Bessaoud révait d'une nation berbère qui reconnaît ses enfants

Mr Ould Slimane Salem, ancien militant de l'Académie berbère témoigne

Racines-Izuran N°15 : 8-21/01/2006 Bessaoud révait d'une nation berbère qui reconnaît ses enfants

Ould Slimane Salem, dit Salem Ath Slimane, fut l'un des membres les plus actifs de l'Académie Berbère à Paris entre 1967 et 1978, ce qui lui a valu un vibrant hommage de la part du père fondateur de Agraw Imazighen, Bessaoud Mohand Aârav, dans son dernier livre sur l'Histoire de l'Académie Berbère (Voire encadré). Salem Ath Slimane est né en 1930 dans le village des Ath Hichem sur le flanc nord du majestueux Djurdjura. Il fréquenta l'école française dès l'age de sept ans. L'une des premières à avoir été construites en Kabylie, et où fut scolarisée même sa grand-mère. C'est, raconte-t-il, dans les manuels de géographie de l'époque qu'il découvre le mot Berbérie qui désignait l'Afrique du Nord.

 

Il fera ses premiers contacts avec les idées berbéristes à partir de 19 ans, grâce à Sedikki M'hand dit Si M'hand N'Boualem qui l'avait embauché dans son restaurant à Michelet et qui ne cessait de répéter qu'ils n'était ni arabe ni français mais berbère. C'est là aussi qu'il entendra parler de Khelifati Mohand Amokrane. Et c'est le début de sa prise de conscience.

Racines - Izuran : Comment êtes-vous rentré dans l'Académie berbère ?

M. Ould Slimane Salem : En 1962, je suis parti travailler en France. Je travaillais dans le bâtiment. C'est en 1967 que j'ai découvert une affiche sur le mur d'un café en revenant du marché un samedi. L'affiche qui annonçait un gala portait l'inscription Académie Berbère - Agraw Imazighen. Je me suis dit, pardi ! Cela doit me concerner, je suis berbère. C'est ainsi que je me suis retrouvé au siège de cette Académie, 05 Rue d'Uzes au 2ème arrondissement, le lendemain même de cette découverte, un dimanche.

Avez-vous entendu parler de l'Académie berbère avant ce jour là ?

Non, n'en n'avait jamais entendu parler auparavant. Arrivé là-bas, je ne connaissais personne, je ne connaissais même pas Bessaoud Mohand Aarav. Beaucoup d'émigrés y venaient. Les uns rentraient et d'autres sortaient.

Comment se faisait le travail au 05 rue d'Uzes et dans quelle ambiance ?

Il y avait beaucoup de visites. C'était une fourmilière. On avait une machine à écrire et une Ronéo qui nous servaient à taper puis à tirer les tracts ou les bulletins. L'ambiance était décontractée avec toutes ces allées et venues. Bessaoud Mohand Aarav s'improvisait conférencier et nous donnait des cours sur l'histoire des Berbères, des Almoravides, d'Ibn Tachfine, d'Ibn Toumert, de la Kahina et de Koceila. C'est là que nous avons entendu parler de Charles André Julien et de bien d'autres historiens et personnages historiques dont nous n'avions jamais entendu parler. Bessaoud enseignait les caractères tifinagh à tous ceux qui se rendaient à Rue d'Uzes, pour leur démontrer que nos ancêtres écrivaient leur langue depuis la nuit des temps. Car la majorité des visiteurs venaient avec l'idée que notre langue ne s'écrivait pas. L'Académie berbère a énormément contribué à l'éveil des consciences et vous en voyez le résultat aujourd'hui. Grâce au travail de l'Académie, la cause berbère était connue du monde entier, au Niger, au Tchad, au Mali en Lybie en Tunisie. Oui il y avait des Berbères libyens et tunisiens qui y venaient. Vous n'avez qu'à voir ce qui se fait au Maroc actuellement. Le siège de l'Académie servait même de refuge à des émigrés au chômage qui venaient y passer la journée voir même la nuit.

Bessaoud vous a rendu un vibrant hommage dans son dernier livre Des petites gens pour une grande cause ou l'Histoire de l'Académie Berbère. Il a écrit que vous faisiez le travail de dix personnes !

J'étais jeune et plein de fougue. Il devait y avoir 2000 cafés tenus par des Kabyles uniquement à Paris. Nous faisions la tournée pour distribuer soit des tracts soit le bulletin de l'Académie qui paraissait tous les mois. Nous avons divisé Paris en Zones, et chaque week-end nous couvrions une zone donnée. Certains tracts étaient destinés à sensibiliser la population française à la question berbère. Dans ce cas là, nous les mettions dans les boites aux lettres.

Est-ce que Bessaoud participait à ce travail ?

Il prenait part à toutes les tâches qu'il y avait à faire. Il n'obligeait personne à travailler. Les gens venaient de leur propre grès et chacun faisait ce dont il était capable. Malgré sa maladie qui lui causait souvent des difficultés respiratoires, Bessaoud ne ratait jamais une tournée de distribution de tracts ou de vente de bulletins et prêchait la bonne parole jusqu'à tard dans la nuit. Arrivés au dernier café, nous dînions tous ensemble.

Comment étiez-vous reçus ?

Cela dépend des personnes qu'on trouvait. Vous savez, les ouvriers émigrés étaient en majorité illettrés, même si le bulletin ne coûtait que un (01) franc, ils ne pouvaient pas le lire. Je me souviens, une fois, je suis rentré dans un café, un émigré me demanda le prix du bulletin. Je lui répondis qu'il coûtait un franc. Il s'emporta de colère : «Comment cela, la langue kabyle ne vaut qu'un misérable franc. Voilà ! Je t'en donne dix francs.» Mais ce type de réaction était plutôt rare. Une autre fois, nous sommes partis du côté de la place d'Italie, nous sommes rentré à trois, Berkouk Ahmed d'Azefoune, un autre militant et moi, dans un café-hôtel appartenant à un richissime originaire de Boghni, nous déposâmes les bulletins sur le comptoir et commandâmes trois tasses de cafés. Il y avait seulement deux clients dans le café. Nous réglâmes les consommations qui valaient trois francs, et proposâmes au patron du café de nous acheter un bulletin pour un (01) franc. Il nous répondit en kabyle : «Je ne suis ni amazigh ni arabe».

Vous es t-il arrivé d'être empêché d'activer ?

L'Académie berbère était une association légalement agréée. De ce fait, personne ne pouvait l'empêcher d'organiser ses activités. Seulement, les ennemis de notre cause, notamment l'Amicale des Algériens du FLN faisait tout pour saborder nos actions, notamment nos galas, en programmant d'autres galas le même jour et à la même heure ou bien en intimidant les gens à leur descente de métro, et en les renvoyant chez eux pour empêcher la réussite de nos galas. Seuls les plus militants les plus aguerris passait outre les ordres des barbouzes de l'Amicale.

Qui sont les militants que vous rencontriez à l'époque ?

Parmi les fidèles de l'Académie, je peux citer Idjekouane Belkacem de Boghni, le chanteur Farid Ali, Hemiche Med Said d'Iflissen, Berkouk Ahmed d'Azeffoune, Bounab Mustapaha et Aouchiche Mustapaha de Sidi Aich, et bien d'autres dont j'ai oublié les noms. Il y avait d'autres militants qui activaient du côté de Vincennes à l'image de Hand Saadi, Redjala Mbarek et Mohia qui éditaient même un bulletin «Tisuraf». Ces militants nous rendaient visite à l'Académie. Nous mangions souvent ensembe au restaurant universitaire à Vincennes.

Y avait-il des intellectuels qui fréquentaient l'Académie berbère ?

Non, je n'en voyais pas beaucoup à part quelques étudiants qui venaient au siège de l'Académie comme Mohia et Hand Sadi. Par contre, Mouloud Mammeri n'y a jamais mis les pieds. D'ailleurs, Bessaoud reprochait souvent à Mammeri sa froideur et son manque d'engagement sur le terrain, car il pouvait faire beaucoup plus qu'il n'a fait pour les Berbères. Mohamed Harbi est venu une fois à l'Académie. Je me souviens, une fois, en voulant le sensibiliser, il m'avait dit : «vous prêchez à un convaincu». Il critiquait le régime arabo-islamique et se revendiquait même de la berbérité. Je le voyais à l'Université de Vincennes où il animait des conférences. Il y avait également Malek Ouary qui animait des conférences à Vincennes. Quelle était l'attitude des médias et des partis politiques à votre égard à cette époque ? On travaillait en marge de la société politique et des médias. La presse ne nous accordait aucune attention et encore moins les partis politiques. Y compris le Parti Communiste Français, qui était à l'époque dirigé par George Marchais. Cependant, le PRS de Mohamed Boudiaf était contre nous, ainsi que ce qui restait du FFS, qui était réduit à une peau de chagrin.

Quelle était l'attitude des chanteurs Kabyles envers l'Académie berbère ?

Je n'étais pas tout le temps au siège de l'Académie berbère, mais je sais que Farid Ali était un assidu. Ait Ali Slimane Djaffar y venait aussi. Slimane Azem je l'ai vu une fois. Taleb Rabah même s'il refuse de chanter pour l'Académie mais il ne nous était pas hostile. Ferhat Mhenni est également venu. Cheikh El hasnaoui est passé une fois et nous a donné … sa bénédiction (Daawa l'khir). D'autres chanteurs à l'instar de Akli Yahiaten étaient toujours prêts à chanter pour l'Amicale du FLN. Quant à nous, ils ne cessaient de nous dénigrer en nous qualifiant de racketteurs, d'escrocs et de voleurs. Ils étaient les ennemis de notre cause parce que les frais d'adhésion s'élevaient à 20FF l'année. Akli Yahiaten est arrivé même jusqu'à insulter Bessaoud Mohand Aarav au téléphone. Ils ne savaient pas que nous ne pouvions même pas payer le loyer du local qui nous abritait et qui était pris en charge par Hanouz (pharmacien). Ceux qui répondaient favorablement pour les galas de l'Académie sont entre autres, Farid Ali, Slimane Azem, Idir, et Ait Ali Slimane Djaffar.

Bessaoud Mohand Aarav écrit dans son livre «des petites gens pour une grande cause ou l'Histoire de l'Académie Berbèr», que Slimane Azem exigeait des cachets faramineux pour participer à ces galas ?

Personnellement, je ne m'occupais pas de la gestion financière de l'Académie. Tel que je le connais Bessaoud Mohand aarav est un homme honnête et un révolutionnaire. Il ne ment pas. S'il le dit c'est que cela doit être vrai. Mais je peux vous dire qu'en ce qui me concerne quand je trouvais Slimane Azem dans un café, il m'achetait tout le paquet de bulletins d'Agraw Imazighen (une vingtaine ou une trentaine) qu'il me payait sur le champ pour les distribuer gratuitement aux clients du café.

Bessaoud Mohand Aarav a souvent été décrit, même par d'autres berbéristes, comme un homme autoritaire et un raciste. Vous qui l'avez approchez, quel souvenir gardez-vous de lui ?

Personnellement, je ne l'ai pas connu comme un homme autoritaire. Je l'ai toujours vu tolérant et très poli. Je ne l'ai jamais vu se mettre en colère ou élever la voix. C'est le pouvoir qui voulait lui coller l'étiquette de raciste. Et les autres Kabyles ne faisaient perpétuer l'idéologie ambiante. Bessaoud, ne faisait que se défendre. En quoi le fait de s'affirmer Corse ou Berbère fait-il de quelqu'un une personne raciste. Bessaoud se proclamait Berbère et affirmait ne pas être Arabe. En quoi ceci est-il raciste ? Bessaoud était un homme de paix. C'était un homme qui ne voulait pas disparaître.

De quoi vivait Bessaoud à l'époque ? Avait-il un travail ?

Il ne travaillait pas. Dés qu'il rentrait au siège de l'Académie, il posait son chapeau à l'entrée, et chacun y déposait ce qu'il pouvait, 5 centimes, 10 centimes. Bessaoud est un combattant et un maquisard, s'il l'avait voulu, il aurait eu un haut poste de responsabilité en Algérie, mais pour cela il aurait fallu qu'il applaudisse Ben Bella et Boumediene. Mais Bessaoud est un homme qui réfléchit, ce n'est pas un «mouton». Mohand Aaarav Bessaoud ne possédait rien. Même la maison de ses parents au village était tombé en ruines. Bessaoud rêvait d'une nation berbère qui reconnaît ses enfants à l'instar des Corses, des Catalans, des Basques, des Irlandais, Etc.

Lui arrivait-il de se décourager ?

Jamais. Il ne baissait jamais les bras. Il n'était pas du genre à se dégonfler. Son chemin était tracé.

La décennie 1970 a connu l'affaire dite des «poseurs de bombes». Les militants emprisonnés à l'époque fréquentaient-ils l'Académie berbère ?

Je n'ai jamais rencontré Mohamed Haroun, Mais Medjeber Smail était venu plusieurs fois à l'Académie. Il était jeune et naïf, il s'est fait avoir par un agent double. Toute cette affaire était un complot pour éliminer des militants actifs qui était désignés à l'avance. Grâce à cette affaire, le pouvoir a instauré un climat de terreur et de suspicion dans les milieux berbéristes. Depuis cette affaire, la fréquentation de l'Académie berbère a beaucoup chuté.

La fermeture de l'Académie berbère est survenue suite à une accusation de racket contre Bessaoud Mohand Aarav, avez-vous des détails sur cette accusation ?

Il faut dire que vers l'année 1977, Mohand Aarav a commis quelques erreurs. Lassé par les attaques virulentes et répétées de certaines personnes malveillantes à l'instar de Akli Yahiaten, il a voulu riposter. Il a donc envoyé des gens casser les vitrines de leurs cafés. Les propriétaires de ces cafés étaient des ennemis déclarés de l'Académie. L'arrestation de Bessaoud est survenue suite à un coup monté par la police française avec la complicité du nommé Oukaci, qui était propriétaire d'une agence de voyage. Ce dernier lui a téléphoné pour, soi-disant, lui remettre une somme d'argent. Il faut signaler que celui-ci n'a jamais aidé l'Académie auparavant. Bessaoud est malheureusement tombé dans le guet-apens.

C'était donc la fin de l'Académie berbère ?

Oui c'était l'objectif du complot. Mettre fin aux activités de l'Académie berbère en neutralisant Bessaoud Mohand Aarav, à qui on a signifié la décision d'expulsion du territoire. Il a choisit alors de partir en Angleterre.

Qu'est-il advenu des militants de l'Académie berbère ?

Nous nous sommes tous dispersés. Nous nous connaissions surtout par nos prénoms et nos villages d'origine. Du jour au lendemain, nous nous sommes retrouvés orphelins, sans point de chute et sans aucun contact entre nous. Nous avons perdu ce qui nous unissait et nous réunissait. Moi-même, je suis rentré au pays en 1978.

Avez-vous pour autant arrêté le militantisme, sinon sous quelle forme avez-vous poursuivis ?

Ah non, ça jamais. Je ne veux pour preuve que ma présence ici aujourd'hui.

Avez-vous revu Bessaoud après son retour au pays ?

Oui, je suis allé le voir à Ath Aissi. On s'est regardé longuement. (Long silence) Que voulez-vous qu'on se dise ? J'ai également assisté à son enterrement. Les hommes comme Bessaoud sont rares et on en aura peut être jamais comme lui. Etant maquisard et instruit, il pouvait mener une belle vie sous le régime de Ben Bella et Boumediene.

Avec le recul comment voyez-vous cette période de militantisme ?

Moi je suis resté le même. Je pense que nous avons fait notre devoir. Nous avons fournis des efforts que nous ne pouvons plus fournir aujourd'hui. Et pour reprendre Edith Piaf, je dirai que je en regrette rien. Les fruits de notre travail sont là, mais j'estime que ce n'est pas assez.

Comment voyez-vous le combat pour l'amazighité aujourd'hui ?

Je dois dire que nous n'avançons pas assez vite. Pas aussi vite que d'autres peuples tels les Catalans et les Basques. Parce que le Berbère n'a pas de sixième sens. Il n'en a que cinq. Nous avons beaucoup de Berbères milliardaires, mais ils ne dépensent pas un centime pour leur identité. Mais que cela ne nous empêche pas de continuer le combat jusqu'au bout. Un vrai militant ne baisse pas les bras car il travaille pour un idéal.

Quel message voudriez-vous transmettre aux nouvelles générations ?

Il nous appartient à nous de leur inculquer cette conscience, à travers l'écrit et la parole.

Avez-vous une anecdote à nous raconter ?

Vers 1972, nous sommes rentré à trois dans une salle où Taos Amrouche devait animer un gala. La cantatrice nous laissa entrer sans payer, mais voyant que nous avions des tracts de l'Académie berbère entre les mains elle nous dit : «Mais ne politisez pas mon gala». Ce n'est qu'à la sortie du spectacle que nous avons distribué nos tracts.

Mardi 09 Janvier 2007

Entretien réalisé  

par M. Azwaw

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