Meursault, contre-enquête ou la revanche postcoloniale du fils prodige

Le Professeur Chems-Eddine Chitour et le Docteur Mourad Preure, hier, au forum de “Liberté”

La philosophie poststructuraliste de Michel Foucault, Jaques Derrida et autres… nous a annoncé la mort de l’auteur. Une mort symbolique et féconde qui n’a rien à voir avec l’appel à la mort haineux et l’ignorance sacrée d’un “certain imam machin”, pour reprendre les mots de  Leïla Aslaoui-Hemmadi. La mort de l’auteur à laquelle a appelé Barthes d’abord, Foucault et Derrida après, et qui devient une sorte de credo du poststructuralisme est une mort féconde. Productive et féconde dans la mesure où elle laisse l’auteur/générateur du texte tranquille et donne naissance au lecteur, au débat contradictoire, au savoir et à la lumière tout simplement. Le texte et l’écriture représentent le phénomène le plus complexe, le plus merveilleux et le plus violent que l’être humain n’a jamais créé. Il a un pouvoir interminable de générer le sens, même au-delà de l’attente de l’auteur lui-même. C’est pour cela que, quelque part, l’interprétation d’un texte par une personne n’est que réflexion de son inconscient et extrapolation de sa culture et son idéologie sur le texte lui-même. Ce qu’a théorisé, par ailleurs, le penseur et critique de lettres Edward Saïd comme contrapuntal reading, théorie selon laquelle on peut trouver une idée et son contraire dans une même œuvre littéraire.  La présente contribution se veut une lecture distincte de l’ensemble des attaques haineuses ou simplement naïves et risquées dont a été victime le romancier algérien Kamel Daoud pour son dernier roman Meursault, contre-enquête. Nous pensons que ce chef-d’œuvre, souvent mal compris, a été trop lésé dans la mesure où beaucoup a été dit de Kamel Daoud, de ses chroniques courageuses et même de la haine d’un imam histrionique, mais peu a été dit de son roman. Lire le texte est le plus important à mon avis, car, comme l’a affirmé le philosophe du siècle, Jaques Derrida, “il n'y a rien hors du texte” – un texte ne doit être lu que dans sa texture propre, sans référent, ni signifié transcendantal, ni hors-texte.

Camus, L’Etranger, le discours colonialiste français et le writing back postcolonial
La colonisation est loin d’être un simple acte de dépossession matérielle. Elle implique toujours une sorte de choc culturel dicté par la logique de l’expérience coloniale et la rencontre de deux consciences, colonisateur/colonisé. Chaque colonisation est ainsi accompagnée d’un discours colonialiste qui sert à justifier la colonisation et l’enjoliver sous prétexte de mission civilisatrice. Le cas de la colonisation française en Algérie n’est pas une exception. L’éminent sociologue algérien Lahouari Addi l’a brillamment expliqué dans un de ses articles intitulé “Colonial Mythologies : Algeria in the French Imagination”. Il explique en fait que “la rhétorique colonialiste a construit un ensemble de mythes ethnocentriques qui stipulent que les populations autochtones n’ont pas de culture, pas de civilisation. La colonisation, qui est une domination d’un pays par un autre, est perçue comme une forme d’extension de la civilisation vers des régions habitées par des peuples ‘primitifs’ ou ‘semi-primitifs’ qui vont certainement tirer bénéfice du fait ‘d’être colonisés’ ”.         
Le discours colonialiste haineux de la France peut aller aussi loin dans le temps qu’un Alexis de Tocqueville qui, un jour, a dit sur la colonisation française en Algérie : “Je crois que le droit de la guerre nous autorise à ravager le pays et que nous devons le faire soit en détruisant les moissons à l’époque de la récolte, soit dans tous les temps en faisant de ces incursions rapides qu’on nomme razzias et qui ont pour objet de s’emparer des hommes ou des troupeaux.” Ce discours colonialiste s’étale jusqu'à nos jours sous forme de déclarations simplistes et ignares de petits esprits des temps modernes, tel un Eric Zemmour qui avance que l’Algérie est une invention de la France, ignorant que Salluste a écrit La Guerre de Jugurtha avant la naissance de la France. Ou encore sous forme de déclarations plus officielles, tel l’article 4 de la loi du 23 février 2005 en France qui porte sur le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord.    
L’hégémonie du discours colonialiste est loin d’être vaincue aujourd’hui. C’est pour cela que des penseurs, tel le Kényan Ngugi wa Thiong'o, parlent de “la décolonisation des esprits”. L’exemple du roman de Daoud et la polémique qu’il a suscitée nous paraît très révélateur dans ce sens. Le roman est certes un chef-d’œuvre avant qu’il soit nommé au Goncourt, mais ce n’est qu’après sa nomination, des mois après sa publication en Algérie, qu’on l’a reconnu dans son propre pays comme bonne littérature. Cela nous informe sur l’emprise persistante de l’expérience coloniale sur l’inconscient collectif de l’Algérien. Fanon a bien expliqué le phénomène dans Peau noire, masques blancs. Ce n’est qu’après sa nomination aussi qu’il a été rejeté par les siens comme roman néocoloniale ou encore comme remake du fils indigne (voir la contribution signée L. B. Benmansour, El Watan 22/11/2014 et une autre parue dans Reporters, signée Abdellali Merdaci, le 08/11/2014).  La première contribution avance que Daoud s’en est “pris aux Algériens dans un règlement de compte impitoyable et sans détour” ou encore “une œuvre qui a foulé aux pieds l’honneur et la foi simple des pauvres gens des cités des grandes villes d’Algérie”. L’auteure de la contribution a même vu en Camus “un vrai patriote… ce qui est tout à son honneur”, contrairement à Daoud dont elle pense qu’il “n’est pas grand homme qui veut”. Ecrit naïf dicté par un background très faible en critique littéraire ou plutôt fruit d’une idéologie bien consciente ? Difficile de le dire tant la forfaiture est grande ! La deuxième réflexion voit dans le roman de Daoud un exemple d’une “aventure littéraire néocoloniale contre l’idée de littérature nationale algérienne, désormais recluse”. L’auteur de cette contribution prend aussi le fait que Daoud ait écrit en français et qu’il soit sélectionné au prix Goncourt pour un exemple d’un “impérialisme culturel déguisé” ou encore “un choix pour nourrir une carrière littéraire en France”. Cette réflexion est peut-être bien intentionnée mais elle nous rappelle une certaine attaque éhontée de Tahar Ouettar contre Djaout qui a qualifié la mort de ce dernier “de perte pour la France”. Cette contribution montre aussi comment l’auteur s’est pris hâtivement à l’œuvre de Daoud sans prendre un peu de temps pour revoir ce qu’est une littérature nationale ou encore le débat postcolonial sur l’écriture dans la langue du colonisateur.
Ajouté à cela une attaque haineuse, rétrograde et barbare d’un certain imam machin qui, à notre sens, souffrirait de troubles histrioniques de personnalité. Car il a attendu la polémique sur le roman de Daoud pour faire sa fatwa. Chose qui montre sa propension maladive à se faire connaître. Si son intention était de défendre l’islam, il aurait attaqué avant Daoud,  Boudjedra et son dernier chef-d’œuvre Printemps, qui est bien plus virulent dans sa dimension séculière. N’a-t-il pas affirmé que “la charia comme constitution universelle qui gérera la vie c’est leur délire à eux…” p47. Ou peut-être Amin Zaoui et sa littérature libertine, séculière et succulente, frisant parfois l’obscénité, ou encore Lounis Aït Menguellet pour sa philosophie existentialiste (voir ma contribution “Nietzsche, Heidegger, Lounis Aït Menguellet ou la dette ontologique”, Liberté 25/5/2014).  
                                           
Meursault entre discours colonialiste et writing back postcolonial
Tout d’abord, le mot “postcolonial” ne doit pas être compris dans les limites temporelles du préfix “post”. La postcolonialité n’a rien à voir avec la fin du colonialisme, car le colonialisme n’est jamais fini. Est postcoloniale toute œuvre qui traite du traumatisme culturel qui est le résultat de l’expérience coloniale. La littérature postcoloniale est souvent aperçue comme projet de réécriture de l’histoire. C’est une démarche critique qui vise à réhabiliter le colonisé et sa culture en transposant l’échelle de valeurs colonialiste. Achille Mbembe pense que la pensée postcoloniale “déconstruit, comme le fait Edward Saïd dans Orientalisme, la prose coloniale, c’est-à-dire le montage mental, les représentations et formes symboliques ayant servi d’infrastructure au projet impérial. Elle démasque également la puissance de falsification de cette prose – en un mot la réserve de mensonge et le poids des fonctions de fabulation sans lesquels le colonialisme en tant que configuration historique de pouvoir eût échoué”. La théorie postcoloniale est ainsi plus que pertinente pour répondre à ces trois questions : pourquoi le roman de Daoud a reçu autant d’attaques de la part des siens ? Est-ce que Daoud est vraiment un fils indigne qui veut dénigrer la culture des siens pour le plaisir de le faire ou plutôt un fils prodige de l’Algérie ? Un écrivain talentueux et jaloux pour son pays et son histoire, un iconoclaste conscient qui ne veut rien de plus que de voir une Algérie séculière et moderne qui répond aux exigences du XXIe siècle ?            
L’Etranger de Camus est souvent cité comme un des meilleurs romans du XXe siècle, chef-d’œuvre de la littérature de l’absurde, représentation artistique extraordinaire de la philosophie existentialiste et autres... Peu est connu, toutefois, sur le roman comme modèle vivide du discours colonialiste français. Si on se réfère à la théorie postcoloniale, qui est un domaine d’étude tout à fait anglophone, L’Etranger d’Albert Camus peut être, en effet, perçu comme un très bon exemple du discours colonialiste français. En effet, Edward Saïd voit dans son œuvre Culture and Imperialism le roman de Camus comme un bon archétype de la littérature colonialiste. Il affirme que, à travers ce roman, “Camus joue un rôle particulièrement important dans les sinistres sursauts colonialistes qui accompagnent l’enfantement douloureux de la décolonisation française du XXe siècle. C’est une figure impérialiste très tardive : non seulement il a survécu à l’apogée de l’empire, mais il survit comme auteur ‘’universaliste’’, qui plonge ses racines dans un colonialisme à présent oublié”. Il pense, par exemple, que “le procès de Meursault [dans L’Etranger] constitue une justification furtive ou inconsciente de la domination française, ou une tentative idéologique de l’enjoliver. Mais chercher à établir une continuité entre l’auteur Camus, pris individuellement, et le colonialisme français en Algérie, c’est d’abord nous demander si ses textes sont liés à des récits français antérieurs ouvertement impérialistes”.
Bien que quelques critiques, comme le philosophe Michel Onfray dans son livre L’ordre libertaire : La vie philosophique d’Albert Camus, aient essayé de réfuter l’attitude colonialiste de l’œuvre de Camus, en affirmant qu’il s’agit d’une légende fabriquée de toutes pièces par Sartre et les siens, l’œuvre de Camus, notamment L’Etranger, en dit le contraire. Meursault, le héros de L’Etranger, est apparemment un philosophe de l’absurde, et vue que l’absurde implique nécessairement un monde insensé,  alors il tue une personne sans raison ou peut-être à cause de la chaleur ! N’est-il pas quand même curieux le choix de la victime ?

B. L.
(*) Enseignant chercheur,
université Mouloud-Mammeri, Tizi-Ouzou
 

Références

Lahouari Addi :  Colonial mythologies: Algeria in the french imagination
-Bill Ashcroft et al, The Empire Writes Back
-Boudjedra Rachid : Printemps
-Boukhalfa Laouari : Nietzsche, Heidegger, Lounis Aït Menguellet ou la dette ontologique.
-Benammeur Benmensour Leila : Meursault, contre enquête ou le remake du fils indigne.
-Albert Camus : L’étranger
-Discours de Suède
-La peste   
-Kamel Daoud : Meursault, Contre enquête
-Alexis de Tocqueville : Travail sur l’Algérie  in Œuvres complètes
-Fanon Frantz : Peau noire masques blancs
-Abdellali Merdaci, La selection de Kamel Daoud au Goncourt une illusion néocoloniale.  
-Achille Mbembe :  Qu'est-ce que la pensée postcoloniale ? (Entretien)
-Michel Onfray : L’Ordre Libertaire: la vie philosophique d’Albert Camus
-Edward Saïd : Culture and Imperialism


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