Kadi Mohand Cherif (82 ans). Ancien membre du commando Ali Khodja

«On n’écrit pas l’histoire en la falsifiant»«On n’écrit pas l’histoire en la falsifiant»

«Le commerce de la religion est le commerce le plus répandu dans les pays ignorants.» Ibn Rochd

Kadi Mohand Cherif est un homme d’instinct, de réalisme, né pas riche du temps où l’important était de survivre. Ce n’était pas un aventurier ni une tête brûlée : il était habité d’une passion singulière : celle de combattre le mal et les injustices subis par les siens. De cette époque, il gardera une forme d’attachement aux problèmes qui ont fait mal à ses frères «Indigènes» comme ils nous appelaient : relégués, déconsidérés et humiliés.

«Il fallait répondre à la violence par la violence», résume-t-il. Né le 6 décembre 1934 à Timeghrasse au douar Ougdal dans la commune de Aïn El Hammam, Mohand Cherif a eu une enfance perturbée. Lorque son père Abdelmalek était travailleur immigré en France, Mohand était contraint, très jeune, à faire des petits métiers.

La mort de son paternel en 1946 alors qu’il n’avait que 12 ans, fit de Mohand un adulte précoce qui échappa à l’épidémie ravageuse du typhus qui emporta bon nombre de ses coreligionnaires peu après les massacres de 1945. Et qui se mit à travailler pour subvenir aux besoins de la famille en exerçant aux côtés de son oncle Saïd à Sidi Bel Abbès, puis à Constantine comme apprenti. «A 14 ans, je me souviens de la guerre de Palestine qui allait sceller le sort des Arabes et permettre aux Israéliens d’asseoir définitivement leur domination sur des territoires annexés.» Après l’épisode constantinois, Mohand Cherif se retrouve aide à l’épicerie à Aïn M’lila chez un parent.

Une expérience qui fera long feu puisque après un retour au bled, Mohand Cherif ne tardera pas à larguer les amarres, imitant son défunt père en gagnant la France à l’âge de 17 ans. C’était durant l’année 1951 où il trouvera un emploi à l’usine Faure de Revein spécialisée dans la fabrication de cuisinières à charbon et chauffages. Imprégné des luttes syndicales qui s’y déroulaient surtout à la CGT, Mohand adhère au MTLD, interface du PPA clandestin.

Lorsque Messali Hadj a été déporté en Bretagne, précisément à Niort où il était en résidence surveillée, tous les Algériens de la ville ont organisé une manifestation le 23 mai 1952, emboîtant le pas aux nombreuses protestations signalées en Algérie. «Je me souviens que Didouche Mourad était délégué régional à Charleville Mezières (région ex-Ardèche), c’est lui l’instigateur de la manifestation au cours de laquelle un des nôtres a été jeté dans la Meuse alors que les autres ont été rudoyés. On nous a enlevé la journée. J’ai prouvé mon attachement malgré mon jeune âge. Didouche, que Dieu ait son âme, ne voulait pas de mon engagement me considérant encore mineur», dira Mohand Cherif.

Kabylie déshéritée

Kadi, qui parle lentement, préfère les faits aux effets de style et aux grandes envolées. «Lors de la crise du parti en 1953, nous avions au début pris fait et cause pour Messali dans sa confrontation avec les centralistes. Mais des militants comme Tahar Benaïcha et Khenchoul Ali sont venus nous expliquer les tenants et les aboutissants de cette crise en nous exhortant à revendiquer un congrès national. On était désemparés. La majorité des travailleurs avaient perdu leur job, surtout les Algériens.

Dans cette ambiance délétère, il ne restait plus qu’à changer d’air ; je suis retourné chez moi à Timeghrasse, où je suis resté près de 6 mois. De retour en France, j’ai repris ma place chez Faure. La guéguerre entre messalistes et centralistes allait crescendo et la plupart des militants ne savaient pas où donner de la tête. Heureusement que le CRUA a mis tout le monde d’accord en étant le catalyseur du 1er Novembre alors que beaucoup de gens tentaient de se l’approprier», concède Kadi qui s’accorde une halte pour mettre un peu d’ordre dans sa mémoire.

Petit de taille, l’air d’un fonctionnaire débonnaire, Kadi a la voix frêle et têtue, un œil qui vrille et qui écoute. En bref, un mélange de fracas et de silence. Où était-il la nuit du 1er Novembre ? «J’étais en visite chez des compagnons de lutte à Fumey. On l’a su à travers les médias. Les Français étaient décontenancés autant que nous. Ikhlef Mouloud (chahid) s’est porté volontaire pour aller en Algérie s’informer sur cette déflagration qui a été marquée dans notre région lors de l’Aïd El Kebir vers la fin 1954 au douar Kouriet, dans les Ouacifs.

Quant à moi, je me chargeais de distribuer la déclaration du 1er Novembre que je mettais même dans les boîtes aux lettres des Français. On avait collecté de l’argent pour les sinistrés du séisme d’El Asnam de 1954. Mais on a bloqué les sommes jusqu’à l’avènement du FLN.» En 1955, Kadi décide de retourner en Algérie pour les congés d’été. Il est au bled où son cousin Mohand Ameziane, Akli Zahi, Ikhlef Mouloud l’avaient précédé. «Ils m’ont éclairé sur la situation au maquis qu’ils avaient rejoint.

Ils avaient abattu le président du centre municipal qui prétendait être un ancien militant d’un parti national, mais qui travaillait en fait pour le compte de l’administrateur. Brahma Akli a été le premier martyr de la région. C’est Mousli Ahmed le deuxième tué lors d’un accrochage à Tizi Nath Argane, alors que Mancer Amar a été capturé lors de cet accrochage et guillotiné par la suite avec son compagnon Babouche. Moi, j’étais appelé au service militaire fin 1955 à Michelet. J’ai fait valoir ma position de soutien de famille, mais ils n’ont rien voulu savoir.

On m’a emmené à Dellys et expédié à Constantine où j’ai fait mon instruction et appris le maniement des armes dans le 67e régiment d’artillerie, puis affecté au 67e régiment à Tablat, Sidi Aïssa, Maginot. Le 17 septembre 1956, j’ai déserté avec armes et bagages avec un campagnon, Boutamine Ali, de Chekfa Tahir. On s’est rendus au Djebel près de Djouab, non loin de Beni Slimane. C’est là qu’on a rejoint l’ALN sous la direction de Si Lakhdar Mokrani. C’est là où il y a eu le complot d’élimination de plusieurs éléments de l’ALN, dont Ali Mellah et Ahmed Chafaï dit Rouget. J’étais dans la zone I Wilaya IV qui avait ses prolongements jusqu’à la Wilaya VI.

J’étais dans le commando Ali Khodja, du nom de ce brave officier tombé au champ d’honneur en 1956 et remplacé par le commandant Azzedine. C’était une unité composée d’éléments de l’élite. Je n’avais pas encore rejoint le maquis lorsque, à Bouzegza, dans un petit hameau Djerrah, Ali Khodja a organisé une offensive d’envergure qui a coûté la vie à 22 soldats appelés. Je me souviens que la revue Paris Match avait titré le lendemain ‘‘La France blessée à Palestro’’. L’opération à laquelle j’ai participé avec Si Lakhdar à Oum Zoubia entre Tablat et Bir Ghabalou a eu lieu en 1956. Le soir, on apprit à la radio l’arraisonnement de l’avion qui transportait les chefs leaders du FLN.

Je crois que c’était le 22 octobre 1956. La France, profitant de cet événement, balançait des tracts pour dissuader les résistants, affaiblis selon elle dès lors que leurs leaders sont neutralisés. Au contraire, cela a renforcé notre foi et notre détermination. Pour leur répondre à Oum Zouba, nous avons tendu une embuscade à 2 ou 3 camions pleins de soldats et une jeep. On les a décimés. Cela a eu un grand écho parmi les gradés de l’armée française qui ont mal digéré cet affront. On avait récupéré plus d’une quarantaine d’armes dont des FM et des Mat 49, c’était notre réponse à nous à la piraterie aérienne. Le lendemain, la région de Souk Beni Djaad a subi une déluge de feu. Les B26 ont bombardé à tout-va.»

Commando Ali Khodja

«Je me souviens que c’est durant cette période que Abdelkader Chekal, alors journaliste à Alger Répubicain, nous a rejoints au maquis. Moi, j’ai été blessé le vendredi 13 septembre 1957 dans la bataille de Bouhandas. Je ne l’oublierai jamais, 4 jours dans la forêt sans rien, sans soins avec un début de gangrène. Les habitants sont venus me récupérer et m’emmener à l’infirmerie du Nidham à Agouni Meriem. C’est là que les soldats sont venus m’arrêter en octobre 57 pour m’emmener chez les Bérets rouges à Hydra, puis le 6 décembre 1957 à la prison militaire de Bab El Oued. Le procès a eu lieu le 3 septembre 1958. J’ai été condamné aux travaux forcés à perpétuité le 5 septembre 1958.

Après Bab El Oued, ce seront les prisons de Barberrouse, El Harrach, et enfin Lambese à Batna où le cessez-le-feu a mis fin à notre calvaire.» A quel vertige ressemble la liberté quand pendant des années on a trouvé en soi la force particulière de survivre ?
«J’ai surmonté les épreuves grâce à la providence, à ma foi et peut-être aussi grâce à mon entêtement», s’amuse cet homme taiseux mais faiseux. Car Kadi était au milieu d’un énorme tintamarre dû à la guerre, mais on ne l’a jamais entendu car il n’est pas du genre à crier ses exploits sur tous les toits.

A l’évidence, c’est dans l’ombre ou plutôt dans la pénombre que Mohand Cherif a préféré traverser la période post-guerre, se référant toujours à sa culture ancestrale où l’on cultive la concentration et la patience. A l’indépendance, il reste à la Wilaya IV historique où il est basé à Aïn Bessam, puis à Tablat où il a connu les Lakhdar Bouregaa, Mohamed Berrouaghia (Bousmaha) et Si Hassan Khatib. Le 19 mars ? «ça a été la grande délivrance pour le peuple algérien soumis au joug colonial depuis des lustres et aussi pour nous qui avions fait tant de sacrifices.

Cette date est à marquer d’une pierre blanche en raison de sa charge symbolique. Mais le 19 mars est aussi l’intrusion des ‘‘moudjahidine’’ de la 25e heure qui se sont honteusement mêlés aux authentiques combattants dont le chiffre réel était connu. Subitement les chiffres se sont emballés. Toute honte bue, certains de ces ‘‘pionniers’’ de la Révolution comme il le clament à qui veut les entendre dénient à d’autres qui se sont entièrement impliqués le droit d’avoir vaillamment défendu la patrie. Une révolution, c’est toujours comme ça, elle dévore ses enfants et ce ne sont pas toujours ceux qui la font qui en revendiquent la paternité.»

Espoirs déçus

Mais avec les événements qui ont marqué cette période de l’été de la discorde avec ses luttes fracticides, Mohand Cherif dut se résigner à rejoindre la vie civile. «Par chance, j’ai trouvé du travail dans l’administration à Tablat, là où j’ai servi la révolution ; j’étais agent des impôts juqu’à mon transfert à Boufarik en 1966 où j’ai fait de vieux os puisque je n’ai quitté ma fonction en 1988 que contraint par la retraite que je consomme paisiblement auprès des miens.

Je me suis adapté à cette ville qui m’a adopté, et j’y vis depuis plus d’un demi-siècle sans vraiment me plaindre.» Mohand Cherif précisera qu’il était militant du parti unique et qu’il a dû prendre sa retraite militante dès qu’il a quitté sa vie active en 1988 : une autre date symbole…. «1988, c’était une autre page qui s’ouvrait avec le multipartisme et l’émergence d’une nouvelle génération qui aspirait à davantage de libertés.

L’histoire contemporaine de l’Algérie est truffée de faits glorieux et d’autres qui le sont moins. Certains ont falsifié leur parcours dans leur intérêt et non pour la vérité historique, face au silence que j’assimile à de la complicité des véritables combattants mûs seulement par leur patriotisme et leur foi. Il faut laisser l’écriture de l’histoire aux historiens qui collectent la matière brute à travers les témoignages, puis analysent, recoupent et décortiquent. Malheureusement, on a politisé l’histoire et cela est très dangereux. Tenez, par exemple, on a voulu diaboliser

Messali. Au début de ma militance, si j’avais surpris quelqu’un en train de le critiquer je l’aurais tué. C’est le premier qui a affronté le colonisateur. On peut lui reprocher sa démarche en solo, sa propension à ne pas se reprendre, mais de là à l’accuser de trahison, je crois que ceux qui l’ont fait ont dépassé les bornes.

Le recueillement de deux chefs de l’OS, Aït Ahmed et Ben Bella, sur sa tombe n’est-il pas a cet égard édifiant ?» L’Algérie de 2016 ne semble guère enthousiasmer notre interlocuteur peu indulgent envers les décideurs et les institutions, surtout l’appareil judiciaire où la loi n’est pas au-dessus de tous. «Ne dit-on pas que les grandes injustices peuvent engendrer les plus grands désordres ?…» A méditer… A la question de savoir s’il a eu peur un jour de la mort, sa réponse est nette : «Non ! J’ai surtout peur de ce qui meurt en nous alors que nous sommes toujours vivants.» A reméditer…

Parcours

Naissance le 6 décembre 1934 à Timeghrasse, au douar Ougdal, à Aïn El Hammam. A exercé des petits métiers avant de partir travailler en France à l’âge de 17 ans, en 1951. Là-bas, il s’imprègne des luttes. Il revient en Algérie et rejoint la Révolution en 1956 après avoir déserté de l’armée française. Il est membre du commando Ali Khodja.

Blessé au cours d’une embuscade, il est arrêté, jugé et condamné au travaux forcés à perpétuité. A l’indépendance, il réintègre la vie civile et est agent des impôts. Retraité en 1988. Marié, père de 7 enfants.

 

EL WATAN

 

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