Tajjmint, le refuge secret de la Kahina


Des hommes et des aigles

Tajjmint, le refuge secret de la KahinaC’est sans doute l’un des endroits les plus mystérieux, les plus secrets et les plus beaux d’Algérie. Il vous offre le spectacle ahurissant de tout un village niché dans le creux d’une falaise sur une même ligne.

Au premier regard posé sur ces habitations troglodytes nichées là où seuls les aigles peuvent avoir accès, un sentiment étrange vous envahit. L’impression d’avoir tout à coup remonté le temps, et une plongée dans un passé vieux de plusieurs siècles s’empare de vous pour ne plus vous lâcher.
Situé au fin fond des Aurès, dans l’un de ces nombreux et splendides canyons qu’abrite l’Ahmer Kheddou, Tajjmint (Djemina) est un site naturel et historique que peu de gens ont foulé du pied. Pourtant, il passe pour être la forteresse secrète de la reine berbère Dihya, passée à la postérité sous le nom de la Kahina. Le site aurait également été utilisé par un «aguellid» (roi) berbère du nom de Yabdas dans sa lutte contre les Byzantins en 539.

Cette place forte se situe sur le territoire de la commune de Tkout, à près de 40 kilomètres de piste du chef-lieu de la commune. Pour cause de route coupée à la circulation, nous avons dû faire un détour de 140 kilomètres, contourner par l’est le massif des Aurès, prendre à travers les plaines de Biskra et Zeribet El Oued avant de reprendre le chemin de la montagne. Ce n’est pas tout, il faut se faire identifier à deux barrages militaires avant d’accéder à cette merveille de la nature qui abrite l’un des sites d’habitation les plus vieux du monde avec des maisons troglodytes nichées dans une falaise et une forteresse inaccessible au sommet d’un promontoire rocheux dont la simple vue vous laisse bouche bée.

Imaginez une forteresse bâtie sur un nid d’aigle, coiffant une falaise haute comme un bâtiment de quinze étages. La légende dit qu’elle a plusieurs entrées secrètes mais on ne lui connaît pour accès qu’un seul passage. Sauf à être un audacieux monte-en-l’air, personne ne peut se risquer dans une escalade aussi difficile. Il faut s’engager sur un sentier abrupt où l’on peut à peine poser le bout de ses orteils avant de s’engouffrer dans un étroit boyau où l’on monte à la force des pieds et des mains. Jadis, des piquets de bois fichés dans la roche facilitaient l’escalade, aujourd’hui, la plupart de ces piquets sont tombés en ruine. Des amis de Tkout nous ont servis de guides dans cette escapade, et deux jeunes ont néanmoins réussi l’exploit d’arriver jusqu’au sommet. Vus du fond du canyon, ils avaient l’air d’un couple de lilliputiens.

La falaise, haute d’une soixantaine de mètres, court sur près d’un kilomètre. Sur le toit de cette falaise, c’est tout un village de maisons de pierres sèches et de greniers qui a été construit. Des bassins creusés dans la roche servent à recueillir l’eau de pluie. Ainsi réfugiés sur cette arête de grès, les habitants pouvaient vivre en complète autarcie ou soutenir des mois de siège face aux envahisseurs.
Bien avant de partir à l’assaut du site qui abrite les maisons troglodytes, nous longeons le lit de oued Mestaou où ne subsiste qu’un petit ruisseau qui ne cesse de former bassins et vasques au milieu de gigantesques pierres polies par les temps et les eaux. Pendant des millions d’années, l’eau a patiemment creusé la roche pour tracer sa route. De part et d’autre, les falaises sont si hautes qu’elles donnent le tournis.

L’eau finit par se jeter du haut d’une cascade de 30 mètres dans un petit lac aux eaux d’émeraude alors que la falaise poursuit sa course sur notre droite sur des centaines de mètres. D’autres habitations troglodytes sont visibles tout le long de cette falaise.  On peut «aisément» accéder au pied de la falaise qui abrite les habitations troglodytes, mais il n’est pas donné à tout le monde d’en faire l’escalade. Tandis que l’audacieux Salim Yezza escalade pieds nus les parois lisses jusqu’aux habitations pour nous rapporter quelques photos, nous nous contentons sagement des premières marches naturelles. Sur certains passages, le frottement des mains des siècles durant a rendu la roche lisse et polie comme du marbre. Des trous creusés dans la roche à intervalles réguliers témoignent que les passages étaient sans doute balisés par des garde-fous.

D’après nos guides, l’endroit était encore habité jusqu’aux années 1950. Aujourd’hui encore, il n’est guère facile d’imaginer comment ces hommes ont fait pour construire leurs maisons avec des pierres aussi lourdes, des troncs d’arbre et de la terre. Une performance sans doute unique dans l’histoire. Pour avoir érigé des villages dans un milieu aussi hostile et des conditions aussi extrêmes, pour avoir utilisé un espace aussi réduit à leur avantage, les montagnards des Aurès ont fait montre d’un génie bâtisseur rarement vu dans l’histoire, un cas d’école pour tous les architectes du monde. Encore une fois,  on retrouve cet atavisme des Algériens à saborder des cartes maîtresses en matière de tourisme que peu de pays possèdent. Aujourd’hui, ce patrimoine de l’humanité toute entière est en train de tomber en ruine. Une partie de la falaise s’est récemment effondrée en emportant avec elle quelques maisons. Si rien n’est fait, dans quelques années, il ne restera plus grand-chose de ce site unique. Les autorités en charge du secteur ont pour devoir de le sauvegarder car ce serait véritablement un crime que de laisser disparaître à jamais ce legs des ancêtres.   

EL WATAN

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