Contribution : NOVEMBRE 1954 – AVRIL 2014

Yacef, Stora, Saadallah et David

Janvier 2014. A deux mois et demi des élections présidentielles et à neuf mois du 60e anniversaire du déclenchement du 1er Novembre 1954, le débat sur le dossier de la mémoire et de l’Histoire revient, ces deux dernières semaines, sur le devant de la scène nationale, avec un fracas qui en dit long sur les enjeux politiques et géostratégiques auxquels il renvoie des deux côtés de la Méditerranée.

Hasard du calendrier ou simultanéité calculée, il n’en demeure pas moins que le moment choisi par les acteurs et les historiens-idéologues de la guerre d’Algérie pour jeter, violemment, à la face de l’opinion, anathèmes et contre-vérités, autorise à penser qu’on vient d’assister, là, au lancement de grandes manœuvres qui précèdent une offensive, particulièrement virulente, contre la représentation que le peuple algérien s’est fait et se fait de son combat contre le colonialisme.
La publicité tapageuse qui a accompagné les sorties de Yacef Saâdi et de Benjamin Stora, certes, dissemblables, dans le fond, mais, voisines dans leurs conséquences et l’étrange discrétion médiatique qui a entouré la disparition de l’historien Aboulkacem Saâdallah, dénotent de la présence, dans les coulisses de ce débat, de lames de fond qui ciblent, délibérément, la vérité historique de la Révolution du 1er Novembre 1954, dans le but de la déstabiliser.
Les tentatives des historiens-idéologues français de dévitaliser et de décrédibiliser la Révolution armée et de la réduire à «un mythe fondateur» qui s’effondre, sous le regard «d’un peuple démobilisé et blasé» ne datent pas d’aujourd’hui. Elles s’inscrivent dans la trajectoire de la ligne idéologique retenue par les doctrinaires de la conquête coloniale pour justifier l’invasion de l’Algérie. Des «historiens» comme Louis Bertrand qui professait que la civilisation française prenait la succession directe de celle de Rome, déniant à la civilisation berbéro-arabe tout droit de cité, ont forgé, avec le concours d’autres bonnes consciences de l’Humanisme occidental bien-pensant, la théorie par laquelle ils entendaient prouver que les «indigènes» n’étaient pas dignes d’avoir une Histoire. Une idée restée très «moderne» puisque Nicolas Sarkozy avait eu, à Dakar, le front de l’actualiser et de déclarer les Africains inéligibles, d’office, à un destin historique.
En dehors des adversaires de la cause nationale qui s’acharnent à vouloir se venger de la victoire du 5 Juillet 1962, la majorité des Algériens, conscients des soubassements politiques de cette vulgaire propagande, n’ajoutent, évidemment, pas foi aux thèses que les détracteurs étrangers de leur Révolution divulguent sur leur territoire national même. Cette majorité est, suffisamment, armée, pour renvoyer à leurs bancs d’école ces nouveaux prophètes qui abandonnent, ouvertement, le champ de l’investigation scientifique pour s’égarer sur le terrain de l’action militante, munis d’ordres de mission précis et assistés de supplétifs dociles.
Quand ce type d’activisme se circonscrit au périmètre de l’agitation d’une mouche du coche, les Algériens peuvent, à la rigueur, payer, en retour, ces combats d’arrière-garde par une souveraine indifférence quand ce n’est pas par un mépris poli.
Mais lorsque ce sont des acteurs du combat anti-colonial, supposés respectables, occupant des sièges honorables dans la hiérarchie institutionnelle d’un Etat national qui a 52 ans d’âge – si on ne veut pas remonter à celui fondé par l’émir Abdelkader – se mettent, eux-mêmes, à détruire l’idéal révolutionnaire, devant une opinion médusée, dans d’infectes empoignades entre «héros» auto- proclamés, alors là, il y a de quoi s’alerter et dire que le feu est, en train, de gagner la maison.
Comment voulez-vous que les historiens-idéologues et, à leur suite, la presse d’outre-Méditerranée ne s’engouffrent pas dans cette brèche et ne reprennent pas l’antienne de l’effondrement du « mythe fondateur» de la Révolution du 1er Novembre, en exploitant ces disputes de basse-cour. Et ils auront le beau rôle de dire : «C’est vous qui l’avouez, publiquement, ce n’est pas nous qui le prétendons», ainsi qui l’ont déclaré, il y a quelques décennies, à la sortie du film «Les folles années du twist» : « C’est vous qui reconnaissez qu’il n’y a pas eu de tortures pendant la guerre ; on ne vous l’a pas fait dire.»
Du pain bénit pour ceux qui ont, toujours, voulu valider l’idée que «les événements de 54-62 étaient le fait d’aventuriers assoiffés de pouvoir qui ont empêché Messali Hadj de négocier avec l’administration coloniale la transition pacifique vers une Algérie multiraciale et multi-religieuse dirigée par les Européens» … Un rêve qui est venu se briser sur le mur des réalités têtues de la soif de liberté des Algériens.
L’auto-flagellation à laquelle s’adonnent les «icones», citées plus haut, ne manque pas de déteindre sur certaines franges fragiles du public qui, malgré un climat de vigilance générale, se laissent aller à dédaigner l’Histoire écrite par les Algériens, parce que déboussolées, ne sachant plus qui croire.
L’attitude adoptée vis-à-vis d’Aboulkacem Saadallah dont le décès a été zappé par les médias et les institutions, en est l’exemple illustratif. Et pourtant, celui-ci a prouvé, de l’avis des exégètes nationaux et étrangers de son œuvre, qu’il fut, avec Mahfoud Kaddache, l’un des rares historiens algériens à avoir proposé et enseigné une vision et une écriture crédibles de l’Histoire de l’Algérie, si respectueuses des lois du genre et si fidèles aux fondamentaux de l’identité nationale qu’il fut reconnu, au-delà des frontières du pays, comme une référence académique.
Son attachement aux valeurs scientifiques et éthiques qui commandent à la discipline fut tellement fort et sincère qu’il n’eut aucune peine à se doter d’une immunité, à toute épreuve, qui le protégea contre toutes les velléités d’embrigadement tentées par les gouvernants pour en faire un Cholokov algérien, auteur de cour au service des besoins de l’idéologie et de la politique du Prince du moment.
Il écrivit comme il vécut, dans la révérence à la seule autorité de la science et dans le rejet de la corruption morale et matérielle, tenant à rester éloigné de la vanité des fastes du pouvoir auxquels il répugnait et qu’une récupération partisane, post-mortem, a failli, injustement, démentir.
Bien téméraires seront ceux qui se hasarderaient, aujourd’hui, à administrer la preuve du contraire, eux qui avaient, pour habitude, à court d’arguments, de l’affubler de l’étiquette de «baathiste» et autres fariboles, du même cru, qui lui furent aussi étrangères que les contorsions de panégyriste et la recherche des honneurs que les institutions officielles savent distribuer, avec une générosité, suspecte, aux «docteurs» du sérail, adeptes de la génuflexion.
Toute œuvre humaine souffre, bien sûr, de l’imperfection que ses limites lui imposent – qui peut le contester ? – et celle d’Aboulkacem Saadallah n’échappe pas à la règle, si tant est qu’on peut lui opposer d’avoir opté pour la reconstitution du destin collectif d’une Nation, chantée, à la manière de Moufdi Zakaria et passée au crible de l’esprit d’Ibn Khaldoun, le père de l’Histoire moderne, plutôt que de s’aventurer dans le détail des cheminements individuels.
Un chantier bien difficile à monter et à gérer, compte tenu de l’embastillement à Aix et à Vincennes des archives de l’armée et de la police coloniales auxquelles curieusement, seuls quelques privilégiés ont, facilement, accès et que d’aucuns souhaitent voir rester enfermées, ad vitam ad æternam, au motif qu’il ne faut pas ouvrir la boîte à Pandore et ajouter de nouvelles blessures aux anciennes.
Et puis, à quelle fin ? avait dû se demander Aboulkacem Saadallah. Si c’est pour ravaler la longue marche du peuple algérien à une foire de bateleurs qui s’arrachent la bannière de la gloire, on peut
s’en passer. Merci, les martyrs ont, déjà, donné !
A partir de là, il n’est pas illégitime , comme beaucoup de monde le pense, tout bas, de s’interroger sur ce qui explique le désintérêt «suscité», aux yeux de certains, par les travaux de Saadallah et la ruée des mêmes sur les produits de Stora et de ses amis.
Existe-t-il un courant souterrain qui fédère les anciens – actuels adversaires de la Révolution algérienne, un spectre qui va des harkis aux messalistes, à la recherche d’avocats, extra- muros, prêts à plaider en faveur d’une réhabilitation qu’ils ne peuvent pas demander, à visage découvert ?

Tout porte à le croire
Personne ne songe – je le répète – à instruire un quelconque procès contre Benjamin Stora et sa conception de l’écriture de l’Histoire de l’Algérie. Il est libre de l’entreprendre par les côtés et selon les méthodes qui l’agréent. Encore que…
Des Algériens, y compris parmi les officieux, vont jusqu’à lui reconnaître le courage et le mérite d’avoir travaillé à gagner les secteurs récalcitrants de la société française à une connaissance moins manichéenne de la Guerre d’Algérie, essuyant les menaces et les invectives des ultras de l’ex-OAS, au point que certains responsables algériens ont cru bon miser sur ses entrées au sein des cabinets du pouvoir socialiste pour donner de la voix à leurs thèses sur le contentieux mémoriel qui oppose l’Algérie à la France.
On ne comprend , cependant, pas, que, fort de cet appui officieux, il se donne la permission d’outrepasser les frontières du politiquement correct et de s’impliquer, directement, et sans la neutralité du chercheur désintéressé, dans les débats entre Algériens sur de nombreux pans de l’Histoire du Mouvement national et de la Révolution armée, révélés par plusieurs sources et, désormais, tombés dans le domaine public. A moins qu’il ait obtenu la nationalité algérienne sans qu’on le sache.
Prendre position, aussi nettement , sur des questions aussi brûlantes ne pourrait s’expliquer, d’après la psychologie, que par la poursuite d’objectifs plus subliminaux qui le travailleraient, dans un subcontinent d’enfant, déchiré par la guerre et forcé de quitter une terre natale qu’il n’est pas arrivé à oublier.
Soit. Mais pourquoi chercher, alors, à alléger le fardeau de la mémoire qui pèse sur les épaules de l’Etat français et à compliquer celui de la mémoire algérienne, en divisant ses acteurs, à semer des doutes sur le bien-fondé du choix de la lutte armée pour se défaire de l’occupation et à défendre, bec et ongles, Messali Hadj contre toutes les évidences qui crèvent les yeux. En proclamant , pour la première fois, lors de sa dernière conférence donnée à l’Institut français d’Alger, qu’il fut, personnellement, à l’origine de la réhabilitation du fondateur de l’Etoile Nord- Africaine dont le nom a été attribué à l’aéroport de Tlemcen, il y a quelque chose de présomptueux dans cette intrusion qui ne cadre pas avec la distance qu’un historien de métier doit prendre avec l’objet de son étude.
Il va, plus loin, encore, en «conseillant aux Algériens de prouver, d’abord, concrètement, et l’un après l’autre, les crimes coloniaux qu’ils auraient subis avant de prétendre revendiquer une quelconque reconnaissance», sinon «le faire, de façon abstraite, serait tomber dans l’idéologisation de l’Histoire».
A la lecture de toutes ces déclarations, le moins familier de ses « œuvres » conclurait que Benjamin Stora montre qu’il est, plus que jamais, déterminé à orienter l’écriture de l’Histoire de la Révolution algérienne dans le sens des intérêts de l’Etat français et à acculer l’Etat algérien à la défensive parce qu’il s’est assuré, quelque part, que ses thèses ont trouvé un écho certain.
On ne sait pas s’il en est conscient ou pas, mais le viol de la vérité historique a un prix qui se paie sur le long cours. Il rappelle , à ce propos, le forfait commis par le peintre David qui reproduisit, pour la postérité, la cérémonie du sacre de Napoléon 1er, en plaçant, au centre de sa toile, la mère de l’Empereur, se trouvant, ce jour-là, à Rome. Sacha Guitry fit dire à Talleyrand répondant à Blanc – Mesnil, dans son film «Napoléon» que si David avait agi, ainsi, c’est parce qu’il était un artiste, pas un historien !
Benjamin Stora , artiste-peintre ? La question mérite d’être posée, car en plaçant, au centre de la Révolution du 1er Novembre 1954, le portrait d’un homme qui l’a combattu, il n’a fait que farder une toile qui aurait gagné à rester maculée du sang d’un million et demi de martyrs, un chiffre qu’il conteste, aussi, en compagnie de «nationaux» en mal d’exhibitionnisme.
On est tenté de renvoyer tout ce beau monde au visionnage du documentaire diffusé par France 2 , il y a 15 jours, sur «Les Commandos de la mort» du Maréchal Heinrich Himmler chargé par Adolf Hitler d’exterminer les millions de juifs résidant en Ukraine et des les pays baltes. Un massacre présenté et traité, à l’aide de milliers de documents et de témoignages avec un tel réalisme et une telle force émotionnelle qu’il devait provoquer chez les téléspectateurs — c’était l’objectif recherché — une empathie automatique pour l’idée de la Shoah lui découvrant des accents de vérité scellés et non négociables.
La prouesse fut rendue possible grâce à l’armée d’historiens, de philosophes, de linguistes, de juristes, de photographes, de cinéastes et de dizaines de clones des Klarsfeld qui ont créé, à travers un réseau planétaire, une pyramide pharaonique d’archives pour montrer, pièces à l’appui, le martyre juif, il est vrai, perverti, par la suite, comme chacun le sait, après avoir été transformé en fonds de commerce du sionisme et de la répression du peuple palestinien.
C’est avec ce type de construction que les juifs de la diaspora ont fini par faire admettre que «la Shoah est un fait de civilisation indéniable» selon le mot d’un journaliste, venu sur les plateaux de la télévision, défendre, avec des dirigeants de la LICRA et du CRIF, le principe de précaution de la loi Pleven et la limitation de la liberté d’expression décidée par les Jdanov du PS, dans l’affaire Dieudonné.
Les auteurs du film n’ont pas été requérir les services d’un historien allemand pour le réaliser. Il l’ont fait eux-mêmes, sans intermédiaires, comptant, naturellement, sur la puissance et l’influence mondiales des organisations juives.
Mais qu’est-ce qui empêche les autorités algériennes d’en faire de même, dans un pays qui fut l’objet d’une entreprise aussi génocidaire étalée, non pas sur cinq ans mais sur cent trente deux … ?
Elles disposent des fonds nécessaires et des compétences nationales, à l’intérieur et à l’extérieur du pays, pour procéder à la construction d’un Mémorial, autrement plus instructif qu’Auschwitz et Buchenwald, qui enseignerait aux générations à venir ce que fut le martyre de la Nation algérienne, des enfumades du Dahra jusqu’à l’irradiation atomique des populations du Sahara, en passant par les fours à chaux d’Achiary et l’extermination par les mines anti-personnel des frontaliers des lignes électrifiées Challe et Morice. Au lieu de laisser des Stora venir braconner sur leurs propres terres et leur donner des leçons à faire hérisser le poil, avec la suffisance d’un premier maître et au lieu de perdre leur temps à suivre le feuilleton des frasques de leurs «héros» autoproclamés, qu’elles retroussent les manches pour laisser aux jeunes Algériens de quoi être fiers de leurs ancêtres, jusqu’à la fin des temps. Voilà un sérieux chantier que le futur président de la République sera bien inspiré d’ouvrir parce qu’il est le chantier de la véritable dignité et du véritable honneur.

P. S. : Les dirigeants de la Bataille d’Alger, encore vivants et qui occupent des postes proches des centres de décision, devraient s’inquiéter de l’état d’abandon et de délabrement avancé dans lequel se trouvent l’ex-Otomatic et l’ex-Cafétéria, hauts lieux des actes de bravoure des fidayines de la Zone Autonome qui devraient, avec le Milk-Bar, être transformés en musées, dans la principale avenue de la capitale, afin de témoigner, pour l’éternité, du véritable héroïsme du peuple.

Le Soir d'Algérie  

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