TRAFIC DE CORAIL SUR LES RÉCIFS ALGÉRIENS


La bijouterie traditionnelle kabyle trinque

corailLes artisans bijoutiers souffrent de la rareté de la matière, première qui entrave sérieusement leur activité.

Chardonnerets, oeuvres d’art, corail, nos richesses font face à une véritable ruée de pilleurs sauvages. Les conséquences ne se répercutent pas uniquement sur ce patrimoine ornithologique, artistique et végétal marin. Des métiers, des catégories de populations et des pans entiers de la personnalité algérienne se délabrent chaque jour en guise de dommages collatéraux.
Les failles ne sont pas uniquement à chercher dans le dispositif sécuritaire aux frontières. Bien au contraire, à voir de près, d’autres causes, souvent économiques, sont derrière ces saignées. Autrement, comment expliquer qu’un métier traditionnel ancestral comme la bijouterie traditionnelle de Kabylie risque de disparaître à cause de la mafia du corail?»
Les artisans bijoutiers souffrent de la rareté de la matière première qui entrave sérieusement leur activité. Connus mondialement pour leurs bijoux d’argent, les bijoutiers interrogés étaient plutôt évasifs. Ils abordaient difficilement ce problème, notamment dans les discussions ayant trait à la rareté du corail. Ce produit de la mer est, en fait, très utilisé pour les décorations des oeuvres d’art de la bijouterie traditionnelle de Kabylie.
Toutefois, quelques conversations ont permis de comprendre les causes de cette omerta qui frappe cette matière. Après avoir été l’objet d’une extraction sauvage, le corail a été interdit de vente en Algérie depuis l’année 2000.

Les artisans qui doivent l’utiliser sont alors contraints de se rabattre sur un marché parallèle d’une rare opacité et dont les seules règles le régissant sont dictées par les pilleurs.
Nous avons essayé de comprendre les raisons de cette autocensure mais, face à cet état de fait, nous avons recouru à d’autres intervenants et à d’autres sources au fait du dossier.
Aujourd’hui, la situation de cet art est dramatique. Les ciseleurs d’argent sont entre le marteau et l’enclume. Pour faire vivre leur métier hérité des ancêtres, les bijoutiers doivent composer avec un marché parallèle sans lois.
«Le vrai corail rouge est rarissime et trop cher et celui qui se trouve facilement, est faux», explique un artisan bijoutier qui a difficilement accepté de répondre à nos questions.
Un autre nous renvoie vers les pouvoirs publics. «Pourquoi vous ne demandez pas des explications à l’Etat qui l’interdit sans penser à notre métier et à notre avenir?», s’exclamait-il, interrogateur. Il a fallu plusieurs conversations pour comprendre les méandres de ce dilemme vécu par les bijoutiers. Le corail est victime d’une mafia aux ramifications internationales.
Constatant les dégâts causés par son extraction sauvage et effrénée, les pouvoirs publics ont interdit cette activité sur tout l’espace maritime national. En effet, depuis cette interdiction, les services de sécurité ont récupéré l’équivalent de 261.657.600 DA selon son prix au kilo sur le marché qui a atteint les 88 euros.

Ce polype, rappelons-le, se développe essentiellement à l’est dans la région d’El Kala à Annaba et Collo à Skikda et à un degré moindre à Tenès dans la wilaya de Chlef. Cette prohibition n’a pas eu que des effets bénéfiques. Elle a parallèlement abandonné tout un métier traditionnel comme proie à une mafia algéro-européene qui a fait du corail sa propriété.
«Pouvez-vous me dire pourquoi on l’interdit dans notre pays alors qu’il se vend librement en Europe?», s’interroge un autre ciseleur. «En raison de sa rareté sur le marché national, on se le procure souvent via des vendeurs clandestins qui le cèdent à des prix exorbitants allant jusqu’à 10.000 DA le kilo», affirme un autre qui se disait bijoutier mais pas à Tizi Ouzou.
De nombreuses questions demeurent, en effet, sans réponses.

Cependant, d’autres personnes incombent la responsabilité de cette situation aux pouvoirs publics qui, par cette loi, ont chassé tous les extracteurs professionnels. Un vide aussitôt comblé par des pilleurs sauvages qui travaillent, selon des sources, avec des groupes mafieux italiens, grecs et bien d’au-tres. «Ce sont des passeurs spécialisés qui le font traverser vers la Tunisie via les frontières», indiquera une personne vraisemblablement connaisseuse du métier. «Il y en a même qui arrivent à l’acheminer vers les wilayas du Centre: Alger et Tipaza passent pour être les plus consommatrices de ce produit prohibé», continue la même personne.
Questionnée sur les méthodes de son acheminement, elle reconnaît qu’il y a chaque moment un risque de se faire attraper mais le prix en vaut la peine et les méthodes toutes simples.
«Un vendeur peut bien utiliser une valise, tout le monde voyage et personne ne fait attention à un voyageur.» Ainsi, il paraît que l’interdiction qui le frappe en Algérie, est en partie, la cause de cette ruée.

Toutefois, cette situation ne résume pas à elle seule le fond du problème. L’inexistence du secteur du tourisme a grandement nui à l’activité de la bijouterie consommatrice de corail.
Cet état de fait a engendré l’absence d’un marché national de corail contrôlé par les pouvoirs publics. Ce vide, ajouté à l’abondance de ce produit sur les récifs marins algériens, a laissé place à la convoitise des mafias européennes vigoureusement combattues dans la rive Nord. C’est une véritable saignée et hélas! une catastrophe écologique qui se déroule sur les côtes algériennes.

Au milieu de ce drame, l’artiste ciseleur de Kabylie se retrouve, lui aussi, victime de cette mafia. L’interdiction de ce produit le met dans l’obligation de recourir à des trafiquants de genres différents.
«On cherche le vrai corail mais, si on ne le trouve pas on est obligés d’utiliser le corail en plastique ou celui de mauvaise qualité auquel est ajoutée de la résine.» Ainsi, malgré lui, le bijoutier, soucieux de préserver son héritage ancestral, prend deux risques. Il est, d’une part, dans l’obligation de passer des transactions douteuses avec les vendeurs clandestins. D’autre part, et au risque de nuire à l’image de son métier, il doit, faute de vrai corail, se rabattre sur un faux produit en plastique auquel on a ajouté de la résine.
«Après tous ces risques, l’acheteur trouve notre produit inabordable...», déplore un autre bijoutier.
Enfin, comme solution, les artisans, eux-mêmes, se montrent favorables à une réglementation rigoureuse de l’exploitation du corail. Mais, certains, bien que désirant rester dans l‘anonymat, contestent le fait accompli qui les contraint à faire dans l’illégal pour faire vivre leurs familles et préserver leur héritage. Ces derniers souhaitent, dans un avenir très proche, le développement du tourisme.
Principal propulseur de l’artisanat, son émergence poussera les pouvoirs publics à réglementer l’exploitation du corail rouge et rose sur le marché national.
L’émergence d’exploitants nationaux professionnels éloignera inévitablement les pilleurs sauvages venant de la rive Nord mais aussi de la rive Sud.

L'Expression

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