau clinique qui caractérise la majorité d’entre elles et qui signe la gravité de l’état psychique dans lequel elles se retrouvent.
- Conséquences somatiques : maladie des reins, allergie, infections gynécologiques, tension artérielle, diabète asthme… tout le corps fait mal.

On peut noter le recours de toutes les femmes aux douleurs du corps qui reçoit les attaques incessantes du psychisme. Le corps vient exprimer ce que le langage ne peut accomplir pour des raisons conscientes (ne pas se montrer, se protéger du regard des autres) ou inconscientes qui réfèrent à une histoire passée où d’autres violences ont été subies. Le corps est ce seul lieu où viennent se lover les douleurs indicibles Et tel le symptôme, en psychanalyse, il tend à exprimer et à cacher quelque chose des douleurs psychiques du sujet. Il est l’équivalent «d’une parole enclose» à entendre et à déchiffrer.

Les symptômes psychiques et somatiques ne sont pas exclusifs, dans les cas étudiés ces deux voies d’expression de la souffrance relèvent de deux registres : le psychique et le somatique. Parfois, dans ces deux registres, on constate des troubles très graves et une multiplicité de symptômes psychiques et somatiques, c’est comme si le corps et la psyché avaient renoncé à livrer bataille et se laissaient submergés par les attaques provenant du monde externe.

- Conséquences des violences sur les enfants

Toutes les femmes de notre population ont des enfants, elles affirment que ceux qui sont scolarisés sont en échec scolaire. C’est la conséquence sur laquelle reviennent toutes les mères. Certaines ajoutent que les enfants sont terrorisés par les scènes de violence. Parfois, l’homme s’en prend à la mère ensuite il passe aux enfants.

Les enfants assistent tout le temps aux violences contre la mère, ils sont donc les témoins privilégiés de violences de la part du père contre la mère, souvent, lorsqu’ils sont tout petits, ils n’en saisissent pas le sens sauf qu’ils sont mis devant des scènes traumatiques qui peuvent les marquer pour le restant de leurs jours. De nombreuses mères affirment qu’en ce qui les concerne, elles en viennent à battre leurs enfants.

Support social

La question concernant le support social ou l’étayage social a été posée pour savoir si la femme pouvait compter sur ses parents, sa famille ou pas. Cela a plusieurs objectifs :

-Lorsque la famille est présente est-elle prête à aider, à prendre en charge la fille maltraitée, à la soutenir financièrement lorsque c’est nécessaire (un mari que n’entretient pas sa famille, par exemple).
-Est-ce que la femme fait appel à sa famille ? Et quelle est sa demande envers la famille ?
L’idée étant de voir dans quelle mesure le soutien familial peut aider la femme à se protéger, à y faire recours, à se sentir plus forte. En un mot, quelle est la fonction de la famille envers la femme qui est maltraitée, violentée ? Et de ce fait, on peut aussi déduire quelle configuration présentent aujourd’hui les familles algériennes.

La plupart des femmes gardent le «secret» pendant longtemps, elles n’en parlent à personne. Ce n’est que lorsque la situation s’aggrave, qu’elles arrivent à se confier à une sœur, à la mère, au frère ; le père est sollicité en dernière instance. L’aide apportée par les parents est surtout d’ordre financier. Quand le conjoint ne subvient plus aux besoins de sa femme et de ses enfants, les parents, les frères, parfois la sœur qui travaille, peuvent prendre en charge leur fille et ses enfants.

Très rares sont les parents qui encouragent la séparation avec le conjoint, certaines mères prônent la patience (la femme doit être sabra, hachmana, titre du livre de Labidi). Il est clair que dans le contexte qui est le nôtre le mariage reste une institution sacrée, que les parents et les femmes elles-mêmes hésitent à détruire. Elles sont souvent prêtes à accepter beaucoup de choses de la part du mari sans arriver à rompre les liens du mariage. La famille n’est pas absente, que le lien avec la fille et les petits enfants est un lien qui reste solide mais qu’elle n’est pas prête à tout : accueillir la femme et ses enfants. D’autres femmes complètement dépassées, impuissantes n’envisagent même pas le recours aux parents ou aux beaux-parents parce que disent-elles, «il n’écoute personne».

Réactions des femmes

Elles quittent pour un moment le domicile conjugal pour aller se réfugier chez leur famille en pensant que cette absence peut permettre un changement chez le conjoint, une prise de conscience de la place que la femme joue dans sa vie et dans la famille (taghdob). Mais elles reviennent toujours, soit parce que leur conjoint est venu les chercher, soit toutes seules parce qu’elles n’ont pas envisagé une rupture du mariage mais juste une séparation momentanée pour lui donner une leçon, pour espérer…

Mais que font-elles face aux violences qu’elles disent subir «depuis toujours». Certaines envisagent le divorce : deux ont entamé une procédure de divorce ; deux pensent au divorce, une veut déposer plainte «pour me venger, pour qu’il soit puni», les autres  rapportent leur impuissance : «Je ne peux rien faire.» «Je suis obligée de supporter.» «Je reste à cause des enfants.» En tout, cinq parmi les 100 femmes que nous avons rencontrées ont pris la décision de mettre fin au cercle de la violence. Deux sont réellement en voie de divorcer, une envisage le divorce et une troisième veut le punir ; elle a fait appel à la loi en espérant qu’elle va lui rendre justice, que ce qu’il lui a fait ne restera pas impuni.

Discussion

- Les violences domestiques peuvent être comparées à la torture
On peut poser que les femmes victimes sont torturées et que les maris sont de vrais tortionnaires. D’après Falquet, cette torture va atteindre quelque chose de vital dans le soi de la femme : le narcissisme dont elle a besoin pour subsister et l’idée présente au plus profond de nous-mêmes et qui a impulsé le développement de l’enfant de l’homme : être aimé. Comme elle tend — cette torture — à briser l’idée que nous valons bien quelque chose, que nous représentons une «valeur» pour l’autre.

Etre battue, humiliée engendre l’affect de honte et crée souvent le secret, cacher son corps au regard de l’autre parce qu’on se sent avilie, diminuée, dévalorisée, mentir aux autres…fait que l’image de soi, l’estime de soi se dégradent au point où elles peuvent disparaître pour laisser place à l’annihilation, aux idées suicidaires, voire au suicide, d’où le rapprochement entre violences et torture Les points communs :  le  fait d’être battue, d’être touchée dans son intégrité physique, d’être atteinte dans son identité personnelle, non seulement par les coups mais aussi par les humiliations, les injures, les dénigrements…Par ce biais, ce sont les bases narcissiques qui sont attaquées et qui laissent des traces sur le sentiment de soi en tant que personne passive, impuissante, livrée à l’agresseur ou au tortionnaire.

Pour étayer la comparaison violence conjugale et la torture, Falquet va relever les éléments suivants :  l’enfermement dans un espace clos et hors des règles sociales normales, dans un espace de non-droit, est une première méthode commune à la torture et à la violence domestique. Il s’agit souvent dans les deux cas d’organisation d’un face-à-face dans un lieu d’où les cris sortent rarement (cellule ou intimité du foyer) ou s’ils sont entendus, ne sont pas écoutés (pp.85-86).

Contrôle sur l’utilisation du temps, sur le sommeil et l’alimentation, voire la privation relative de ceux-ci. On retrouve ici ce dont parlent certains travaux sur «l’appropriation du corps, du temps et de l’attention des hommes par les femmes.En ce qui concerne la violence physique, les points communs entre torture et violence sont assez évidents : les coups peuvent faire jaillir le sang, rompre les os, démettre les membres, voire causer la mort.

Le refus d’accès aux soins, même quand ils sont nécessaires, se présente d’ailleurs aussi bien dans certains cas de violence domestique que dans la torture» (p. 87). En ce sens le message transmis par ces violences «permises» est le suivant : il n’est pas nécessaire que toutes les femmes soient battues ou violées tous les jours. Quelques cas horribles, médiatisés, rapportés par l’entourage, les voisines… «suffisent pour que chacune s’inquiète et redoute d’enfreindre les normes sociales censées la protéger de pareil sort.

L’indignation, la résistance existent, mais l’autocensure, l’isolement, la passivité et la résignation, la peur, la sidération semblent bien être les principaux effets obtenus» (p.105). On peut ainsi écrire que ce rapprochement violence domestique-torture est dû à l’organisation patriarcale qui crée la sphère du «privé», de la «conjugalité» dans lesquels le conjoint peut s’approprier le corps de sa femme, tout en échappant aux lois qui régissent les rapports sociaux dans d’autres espaces.

- Les bénéfices secondaires
Une question peut être soulevée ici : qu’est-ce qui peut expliquer la tolérance des femmes ? Cette question  découle, selon Gelles (cité par Nigar-Ernart)  de l’idée élémentaire suivante : tout individu raisonnable ayant été battu et maltraité par une autre personne devrait éviter d’être victime (ou au moins éviter l’agresseur).

On a souvent tendance à avancer, en premier lieu, des facteurs socio-économiques, des facteurs situationnels, mais on peut aussi convoquer la domination masculine et les traces qu’elle imprime aux rôles féminins mais aussi à l’internalisation d’une position de soumission, de dépendance et au fait qu’il vaut mieux, dans une société patriarcale, comme la société algérienne- être mariée que célibataire ou divorcée- Tout cela est vrai. Les petites filles sont très tôt initiées au fait qu’une femme bien est une femme mariée ; la célibataire est très mal tolérée par la famille et par la société. En outre, parmi les qualités que doit avoir la femme idéale, il y a la patience, la tolérance (essabr).
 V.NigarErnart (1985) ajoute l’idée de  bénéfices secondaires qui font que le couple continue à exister.

Elle note que même au sein des violences, les femmes peuvent ne pas être complètement anéanties et profiter de cette situation pour en tirer des bénéfices narcissiques. Elle indique deux cas de figure qui permettent à la femme «d’avoir de la valeur» malgré tout :
-L’inversion pardon, où la femme se trouve valorisée à la fois par l’humiliation du mari qui demande pardon et par sa propre capacité à elle de pardonner ;
-L’inversion sacrifice, lorsque le mari ne demande pas pardon, la femme se trouve valorisée par la frustration qu’elle subit : femme victime et charitable.

En fait «mère sacrifice» qui revendique sa condition devant les autres et surtout devant les enfants. De nombreuses femmes de notre population d’étude ont affirmé : «Je me suis sacrifiée pour les enfants», « si ce n’était pas les enfants je l’aurais quitté il y a longtemps».
Cette condition de femme-sacrifice peut susciter parfois l’admiration de l’entourage, parce que la femme a tout supporté pour sauvegarder «sa maison», «son mariage» et n’a pas séparé les enfants de leur père. Elle participe ce faisant, inconsciemment, à l’existence des «gens bien», des «femmes modèles». Ce qui, évidemment, perpétue l’ordre  social qui signe la domination des femmes.

- La conjugalité
«Ce qui explique la violence conjugale, c’est la conjugalité : c’est que la société a créé une catégorie sociale, le privé. Les règles qui s’appliquent partout ailleurs, qui régissent les rapports de tous avec tous, bannissent l’usage de la force, ce qui a pour résultat que même quand elle est employée elle est inopérante (…) sont suspendues ou plus exactement remplacées par d’autres qui déclarent légitime l’usage de la force (…). La femme mariée est soustraite à la protection de la loi, tandis que l’homme marié est soustrait aux sanctions de la loi.»

Conclusion

Les violences contre les femmes peuvent être assimilées à la guerre de basse intensité (Falquet). Il la définit comme une guerre menée contre les populations civiles, les esprits et le tissu social. Il s’agit de décourager la population de participer à un projet adverse, de la démoraliser, de la terroriser et de fomenter la passivité individuelle et collective (les acteurs usent de procédés issus de la psychologie sociale : modalités de communication, relation individu-groupe, leadership…).

On peut identifier  trois axes : contrôle de l’information, désinformation, division de la société en  camps adverses. Les similtudes : désinformation lorsqu’on présente aux femmes leur situation comme naturelle et immuable, quand on les laisse ignorer tout de leur sexualité et de leur reproduction, quand on gomme leur participation aux livres d’histoire.

Quand on présente les femmes qui résistent à l’ordre dominant comme des folles, des créatures monstrueuses. Ces thèses soutiennent certaines études «scientifiques» visant à présenter les femmes comme vulnérables et que cela est dû à des facteurs naturels donc réfractaires au changement comme elles sont soutenues par certains discours religieux qui dictent des normes sociales, selon eux d’ordre divin, pour signer l’immuabilité du statut des femmes dans notre société.

La répression toujours présente à l’encontre de celles qui transgressent ,qui sortent du droit chemin. On peut rappeler, pour etayer ce propos, les expéditions punitives contre des femmes travaillant et vivant seules (Hassi Messaoud, nuit du 12 au 13 juillet 2001). Dès lors se posent des questions : que peuvent et que doivent faire les femmes pour mettre fin à ces situations de violences physiques, psychologiques et symboliques ? Mener elles – aussi aussi une guerre de basse intensité ? La question reste posée.
 
Bouatta Cherifa

El Watan   

 

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