Serge Michel, un libertaire dans la décolonisation

Collaborateur de Ferhat Abbas Ramdane et Abane, conseiller de Lumumba, animateur du Festival panafricain
 
La Dépêche de Kabylie 11/06/2007
Serge Michel, un libertaire dans la décolonisation Nous avons eu affaire à plusieurs reprises à la résurgence de nouvelles figures qui ont participé au destin de l’Algérie contemporaine, figures souvent dissimulées dans l’humilité et la modestie de leurs personnes, mais parfois cachées et escamotées par l’historiographie officielle d’une Algérie imbue de ses orientations politiques et culturelles qui ne lui “permettent’’ guère une quelconque reconnaissance à la contribution précieuse que des hommes et des femmes d’autres horizons ont apporté à la libération du pays.

 

Nous connaissons le réseau Jeanson et certains nom de porteurs de valises. Parmi ces ‘’fellagas’’ d’une autre espèce, nous ignorons beaucoup de noms. Eux-mêmes ne font pas de boucan pour se faire connaître auprès de la nouvelle génération d’Algériens qui a plutôt tendance à retenir le nom de n’importe quel obscur muphti cachant sa kalachnikov sous sa gandoura ou celui d’un chef de pègre agissant entre Maghnia et Zoudj B’ghal. L’école algérienne étant ce qu’elle est, c’est-à-dire tenue par de médiocres maîtres dispensant des programmes d’histoire et de géographie en déphasage complet avec l’environnement social et culturel du pays et avec le reste du monde, il n’est plus surprenant que nos potaches aient des yeux exorbités devant les noms de Saint-Augustin, Albert Camus, Henri Alleg, Frantz Fanon, Vincent Monteil, René Vautier, Henri Maillot, Raymonde Peschard, Fernand Yveton et…Serge Michel. À force de mésestimer ou de renier la part d’algérianité dans chacune de ces personnes et de bien d’autres dont on ne peut citer les noms, les Algériens se renient quelque part eux-mêmes. Aussi bien dans son histoire lointaine que dans l’histoire trépidante du 20e siècle, l’Algérie ne s’est pas construite en autarcie et sa culture n’a pas évolué en vase clos.

 

Des influences heureuses et des confluences fertiles ont été mises à contribution pour faire de l’Algérie ce qu’elle est, c’est-à-dire un pays libre, ouvert sur les cultures du monde et en symbiose avec les peuples voisins, méditerranéens et même lointains. Lorsque, au début des années 90, je lisais de formidables textes sous la signature de Serge Michel dans la Jeudi d’Algérie - un journal qui avait pour nom Le Quotidien d’Algérie, dirigé par Kamal Belkacem, et qui, en fin de semaine, prend le nom de Jeudi d’Algérie -, j’étais loin de me douter que derrière ce nom se cachait un destin exceptionnel, celui d’un globe-trotter, citoyen du monde et, plus particulièrement, citoyen d’Afrique . Après avoir pris connaissance de son parcours, de ses combats, de ses idées et de ses convictions, on ne peut véritablement s’empêcher d’être pris de confusion et de regret du fait que l’on est resté, jusqu’à la lecture du livre biographique que lui consacre sa fille, Marie-Joëlle Rupp, loin de ce monde d’aventures, de lutte, de rêves, de pèlerinages, de passion et de patience. Car, Serge Michel, c’est tout cela et bien d’autres choses à la fois. Le livre refermé, on se surprend à suspecter Marie-Joëlle d’avoir ‘’omis’’, au bout des 131 pages, des étapes, des détails et des facettes de la vie de son père. Une vie tellement bouillonnante et trépidante qu’elle pose de sérieuses difficultés à être appréhendée et cernée dans sa totalité ; un destin si singulier et si mêlé au destin des peuples, des élites et des gouvernants d’Afrique, qu’il trouverait du mal à être contenu dans un seul livre.

 

Le livre de Marie-Joëlle Rupp, la fille de Serge Michel, intitulé Serge Michel, un libertaire dans la décolonisation, se subdivise en 14 parties. Il se termine presque comme il a commencé : la fin de l’aventure d’un homme au parcours peu commun, qui a vécu très peu pour lui-même, peut-être pas du tout ; sa seule passion étant d’aider des peuples colonisés d’Afrique à secouer le joug de la domination. Rares sont les passions aussi désintéressées et aussi dévouées. Il s’est jeté corps et âme dans l’aventure africaine au détriment de sa famille. Sa fille, que les circonstances ont transformée en biographe de son père, ne l’a pas connue. Elle le ‘’découvre’’ quatre mois avant sa mort, dans une maison de Pierrefitte, au nord de Paris, après qu’il eut quitté l’Algérie dans la tourmente du terrorisme islamiste au milieu des années 90.

 

Entre son premier contact avec l’Algérie au lendemain de la Seconde guerre mondiale et son départ forcé en 1994 de ce pays pour lequel il a tant donné, le cœur de Serge n’a battu que pour les damnés de la terre. Que ce soit à Alger, à Tunis, à Brazzaville, en Guinée-Bissau ou aux îles du Cap-Vert, cet élan qui le portait vers les peuples d’Afrique s’est manifesté par ses écrits journalistiques, ses caricatures, son activité dans le cinéma et les conseils prodigués aux gouvernants et aux élites. Lorsque Marie-Joëlle entreprend de consigner par écrit la vie de son père racontée par lui, ce fut une véritable course contre la montre, c’est-à-dire contre la mort, puisque la santé de Serge déclinait sérieusement. Dans la bicoque de Pierrefitte, il souffrait d’une maladie pulmonaire qui l’emportera un certain juin 1997. “Pourtant, il parlait. Il ne cessait de parler. Par saccades. Il s’interrompait souvent, puis repartait de plus belle. Il le savait, bientôt, le temps allait lui manquait. Et il avait beaucoup à dire, l’exilé. Il entame un récit semi-épique, semi-mythique, où le réel avait le goût du rêve et le rêve l’apparence de la réalité. Une longue histoire d’errance, à travers les convulsions des mouvements de libération nationaux qui avaient secoué l’Europe et l’Afrique pendant la dernière moitié du XXe siècle.
Cette histoire, il y avait participé, comme acteur d’abord, puis comme spectateur engagé”, écrit dans son avant-propos Marie-Joëlle Rupp.

 

Dans un entretien avec le Soir d’Algérie’ du 12 avril 2007, elle déclare : “Si je ne vous ai pas dit encore que Serge Michel était mon père, c’est qu’il m’a fallu avant de me livrer à cette recherche me délivrer de tout l’aspect émotionnel. J’ai construit ma relation au père dans l’absence et dans l’attente. Serge Michel a quitté la France peu après ma naissance”, “sur la pointe des pieds, comme un voleur débutant”, confie-t-il dans Nour le voilé. “Pendant plus de quarante ans, il n’a pas donné signe de vie à sa famille. En février 1997, la Chaîne III rediffuse le film documentaire du cinéaste haïtien Raoul Peck, La Mort du prophète, consacré à Lumumba. Je découvre éberluée que mon père Serge Michel est toujours vivant. Je le retrouve quelques semaines plus tard dans la maison de mes grands-parents à Pierrefitte, dans la région parisienne. Nous nous sommes connus quatre mois jusqu’à sa mort le 24 juin. Quatre mois surréalistes dans l’attente des questions qui ne se poseront pas, des réponses qui ne viendront pas. Quatre mois de tendresse, de douleur, de récits exaltés et au-delà du désenchantement, de désespoirs et d’espérance entremêlés toujours et encore. Lui disparu, il me fallait partir à sa recherche. Répondre aux questions que je n’avais pas osé lui poser. Qui était cet homme ? Quelle était sa quête ? Pourquoi était-il parti ? Quelle cause valait-elle que l’on quitte sa famille, sa patrie ? Quel était ce pays qu’il s’était choisi ? C’est ce que j’ai essayé de comprendre sur les traces de Serge Michel”.

 

Iconoclaste et destin de rebelle
Né le 22 juillet 1922 à Saint-Denis (Paris), Serge Michel avait pour nom d’état civil Lucien Douchet. Ayant par la suite adopté plusieurs pseudonymes- Petit Lulu, Saint-André, Olaf, monsieur Christian, docteur Xavier, Troisième Collège -, il s’en tiendra, lui, à celui de Serge Michel. “Qui m’aime m’appelle Serge !”, ordonnera-t-il, et cela en référence à Serge Victor, révolutionnaire et écrivain russe, et à Louise Michel, l’héroïne de la Commune de Paris de 1871, déportée en Nouvelle Calédonie. Doublement baptisé : d’abord par ses parents, fervents anticléricaux, en trempant le derrière de l’enfant dans une soupière de vin rouge, puis par sa grand-mère maternelle qui, par un ondoiement clandestin dans le bénitier royal de la basilique de Saint-Denis, “sauvera l’âme de son petit Lulu en l’exorcisant du démon de la soupière’’. “Mais le mal était fait. Enivré dès son plus jeune âge par les émanations de la soupière, Lulu préféra de tout temps le rouge à l’incolore, le vin à l’eau, fût-elle bénite”, écrit Marie-Joëlle.

 

 

Enfant, Petit Lulu vivra dans l’atmosphère parisienne de la crise économique de 1929 et du centenaire de l’occupation de l’Algérie célébré dans la mairie communiste de Saint-Denis. “Déjà, en 1930, Saint-Denis, première ville kabyle de France, n’avait pas cru bon d’inviter les siens à la commémoration du centenaire de la conquête d’Algérie. Du vin avait été servi à la mairie en hommage au bachaga Si Boumediene, ami de la France, qui venait de recevoir la Légion d’honneur”, rapporte l’auteur du livre.

 

 

Adolescent, Lulu passera son temps à réaliser des tableaux de peinture. Il aura une forte inclination pour le surréalisme et le mouvement Dada. Un ami de la famille, poète à ses heures, lui conseille d’“aller sans penser, et surtout pas à ceux qui te regardent’’. A l’école des Arts et Métiers, il est affecté officiellement au dessin industriel. Il s’adonnera plutôt à l’exécution de caricatures qu’il signe du nom de Saint-André. Il destinera ces dessins qui s’en prennent à l’occupant allemand pour quelques journaux de l’époque. Lulu s’associera aux dandys de Paris qui par leurs extravagances clandestines et leurs critiques tentaient d’oublier l’occupation.

 

 

En février 1943, celui qui se fera nommer plus tard Serge Michel fut embarqué sur le train à destination de Rostock, ville allemande sur la Baltique, par le Service du Travail Obligatoire (STO). Il s’y retrouvera dessinateur-constructeur dans la compagnie Heinkel. “Un rond-de-cuir. Ce que j’ai toujours exercé”, écrit-il à son amie Nine qu’il avait follement aimée à Paris. Nine lui envoie des paquets de cartons qui vont lui servir de support pour les dessins et peintures qu’il ne cesse d’exécuter. Avant la fin de la guerre, Lulu parvint à fuir le camp de travail. Passant par Berlin qui subissait un déluge de bombes, il gagnera l’Italie où, “côtoyant dans un même élan la pègre et l’aristocratie’’, il affinera ses choix picturaux au contact des paysages italiens. A la fin de la guerre, il retrouve Paris et son amie Nine. Il assistera aux festivités débordantes marquant la libération de la capitale.

 

Les temps moroses de l’incertitude économique qui succèdent à la Libération poussent Lulu à vivre de toutes sortes de petits trafics, incapable de toutes façons à se résoudre à la sédentarité et à la vie rangée. “Il a la dinguerie surréaliste, l’invention, le culot, l’intuition extravagante, qui séduisent tous ses interlocuteurs, du plus brillant au plus misérable. La vie ne l’intéresse que par sa dimension poétique et le quotidien n’a de sens que dans la démesure”, écrit sa fille Marie-Joëlle. Cette dernière insiste sur la découverte que son père a faite en la personne de Henri Michaux. Poète et peintre de la recherche de l’Absolu, il influencera fortement Serge Michel. A la veille de sa mort, témoigne Marie-Joëlle, il s’est mis à lire “A distance’’, un recueil de poèmes de Michaux.

 

Voir de près le ‘’laboratoire’’du colonialisme
C’est au début des années 50 que Serge Michel décide de se rendre en Algérie. Il aurait, selon une hypothèse de l’auteur du livre, fait de courts séjours dans cette colonie. Sans prétendre jouir d’une conscience politique très claire il développe néanmoins une haine du colonialisme par sa “passion du juste et de l’illusion romantique”. “Il éructe contre la civilisation occidentale, pointant les contradictions entre une Europe confortée par sa mission civilisatrice et les violences racistes de sa politique dans les colonies”, écrit Marie-Joëlle. Pour quelqu’un qui cherche à connaître dans son exhaustivité les méfaits et les préjudices de ce que Lénine appelait le stade suprême du capitalisme, l’Algérie offrait l’image d’un laboratoire grandeur nature.
La domination, les injustices et la discrimination ont atteint leur sommet avec une population de colons évaluée à un million de personnes qui avaient tous les droits et une population “indigène’’ de huit millions d’habitants taillables et corvéables à merci. En matière de représentation politique, le premier Collège de l’Assemblée algérienne revenait aux Européens et Juifs (déclarés Français par le décret Crémieux) ; le deuxième Collège revenait aux Algériens autochtones. La valeur des bulletins de vote était exactement inversement proportionnelle à l’importance de ces communautés. Par un sens de l’ironie qui lui est propre, Serge Michel donne au héros de son livre Nour le voilé (1982) le nom de Troisième Collège.

 

Il laisse sa petite famille en France-sa femme ayant refusé de le suivre -, il dira, lorsqu’il prend contact avec la Casbah d’Alger : “Je ne parle pas arabe. C’est inutile, le film est sans parole”.
À Alger, il fait la connaissance de Kateb Yacine, Mustapha Kateb, Issiakhem, l’artiste Hadj Omar, le peintre pied-noir Sauveur Galliéro, Jean Sénac, et d’autres personnalités des arts et de la culture. L’avocat Ali Boumendjel le présente à Ferhat Abbas, président de l’UDMA. “Entre Ferhat Abbas et Michel se crée une sorte de relation tendrement filiale qui autorise ce dernier à appeler le futur président du GPRA “le Pépé”, et celui-ci, à régler la casse dans les bars où son protégé se laisse aller à la provocation”, révèle la fille de Serge Michel. En adhérant à la mouvance nationaliste modérée de Ferhat Abbas, Serge aidait ce dernier dans la rédaction de ses discours et collaborait au journal du Mouvement La République algérienne (caricatures, reportages et secrétariat de rédaction). Dans ce même journal, travaillaient les frères Boumendjel (Ahmed et Ali) et Ahmed Francis.

 

Après le déclenchement de l’insurrection en novembre 1954, Serge Michel travaillera pour le FLN. Il tiendra une imprimerie clandestine à Bab El Oued après la fermeture des journaux nationalistes. Marie-Joëlle cite un passage de Nour le voilé dans lequel Serge écrit : “Ce sera tout le pays sui sera touché, tous les Arabes, et non seulement ceux de Sétif ou de Guelma comme en 45. Nous sommes déjà un peuple de suspects, nous allons devenir un peuple de coupables de non-dénonciation de malfaiteurs, avant de devenir un peuple tout court”.

 

Le citoyen du monde adopte la révolution algérienne
En 1955, Serge Michel se déplace plusieurs fois en France. Il a été aperçu avec Omar Oussedik à Saint-Germain. Sa fille, Marie-Joëlle, auteur de sa biographie, le rencontre la même année pour la première fois à Cannes. C’est le seul souvenir qu’elle garde de lui avec, comme unique capital, une photo noir et blanc prise avec son père. De retour à Alger, Ahmed il sera prévenu par Ahmed Francis de sa future arrestation. Sur le bateau qui le ramènera en France, il sera arrêté par des CRS. Mais, avec la complicité d’un syndicaliste, il arrivera à s’échapper dès sa descente sur le quai. À Paris, Ahmed Boumendjel, responsable des contacts à la Fédération de France, le prend en charge en le cachant chez les Jeanson avant que ce qui sera appelé plus tard Réseau Jeanson ne soit crée. En 1956, il se rend en Suisse pour y imprimer un ensemble de publication de propagande du FLN, en particulier Résistance algérienne, un journal que Boudiaf a lancé à Tétouan. Serge se présente à ses interlocuteurs suisses sous le pseudonyme de docteur Xavier.

 

Après l’arrestation de la délégation extérieure du FLN par les autorités françaises en détournant l’avion qui les déplaçait de Rabat à Tunis, la bataille d’Alger au début de 1957 et le vote des ‘’pouvoirs spéciaux’’ par l’Assemblée française avec la bénédiction du PCF, Serge Michel gagne la Tunisie. Il a accompli sa mission de publiciste pour le compte du mouvement insurrectionnel. À Tunis, il continue à se mettre au service de la cause algérienne et rencontre un grand nombre de responsables du FLN et des révolutionnaires à l’image de Franz Fanon. Il animera l’émission de radio La Voix de l’Algérie et travaillera pour El Moudjahid dont la rédaction a été transférée de Tétouan vers Tunis.
Le journal était dirigé par Abane Ramdane. Serge se mettra aussi au cinéma. Avec René Vautier et Djamal Chandarli, ce sont les premiers pas du cinéma algérien qui se dessinaient ainsi à Tunis. Pierre Clément, arrivé à Tunis en 1957 en même temps que Vautier pour filmer la Tunisie indépendante, sera approché et intégré par Serge Michel dans le cinéma FLN sur instruction de Abane Ramdane. C’est Pierre Clément qui tournera Le Bombardement de Sakiet Sidi Youcef, Réfugiés algériens, L’ALN au combat et L’Algérie en flammes. La commission Cinéma du GPRA est créée par M’hamad Yazid et comprenait, entre autres, Mahieddine Sadek Moussaoui (un des fondateurs de l’APS, mort le 13 avril 2007), Djamal Chandarli, Pierre et Claudine Chaulet, Rachid Aït Idir et Serge Michel. Lakhdar Hamina, étudiant le cinéma à Prague, collabore avec l’équipe pendant ses vacances à Tunis.

 

Pendant son séjour en Tunisie, Serge Michel s’est complètement mis à la disposition de la révolution qu’il a fini par connaître de l’intérieur : ses acteurs, ses pratiques et ses excès (parce qu’il y en a eu et Serge en a rapporté quelques uns).
Considéré comme base arrière du FLN, la Tunisie sera le théâtre d’expression de conflits latents ou ouverts entre les dirigeants de la révolution algérienne. L’auteur de la biographie de Serge Michel cite, entre autres, l’épisode de la condamnation à mort d’Ahmed Mahsas par le FLN en juin 1957 pour avoir tenté de prendre le pouvoir à la place des éléments issus du Congrès de la Soummam. Le complot fut avorté par Ouamrane. Mahsas finira par s’évader en Allemagne avec la complicité des services de sécurité tunisiens.
“Si son militantisme s’exerce dans la pratique de la propagande comme chroniqueur de la révolution, il se nourrit ou plutôt s’abreuve abondamment, dans les bistrots du quartier de la Marine, de discussions passionnées sur l’avenir de l’Algérie avec son ami Kateb Yacine. Les débats se poursuivent tard dans la nuit, au dernier bar ouvert de l’avenue Bourguiba, où les rejoignent Harikass, l’ami d’enfance de Yacine, et le poète Jean Sénac”.

 

Avec Patrice Lumumba
C’est dans la capitale tunisienne que Serge Michel fera connaissance avec le leader congolais Patrice Lumumba. Venu demander une aide technique, juridique et militaire auprès du GPRA, il trouvera en Serge un conseiller en communication d’une exceptionnelle efficacité, et ils deviendront de véritables amis. Premier ministre de la nouvelle république du Congo Brazzaville, Lumumba suscita beaucoup d’espoirs non seulement dans son pays mais chez tous les peuples qui étaient encore sous le joug du colonialisme.
La collaboration de Serge Michel avec Lumumba commence le 5 août 1960 et durera deux mois au bout desquels le colonel Mobutu prend le pouvoir de force. Lumumba avait besoin de Serge pour asseoir une stratégie de communication qui puisse contrer les médisances, les ragots et les manipulations de la presse étrangère envers le gouvernement de la jeune république du Congo. “Les conférences de presse, auxquelles Serge entraîne Lumumba, servent de tribune. La presse occidentale- essentiellement américaine et européenne-, dans son immense majorité n’a pas une vision très claire de ce qui se passe au Congo. Les hauts fonctionnaires nommés par les gouvernements communistes amis ne sont guère mieux informés. Leur vision s’alimente de tous les fantasmes occidentaux véhiculés par l’histoire et la littérature coloniales. Ils font preuve de condescendance, de paternalisme, voire de racisme”, note Marie-Joëlle. Dans les rues, les villages et les quartiers, c’est la fête chaque jour. On danse, on chante, on exulte et on délire de joie. Les colons belges abandonnent leurs maisons et d’autres biens.

 

Sur le plan politique, les choses sont plus compliquées. L’ascension et la popularité de Lumumba ne sont pas du goût de tous les acteurs politiques congolais. Pire, le jeune et populaire Premier ministre est surveillé de partout. “Il y a des flics français à la Sûreté de Lumumba. L’ONU grenouille, l’ambassade de Etats-Unis grenouille. Un général africain grenouille. Les Américains grenouillent. Tout le monde en veut”, soulignera plus tard Serge Michel dans son livre Uhuru Lumumba (éditions Le Seuil, 1982). Dans un climat d’adversité indescriptible, Patrice Lumumba se met au travail 24 heures sur 24. Il impose un rythme infernal à se collaborateurs dont Serge Michel. Ce dernier témoigne des propos que tenait le Premier ministre à ses collaborateurs : “Vous êtes des forçats, leur dit-il, des condamnés au travail sans fin. Vous n’avez droit à aucun repos. Vous êtes à la disposition du Congo 24 heures sur 24. vous n’avez pas de vie privée et les moyens dont vous disposerez ne vous serviront qu’à travailler plus encore. En échange, vous n’aurez aucun souci matériel puisque vous n’aurez pas le temps d’en avoir”.
Le 25 août 1960, Serge Michel rencontre ses anciens compagnons algériens Omar Oussedik et M’hamed Yazid ainsi que Frantz Fanon lors de la Conférence panafricaine de Léopoldville. La question algérienne, inscrite sur l’agenda de l’ONU, était prévue aux débats en décembre. La délégation algérienne à Léopoldville montra une “position réaliste’’ par rapport au Congo et de Lumumba, selon Marie-Joëlle, et cela pour aménager les Américains et les Soviétiques qui allaient peser de tout leur poids dans la discussion de la question algérienne. En tout cas, les événements se précipitèrent au Congo. Les troupes de l’ONU entrent au Katanga et Lumumba rompt ses relations avec cette institution pour se tourner vers l’URSS. Une opposition active fut fomentée par les Etats-Unis contre lui. Pendant ces moments troubles, Serge Michel était traité par les Occidentaux de communiste, de “déviationniste de gauche marqué par la fin du surréalisme’’, de conspirateur-né, d’anarchiste. On a même fabulé sur son identité et son nom réel.

 

Le climat politique s’envenime un peu plus chaque jour jusqu’à ce que le Président Kasavubu destitue Lumumba. Ce dernier décide à son tour de ‘’limoger’’ le Président. Le 14 septembre, le colonel Mobutu destitue tout le monde par le moyen d’un coup d’Etat militaire. Lumumba et Serge Michel entrent dans la clandestinité. Serge se réfugie dans l’ambassade de Guinée avant de passer à l’ambassade de Tunisie. Il ne prend rien avec lui. Pourtant, comme soutiennent beaucoup de témoins, il avait la possibilité de s’enrichir. “Des représentants des plus grands noms de la finance américaine lui proposèrent cent parts de l’énorme capital d’une compagnie d’exploitation de mines de diamants pour convaincre Lumumba de fonder cette société à leur avantage. Cette intégrité lui vaudra le respect de tous, y compris de ceux qui ne partageaient pas son idéal”, raconte sa fille.
Le colonel Mobutu lance contre lui un mandat d’arrêt et un arrêté d’expulsion visant à le livrer aux autorités françaises.
“Les 60 jours que j’ai vécus avec Lumumba ont passé comme un orage tropical fracassant tout sur son passage : les usages, les amitiés, les habitudes, les certitudes laborieusement acquises. Après cet ouragan, rien ne sera jamais plus à la même place qu’avant”, écrira Serge dans 60 jours avec Lumumba. Le 17 janvier 1961, Lumumba sera assassiné. Une autre ère, pleine d’incertitudes commence pour les Congolais et pour Serge Michel.

 

Avec l’Algérie indépendante
L’aventure congolaise étant terminée, Serge Michel ses amis Algériens à Tunis. Il rendra compte à Ferhat Abbas de sa mission et « lui fait part de son amertume devant l’attitudes des pays frères à l’égard de son ami », l’ancien chef du gouvernement congolais. Il sera chargé, par la suite, par le GPRA de participer à la fondation de la première agence de presse algérienne, l’APS. Il le fera en compagnie de Mahieddine Moussaoui et de Mohamed Zitouni. Ce dernier en sera le premier directeur. L’initiative revient à M’hamed Yazid et requiert l’assistance de CTK, l’agence de presse Tchécoslovaque. L’APS est lancée officiellement à Tunis le 1er décembre 1961. A Tunis, Serge assistera aux premiers couacs de l’EMG (État-major général) avec le GPRA lorsque l’issue de l’indépendance se profila à l’horizon avec les négociations d’Evian. Envoyé par le GPRA à Prague pour dissuader Henri Alleg de faire reparaître Alger-Républicain, Serge Michel sera décrit par Alleg de façon suivante : “Il m’écoutait en souriant. Il vivait à Tunis depuis plusieurs années et, pour avoir été un familier de l’appareil de direction du FLN, il en connaissait les mœurs et les secrets. Il savait tout des intrigues, des querelles, des ambitions contradictoires des chefs et de leurs clans, qui s’affrontaient plus ou moins sourdement. C’était mon ignorance de cette réalité et ma naïveté qui faisaient sourire l’émissaire du GPRA” (Mémoire algérienne, par Henri Alleg-2005. Cité par Marie-Joëlle Rupp).

 

Le 4 juillet 1962, il entre à Alger avec le GPRA. Il assistera, joyeux, enthousiaste et éberlué à toutes les manifestations de joie des populations suite aux résultats du référendum du 3 juillet consacrant l’indépendance de l’Algérie. Se démenant en voulant être partout dans les quartiers d’Alger, Serge fut soudain interrompu par une vieille femme de La Casbah aux cris : “Gaouri ! Gaouri !”. Sa fille écrit à ce propos : “Serge a beau tout faire pour se fondre dans le paysage, se considérer tour à tour Algérien à Alger, puis à Tunis, Africain en Afrique, partout il se trouve sur son passage un quidam prêt à le considérer comme un étranger. A tel point qu’il finit par en revendiquer lui-même la condition en affirmant : [L’Etranger, ce n’est pas celui de Camus, c’est moi !’’]”. C’est pourtant lui qu’on chargera de récupérer le bâtiment du Gouvernement général à Alger. Il enlève le drapeau français et le remplace par le drapeau algérien. Il assumera la même mission au siège de l’imprimerie de L’Écho d’Alger, siège de l’État-major de l’armée française.

 

Pour fonder le premier journal de l’Algérie indépendante, Salah Louanchi charge Serge Michel de mettre en place l’équipe rédactionnelle. Au 20, rue de la Liberté, Serge convoque Djamal Amrani et Mohand Lounis pour travailler au journal Ec-Chaâb (Le Peuple). Le 19 septembre 1962, le numéro zéro sort des anciennes rotatives de L’Echo d’Alger, alors que l’historique El Moudjahid avait une périodicité hebdomadaire. Pour pourvoir aux besoins de la jeune presse de l’Indépendance, Serge organise des stages pour les journalistes. Parmi ces stagiaires, certains noms, comme Kamal Belkacem et Bachir Rezzoug, vont briller quelques années plus tard et constitueront à leur tour une école. En 1964, il crée le premier quotidien du soir, Alger ce soir, un journal qui “donnait plus volontiers la parole aux dockers qu’à leur ministre”. L’édition du 27 décembre 1964 comportait une interview avec Che Guevara venu à Alger visiter la “Mecque des révolutionnaires’’. Le Che “a été excédé par les aspirations petites bourgeoises de la plupart de ceux qu’il avait rencontrés. Mais ce qu’il ne leur pardonnait pas, c’était leur arrogance, qu’il attribuait à un grave manque de culture”, témoignera plus tard Serge Michel. L’organisation internationale des journalistes décerne le 30 avril 1964 le grand Prix international des journalistes conjointement à Serge Michel et Mohamed Boudia.

 

 

Pour la réalisation de La Bataille d’Alger, Serge Michel jouera un rôle important en mettant en contact Yacef Saâdi, auteur du livre qui porte ce titre, et Gillo Pontecorvo. Le film aura un succès retentissant qui ne se démentira jamais des décennies durant et il reçut le Lion d’or au Festival de Venise en septembre 1966. En prévision du coup d’État du 19 juin 1965 au sujet duquel des informations anticipées ont couru, Serge se décharge de toutes les responsabilités dans la presse et rejoint la Compagnie d’électricité pour laquelle il travaillera comme attaché de presse. Il activera dans Casbah-Film et fera la connaissance des grands noms du cinéma des années 70 (Rossellini, Visconti, Monicelli, Losey, Nicolas Ray). Lors du tournage du film L’Etranger, tiré de l’œuvre d’Albert Camus et coproduit par Casbah-Film, Serge aidera Visconti dans les repérages en l’emmenant sur les lieux qui ont servi de cadre au roman : Belcourt, Tipaza, et Hadjout (ex-Marengo) où il lui présente une amie de la mère de Camus.

 

On retrouvera Serge Michel derrière un grand nombre d’œuvres culturelles, particulièrement cinématographiques, au cours des années 70. Mais, “il travaillait dans l’ombre. Que ce soit dans les ministères, dans le cinéma, à la télévision ou ailleurs, partout, on le retrouvait conseillant ou mettant en chantier des projets. Serge était un véritable militant, un perfectionniste, constamment en révolution. Il se battait par conviction et non en vue d’une quelconque reconnaissance. Certains, par exemple, lui attribuaient la création des Éditions nationales du Parti qui deviendront plus tard la SNED”. On le verra acharné à l’œuvre lors du Festival panafricain de 1969. Mohamed Seddik Benyahia, ministre de l’Information et de la Culture, et Mahieddine Moussaoui, organisateur du Festival, trouveront en Serge Michel un véritable manager du fait de sa connaissance des peuples, des ethnies et des responsables africains. Il joua un rôle vital dans le succès de cette manifestation continentale.

 

D’aventure en aventure et fin des illusions
Sentant, dans un climat politique de dictature et d’arrogance, l’étau se resserrer autour des saines énergies et des porteurs de libertés, Serge Michel prend option pour l’Italie. Là, il avait déjà tissé sa toile d’amitiés à la faveur de sa collaboration avec Casbah-Films et l’ONCIC. Il s’installe dans les studios du fils de Rossellini vers où il dirigeait les films algériens pour les finitions. Ahmed Rachedi, Djamal Chanderli et Lakhdar Hamina trouveront de ce fait à Rome une excellente terre d’accueil. Serge y reçut aussi Mohamed Boudia, son ancien confrère d’Alger ce soir, qui a essayé vainement de l’intégrer dans les rangs de gauchistes travaillant pour aider les activistes palestiniens. Boudia sera assassiné à Paris par le Mossad le 28 juin 1973. Malgré ses activités débordantes, Serge Michel se sentira à l’étroit. Il sera contacté par Henri Lopès, chef du gouvernement de Marien N’Gouabi. Il a eu déjà l’occasion, lors du Festival panafricain d’Alger, de rencontrer Lopès, cette attachante personnalité congolaise, “voix mythique, liée à la libération du Congo et au souvenir de Lumumba”. Il sollicite Serge pour former des journalistes et de fonder une école de journalisme au Congo.

 

Une autre aventure commence. Serge met toutes ses énergies et tout son enthousiasme révolutionnaire au service de la nouvelle cause et beaucoup de Congolais gardent de lui un souvenir vivace. Mais, le tour pris par les événements fera vite transformer le rêve en cauchemar. “L’économie, socialiste en sa partie visible, se double d’une économie capitaliste qui favorise l’émergence d’une bourgeoisie d’affaires parasitant la rente pétrolière”, souligne l’auteur de la biographie. Ce pays dont les chef “ont la permission de faire joujou avec la révolution’’ verra l’ascension de Denis Sassaou Nguesso, ex-chef des troupes parachutistes congolaises, vers le sommet de pétro-dictateur. Assailli par la surveillance dont il faisait l’objet et flairant la montée des périls, Serge Michel se rend en Italie. Le séjour y sera de courte durée, puisque le destin l’appellera cette fois-ci en Guinée-Bissau. Amilcar Cabral, le père de la patrie qui s’est battu contre les Portugais, a été assassiné en 1973. Son demi-frère, Luis Cabral, est aux commandes de l’État, un État pauvre qui n’arrive même pas à entretenir ses routes. Serge s’emploie à ses vielles passions, le journalisme et le cinéma. Il ne tardera pas à quitter la Guinée pour les îles du Cap Vert. Etant moins porté sur les illusions, il rejoindra l’Italie. Sa santé commençait à décliner ; il se rendra à Paris où il sera hospitalisé dans un sanatorium.

 

Après sa rémission, et à la faveur de la mort du Président Boumediene, il décide de retourner à Alger. Conseiller à l’ONCIC et auprès du président de l’Amicale des Algériens en Europe, il n’arrive à se fixer ni à Alger ni à Paris. Collaborateur à L’Actualité de l’immigration, il finira par s’installer à Alger en 1989. Il vit grâce à la pension de Moudjahid et aux chroniques données à l’APS. Sa maladie continuant à le torturer, il décide de s’installer à Ghardaïa à la limite d’une palmeraie. Là, il reçoit des amis tels Ahmed Rachedi et le commandant Azeddine. Les Mozabites l’appellent le “Gaouri moudjahid’’. Il réussit à faire rencontrer Jean-Claude Carrière, ancien appelé du contingent en Algérie et auteur du livre La Paix des braves, avec le commandant Azeddine, auteur de On nous appelait les fellagas pour la réalisation d’un film qui retracerait la guerre d’Algérie vue par l’un et l’autre protagonistes. Le tournage eut lieu en mars 1992 à Bousaâda et le produit eut pour titre C’était la guerre. Après cet épisode, Serge Michel regagne Ghardaïa. Mais, le pays est déjà entrée dans l’enfer du terrorisme intégriste qui assassine intellectuels, étrangers, policiers, femmes et enfants. Serge se sent menacé. Des enfants criblent le mur de son habitation de pierres au nom d’Allah Ouakbar. Un jour, il retrouve sa chatte Medor décapitée. Il prend ce geste pour un avertissement. Au milieu de l’année 1994, il s’envole pour Paris où il sera hébergé par un ami. Incorrigible et passionné de l’aventure, il fonde, avec des journalistes algériens exilés en France, Alger info international, dirigé par Rabah Mahiout et Belkacem Sobhi. Serge Michel en est le conseiller et y tient un chronique intitulée “SOS labès”. Le journal disparaîtra au bout de six mois d’activité.

 

Épuisé, Serge Michel retrouve sa mère Célina après 46 ans d’absence. Sa fille Marie-Joëlle, auteur de sa biographie, rencontrera son père quatre mois avant sa mort. Hospitalisé pour des complications respiratoires assez graves, il suit à la radio l’avancée de Laurent Désiré Kabila sur Kinshasa, et il hurle dans les couloirs de l’hôpital “Vive Kabila ! Vive le camarade Kabila !”. “Ses dernières pensées vont au Congo et à l’Algérie”, témoigne sa fille. Il meurt le 24 juin 1997. “La veille, il téléphonait au commandant Azeddine, le suppliant de tout faire pour organiser son retour à Alger”. Rapatrié à Alger, il sera enterré au cimetière d’Al Alia le 29 juin avec les honneurs officiels et en présences de ministres et d’amis de combat.

 

Destin exceptionnel, révolutionnaire
Vadrouilleur, ami des libertés et de la justice, citoyen du monde et d’abord de l’Afrique, aucun qualificatif ne rendra sans doute assez la fougue et l’idéal qui ont animé sa vie durant Lucien Douchet, alias Petit Lulu, alias Troisième Collège.


Serge Michel. Un libertaire dans la décolonisation
Par Marie-Joëlle Rupp
Editions Ibis Press, Paris, 2007
 

par Amar Naït Messaoud

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