Tamazgha et l’arabo-islamisme : les négationnistes ne désarment pas !

Tout citoyen de Tamazgha, quel que soit le pays où il réside (Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Mauritanie, Mali, Niger, …) devrait avoir le droit, comme dans tout pays démocratique, de postuler à la magistrature suprême dans son pays. Dans la perspective des élections présidentielles en Algérie en 2014, on apprend que Ahmed Benbitour , ancien premier ministre de Bouteflika, est candidat. Il le fait savoir depuis quelques mois et vient de préciser sa pensée dans l’interview publiée par Médiapart  le 02 avril 2013 (1).

L’Homme a les idées bien claires sur les voies de la restauration de la République, de la citoyenneté et de la relance économique en Algérie après le désastre de la gestion FLN, des barbes-FLN et des Bouteflika depuis 1962.  

Cependant, tout l’artifice du discours démocratique et moderniste s’écroule dans la réponse donnée  à la dernière question sur la définition de la nation algérienne (2).  Notre « candidat du changement » s’enfonce dans les pires labyrinthes négationnistes concernant la nation algérienne. Pour lui, la nation algérienne est un melting pot (3) de « différentes religions et langues, des différentes tribus venues en asile ou en envahisseur, par les résistances aux occupants …». Bref, une reprise de la théorie des « siècles obscures » de quelques historiens colonialistes.

La réponse de M. Benbitour est un chef d’œuvre dans l’art du non-dit,  du flou et de l’amalgame.  Pour lui, la nation algérienne est un mélange de religions, de langues et de tribus (sic) vivant sur un territoire dans un chaos historique.  On ne saura pas qui sont ces « religions, ces langues et ces tribus ». Le malaise de Benbitour est lisible dans les lignes de sa réponse et entre les lignes.

Avant de revenir aux propos machiavéliques de Benbitour, il est utile de rappeler la tentation de melting pot, d’une Algérie résultat du mélange de diverses  populations faite par la France coloniale, en mettant sur le même niveau la population majoritaire amazigh d’Algérie (déclarée  « arabe » par la magie du concept de «Royaume Arabe »  de Napoléon III) , les Maltais, les alsaciens, les espagnoles, les italiens, les turcs ottomans, afin de niveler à leur convenance et de légitimer la présence coloniale. Ils ont même fait un pas de plus dans l’absurde en nous apprenant à l’école que nos « ancêtres étaient les gaulois ».

On ne réagit qu’à partir de ce que nous sommes.  La réponse de M. Benbitour , en ne nommant pas les choses, montre qu’il n’assume pas totalement son algérianité. M. Benbitour est originaire de Metlili, dans le sud algérien. Il est issu de la tribu arabe des Chaâmbas (4) venue d’Arabie après l’islamisation de l’Afrique du Nord. C’est l’une des rares tribus qui ne s’est pas dispersée et fondue dans le monde Amazigh.  Il en reste quelques unes en Afrique du Nord. Aujourd’hui, les membres de ces tribus ne sont pas moins algériens, marocains, libyens ou tunisiens, etc.

M. Benbitour n’ose pas se déclarer Arabe, par l’histoire de sa tribu, sans être identifié comme un descendant des envahisseurs venus dans le sillage de Okba Ibn Nafaâ, et donc un colonisateur. Aussi, il n’assume pas non plus son algérianité pour ne pas être assimilé aux autochtones « barbariyuns », peuple exclu de fait de l’Histoire par l’idéologie arabo-islamiste.

En toutes choses, on ne peut être dedans et dehors.  C’est encore plus exigible d’un homme politique qui a la prétention de montrer le chemin et de conduire son peuple vers l’émancipation et le développement.

La position de M. Benbitour est condamnable parce qu’il tente, volontairement ou involontairement, de nous faire admettre, dans un langage subliminal, l’argumentation largement exploitée par les arabo-islamistes « qu’avant l’islamisation il y avait l’anarchie en Afrique du Nord et l’islam est venu civiliser les barbariyun » ... jusqu’à les transformer en Arabes, en jouant habilement sur la confusion des concepts  «Arabe » et «Arabophone».

Nul n’est dupe aujourd’hui. Les millions d’arabophones en Algérie, Maroc, Tunisie, … sont aussi Amazigh que les autres amazighophones. Ils en prennent conscience  et  le revendiquent de plus en plus.

Cette tentation assimilationnistes et du melting pot a vécu 130 ans sous la colonisation française. Nous savons tous comment cela s’est terminé et à quel prix.

Ce qui est inquiétant et condamnable dans la conception de l’Histoire et les propos de M. Benbitour, au-delà de la gêne à s’assumer, c’est cette forme de négationniste de l’Histoire : avant l’islam, il n’y avait rien en Afrique du Nord  !

Plus de trois milles ans d’histoire de la Numidie/Mauritanie sont gommés, disqualifiés. Les royaumes de Masnsen, de Sifax, de Micipsa et de Jugurtha effacés. Les œuvres culturelles remarquables de Juba II ignorées.  M. Benbitour ne peut ignorer qu’il a fallu 5 consuls romains  (Bestia, Albinus, Metellus, Marius, Sulla),  avec chacun le titre de vice-président de la République romaine et général des armées, pour venir à bout de la résistance de Jugurtha dans une lutte qui dura 14 ans. Le cachot souterrain, Tullianum, dans lequel est mort Jugurtha est toujours visible à Rome, à quelques dizaines de mètres de l’avenue impériale. Chacun peut le visiter et méditer.

Cette tentative de camouflage volontaire n’est pas fortuite. Elle montre une démarche politique qui s’inscrit dans la suite du concept usé du FLN « des constantes arabo-islamiques ». Les acteurs ont peut-être changé , hier c’était la « nation arabe » de Nasser et aujourd’hui  l’islamo-arabo-intégriste des cheikhs du Golf, de Doha, Riad et autres  pétro-royaumes à la diplomatie du chéquier, mais la tentation de falsification de l’Histoire et de vassalisation de notre pays ne serait pas à écarter.

M. Benbitour serait en train d’élaborer son programme électoral et caresse l’ambition de construire un mouvement politique. Il lui appartient de s’expliquer et de rassurer ses concitoyens qu’il n’est pas en train de construire un nouvel axe Metlili-Doha (5) dans le cadre de la « très grande nation arabo-islamo-intégriste » avec les dollars du pétrole arabe. Le peuple algérien sait désormais où mènerait cette voie.

Aumer U Lamara, physicien.

(1) http://blogs.mediapart.fr/blog/youcef-benzatat/150413/entretien-avec-le-dr-ahmed-benbitour

(2) « L’identité de la Nation algérienne s’est construite, à travers les siècles, par l’apport des différentes religions et langues, des différentes tribus venues en asile ou en envahisseur, par les résistances aux occupants. Chacune de ces populations possède une histoire distinctive et entretient des liens particuliers avec le reste de la Nation. Elle peut se sentir blessée dans la menace exercée contre l’un des éléments constitutifs de son identité à un moment ou un autre de son histoire. Alors cet élément prend le dessus sur tous les autres. Il peut s’agir de la langue, de la religion, de la tribu, du clan, etc. Se pose alors le problème de la définition de la frontière entre la quête légitime de ses droits identitaires et l’empiétement sur les droits des autres. Par ailleurs, la nouvelle tendance dans le monde parle de globalisation (niveau mondial) et de glocalisation (niveau local), réduisant ainsi l’importance du niveau national. C’est donc la remise en cause des fondements des États nationaux, toutes formes confondues qui nourrit les revendications ethniques… ».

(3) Melting pot est à l'origine une expression anglo-américaine désignant un creuset (utilisé pour fondre un métal par exemple). C'est devenu une métaphore utilisée pour désigner un phénomène d'assimilation de populations immigrées de diverses origines en une société homogène. Toutes les différences initiales (de culture, de religion, ...) s'effacent pour ne plus former qu'un seul et même ensemble...  (wikipédia).

(4) Les Chaâmbas est l’une des rares tribus arabes, venue d’Arabie depuis des siècles,  qui ne s’est pas dissoute dans le monde amazigh. Les Chaâmbas ont été utilisés par la France coloniale comme réservoir  important pour ses forces de supplétifs  musulmans (les goumiers). Après 1962, les Chaâmbas ont investi le néo-FLN et monopolisé le pouvoir avec tous les passe-droits qui vont avec, entre autres  dans la vallée du Mzab. Ce serait l’une des  raisons des conflits actuels dans la région entre les Chaâmbas et les Mozabites (Amazighs).

(5) Capitale du Qatar, dans le golf arabo-persique.

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