Henri Maillot et Maurice Laban, héros oubliés

Tombés au champ d’honneur il y a de cela 51 ans, le 5 juin 1956

La Dépêche de Kabylie 10/07/2007
Le devoir de mémoire nous impose de connaître notre histoire pour mieux comprendre le présent et appréhender l’avenir. Il revêt aussi une importance particulière pour l’écriture de l’histoire de la Guerre de Libération nationale.

Celle-ci demeure d’une actualité brûlante, elle procède malheureusement des luttes politico-idéologiques actuelles dont elle reste un enjeu important.

Pour ce faire, nous devons ressusciter certains héros “oubliés” parmi eux, l’aspirant Henri Maillot et Maurice Laban, authentique patriotes algériens, morts les armes à la main un certains 5 juin 1956.

Comme Iveton, son voisin et ami d’enfance héros guillotiné le 11 février 1957, Maillot… avait choisi la cause de l’indépendance de l’Algérie par conviction idéologique, considérant la guerre de libération comme “une lutte d’opprimés sans distinction d’origine contre leurs oppresseurs et leurs valets sans distinction de race” tel qu’il l’a écrit lui même aux rédactions parisiennes juste après sa désertion (lire la lettre).

Ayant assisté à la répression qui s’est abattue sur les musulmans lors des évènements du 20-Août 1955 dans le nord constantinois, il en est sorti profondément marqué, Maillot a dès lors, pris résolument la décision de se joindre au combat libérateur.

Après avoir été rappelé sous les drapeaux pendant 3 mois, il demanda à être réengagé dans le but de mettre à exécution son projet de désertion avec un stock d’armes.
Affecté au 57e bataillon des tirailleurs, de Miliana où il a le grade d’aspirant, Maillot convoite l’occasion de détourner des armes pour les acheminer aux maquis de la résistance algérienne afin précise-t-il “d’aider mon pays et mon peuple”, (lire La Lettre). L’opportunité se présente le 4 avril 1956 : l’officier Maillot déserte avec un camion d’armes qu’il remet aux moudjahidines. Pas moins de 132 mitraillettes 140 revolvers, 57 fusils et un lot de grenades viennent enrichir le potentiel militaire de la résistance.

Henri Maillot, devenu “l’officier Félon” pour la presse coloniale est condamné à mort le 22 mai par le tribunal militaire d’Alger qui décide de mettre aussi la maison familiale de Clos-Salembier sous séquestre et ce, afin de rembourser les armes sous la part d’héritage revenant à Henri. Activement recherché il échappe aux paras jusqu’à ce mardi 5 juin 1956. Quand son commando de 8 hommes fut surpris au djebel Derdgua, à El Karimia (Lamartine) par les miliciens du Bachagha Boualem et les soldats français. Henri y laissera sa vie, ainsi que quatre autres compagnons d’armes : l’enseignant de Biskra Maurice Laban, Belkacem Hanoun qui n’avait pas 20 ans, Djillali Moussaoui et Abdelkader Zalmaï. Trois combattants ont échappé au traquenard : Hamid Gherab, Mohamed Boualem et Mustapha Saâdoun.

Mustapha Saâdoun est le dernier survivant de cette aventure inoubliable.
Il a 89 ans, retiré à Cherchell, il vit désormais avec ses plantes et ses souvenirs.
Force est de constater que cinquante et un ans après sa mort, Henri Maillot reste inconnu de la grande majorité de la génération post-indépendance qui plus est par les jeunes d’El Madania, quartier où vit toujours sa famille. Et pour cause, aucune rue, ni école ni institution publique ne porte son nom jusqu’à l’heure actuelle.
La désertion de cet officier avec un camion rempli d’armes vers le maquis a été d’une grande portée psychologique et a marqué de façon éclatante la participation d’Algériens d’origine européenne au combat pour la libération de la patrie commune. Un combat qui n’avait aucun caractère de race, ni de religion, mais un combat libérateur et national.

Quant au second, Maurice Laban, né à Biskra, de parents instituteurs ils étaient lui, et sa sœur les seuls Européens dans toute l’école où enseignaient leurs parents. C’est tout naturellement qu’il a appris à parler l’arabe comme une langue maternelle. Plus tard il parlera le chaoui couramment après avoir enseigné dans une école indigène où les élèves ne parlaient que cette langue.
Dans les années 30, il pris part à la guerre civile d’Espagne, aux côtés des républicains, il fut blessé deux fois sur le front. La deuxième blessure était tellement grave qu’il a failli être achevé par les brancardiers qui ne croyaient pas en sa survie. C’est finalement Georges Raffini son camarade de lycée à Constantine qui le sauvera in extremis sur le champ de bataille.

Etant tellement imprégné de la mentalité de la population de Biskra qu’il envoya une lettre à ses parents leur demandant de sacrifier un mouton sur le tombeau de Sidi-Messaoud (le saint patron de la localité) et l’offrir accompagné de couscous aux pauvres de la région. Et ce, en guise de reconnaissance envers Dieu pour l’avoir sauvé d’une mort certaine.
De retour d’Espagne il rentrera à Biskra où il participera aux côtés des musulmans opprimés à tous les combats contre les formes d’injustice auxquelles ils étaient soumis par le système colonialiste et leur valet, le Bachagha Bengana.
En 1941, il fut arrêté et incarcéré à Serkadji puis condamné à mort avec son épouse Odette et son camarade Georges Rafini. L’acte d’accusation portait sur la publication et la diffusion d’un journal clandestin s’opposant au régime fasciste de Petain.

Au déclenchement de la révolution le chahid Mostefa Benboulaïd lui fait appel pour devenir son adjoint. Vu son tempérament de bagarreur Maurice était ravi à l’idée de s’engager enfin par les armes dans sa lutte contre le colonialisme. Etant un militant discipliné du parti, il demanda l’accord de sa hiérarchie. Celle-ci refusa et lui demanda de tempérer ses ardeurs jusqu’à nouvel ordre.

C’est finalement à El Karimia (Lamartine) dans l’Ouarsenis qu’il devra rejoindre Henri Maillot qui venait de déserter. Cette rencontre fut possible grâce à Myriam Ben, militante du parti et enseignante à Oued Fodda. La méconnaissance de cette région leur fut fatale à lui et ses compagnons.

La guerre d’Algérie fut dure, terrible, atroce. Elle fut cruelle et douloureuse. Paradoxalement elle fut militante et fraternelle. Tant d’êtres souffrirent et cependant c’est dans ces moments douloureux que certains Algériens de souche et Algériens d’origine européenne apprirent à mieux se connaître et qui plus est en ces jours de vérité nue. Quarante-cinq ans après la fin de la guerre d’Algérie l’on hésite encore parfois dans le choix du vocabulaire ainsi que l’évocation de certains épisodes dramatiques de cette guerre, afin de ne pas raviver des blessures non cicatrisées.

Malheureusement les Algériens d’origine européenne morts pour l’indépendance ainsi que les survivants demeurent sous des décombres d’amnésies énigmatiques.

Il convient de rappeler l’action généreuse et courageuse de cette poignée d’hommes et de femmes qui ont su défier la puissance et l’arrogance des oppresseurs aux pires moments de la colonisation ou lors de la lutte de libération. Ces justes, ni arabes, ni berbères qui au nom de l’égalité et de la fraternité de tous les hommes de leur droit égal à la dignité et à la vie, avaient pris place parmi les résistants. Ils avaient l’incroyable audace de rejoindre le camp des opprimés et des exploités. De ceux-là, on ne parle guère aujourd’hui.

Qui se souvient encore de ceux qui ont sacrifié leurs vies pour l’Algérie ? A l’exemple de Roland Someon (officier de l’ALN) André Martinez, Georges Rafini, du Dr Georges Connillon, tous morts dans les Aurès, de Raymond Peschard, morte en wilaya III, de Roger Touati et Pierre Ghmassia de confession juive, mort en défendant son infirmerie et ses blessés à Tibrguent à la wilaya IV.
De ceux morts en exil, comme Jean Farrugia , Paul Estorges (socle du communisme constantinois) du Dr Masbœuf mort et enterré à Constantine.
Des frères Timistit et Georges Arbib, étudiants en médecine de confession juive qui composaient l’une des premières cellules de fabrication de bombes avec Annie Steimer (qui vit toujours à Alger) pendant la bataille d’Alger.

Des frères sportifs et leur sœur, juifs de Constantine. Sans oublier ceux qi n’ont jamais quitté l’Algérie et demeurent toujours, à l’instar de Georges Decompora, ancien condamné à mort qui n’a jamais quitté Bab El Oued, de Elyette Loup, Jelix Colozi, de Lucette Larribère d’Evelyne Lavdlette, de Jaqueline Guerroudj et sa fille Danielle Minné de l’ancien secrétaire général des Dokers d’Alger Jean-Baptiste Peretto (mort et enterré à Alger) de Jacques Salort, ancien directeur d’Alger Républicain (mort à Alger) de Maurice Baghietto.
Sans toutefois oublier le rôle joué par l’église d’Algérie représentée par Monseigneur Duval, l’Abbé Seotto, l’Abbé Berrenguer et les autres…
Quant à ceux qui n’ont jamais quitté l’Algérie leur mérite est d’avoir cru jusqu’au bout en cette patrie, et ce, en dépit de tous les drames douloureux qui ont secoué cette terre qu’ils ont tant aimé et idéalisé.
Une épopée il n’y a pas d’autres mots pour évoquer le parcours de ces hommes et de ces femmes qui choisirent délibérément de se lancer au péril de leur vie dans le combat pour l’indépendance de l’Algérie. Leur grandeur sera d’avoir suivi ce chemin jusqu’au bout, d’être restés fidèles à eux-mêmes à leur idéal. C’est là une héroïque et fantastique aventure que depuis plus de quarante ans, pour des raisons diverses l’histoire “officielle” aura tenté d’effacer des mémoires.

A ces hommes et ces femmes qui ont su vivre et mourir pour leur idéal avec tant de simplicité et de grandeur, nous leur devons bien cette fraternelle et chaleureuse affection qui les sortira de la nuit de l’oubli où l’on voulait les ensevelir une seconde fois. Pour s’en convaincre davantage, il suffit de lire la lettre que Henri Maillot a envoyé aux rédactions parisiennes pour expliquer les raisons de sa désertion, une lettre qui véhicule un message de tolérance et d’humanisme et de fraternité. Lettre qui devrait être lue dans nos écoles afin d’enraciner ces valeurs fondamentales dans le cœur et l’esprit de nos enfants.

 

par Merzak Chertouk, ingénieur cadre supérieur

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