Au pays du fils du pauvre


Virée à Tizi-Hibel

La Dépêche de Kabylie 26/07/2007
Au pays du fils du pauvre Première halte, le centre-ville d’Ath Dwala. La région, creuset de la révolte du Printemps noir, réapprend à vivre en déployant des couleurs chatoyantes. L’immeuble de gendarmerie où fut assassiné Guermah Massinissa, un funeste 18 avril 2001 fait office d’une bâtisse lépreuse. Lieu cauchemardesque, honnie et vomie. Cinq kilomètres plus loin, Tizi Hivel s’offre à nous belle, timide, loin de tout charivari.

Le char de Phébus abat sa chape de plomb sur la ville de Tizi Ouzou, une cité haute en couleur mais surtout en douleurs. Quoique refermées, les plaies évoquent des souvenirs douloureux. Insurmontables. Il est 9h45, l’arrêt de bus menant vers Ath Dwala est animé de monde. Une fois à l’intérieur d’un fourgon de marque Toyota, le véhicule, sous les airs languissants et poétiques de l’inoubliable Lwennes, s’engage sur des Chemins qui montent, "Ivardan Yessawnen" au milieu d’une verdure luxuriante, narguant la chaleur estivale.

Le mot n’est jamais lâché impunément. Il s’agit de visiter, non plutôt de faire un pèlerinage à Tizi Hivel (Tizi Hibel), village natal de l’illustre écrivain Mouloud Feraoun et de Fadhma Ath Mansour, mère de Jean et de Taos, derniers chaînons de clairchantants.
Première halte, le centre-ville d’Ath Dwala. La région, creuset de la révolte du Printemps noir, réapprend à vivre en déployant des couleurs chatoyantes. L’immeuble de gendarmerie où fut assassiné Guermah Massinissa, un funeste 18 avril 2001 fait office d’une bâtisse lépreuse. Lieu cauchemardesque, honnie et vomie.
Cinq kilomètres plus loin, Tizi Hivel s’offre à nous belle, timide, loin de tout charivari. La calme et la sérénité y sont olympiens. Imperturbables.10H30, le soleil encore clément nous projette sur la place de la mairie, vestige de l’époque coloniale. Feraoun, le fils du pauvre donne, dans un regard chargé de complicité, la réplique à Matoub Lounes, rebelle de Taourirt Moussa. Entre les deux personnages, immortalisés sur une immense fresque en noir et blanc, symbole de deuil, une citation émouvante : "Je préfère mourir avec mes compatriotes que de les voir souffrir…Ce n’est pas le moment de mourir en traître puisqu’on meurt en victime. Du moins, je ne serais pas dérobé par un silence plus coupable encore". Un extrait du Journal de l’instituteur, nous faisait savoir Younès, jeune propriétaire d’un taxi-phone, un amateur des belles lettres.

 

L’association Feraoun ou le gâchis culturel
Il annonce avec beaucoup de dépit que l’Association culturelle qui portait le nom de Feraoun n’est "plus de service", dissoute dans l’oubli depuis belle lurette. Un gâchis ! En fin connaisseur des œuvres du petit Fouroulou, il regrette qu’on n’ait pas tenu un hommage à la hauteur d’un écrivain à l’humilité et la simplicité, exemplaires et sans failles.
Pour illustrer combien beaucoup reste à faire pour faire découvrir "Feraoun" aux jeunes générations, Younes nous raconte une anecdote : "j’ai été à Tizi Ouzou pour un document dans une caisse des assurances sociales. En remarquant que je suis originaire de Tizi Hivel, mon lieu de résidence, le proposé au guichet m’a dit que le nom de Feraoun lui rappelait quelques choses comme le nom d’un collège. J’étais hébété". Combien sont-ils comme ce préposé au guichet à ignorer qui était vraiment l’auteur de la Terre et le sang ? Notre interlocuteur, décidé à nous ouvrir son cœur, rappelle que Matoub Lounes avait pour habitude de venir ici pour une fête de mariage ou une veillée funèbre.
Younes crache sa détresse inconsolable de constater "qu’on se souvient de lui qu’occasionnellement, ou pour des raisons inavouées". "Dans son village, les gens n’écoutent rien que du raï", se désole-t-il.

Se glissant dans la peau d’un analyste frais émoulu des œuvres féraounienne, le tenancier du taxiphone nous explique que ses livres nous apprennent à comprendre la philosophie de la vie et à stimuler l’esprit. Notre accompagnateur, Mouhouche, un universitaire et de surcroît un rat de bibliothèque, intervient pour dire que Mouloud Feraoun était parmi les premiers à avoir utilisé la langue de Molière comme "butin de guerre" pour parler de notre vécu social. Une vieille dame emmitouflée dans sa tenue kabyle interrompt soudainement notre discussion…pour (tenez vous bien !) se faire un " flexy " du crédit de son portable. Autres temps, autres mœurs ! "C’est le temps des portables et des chiffres", ironise Younes qui nous propose une idée ingénieuse : "ça aurait été mieux d’envoyer les citations de nos écrivains pour les faire découvrir aux générations futures".

 

Villageois désespérés mais dignes
Nous prenons congé de notre interlocuteur avant de demander où nous pourrions retrouver les membres du comité de village. Attablés dans un café maure, chichement aménagé, ils nous invitent à une discussion à bâtons rompus…à cœur ouvert. Des rafraîchissants s’imposent puisque la chaleur lèche de son fouet la région. Dehors, la cigale flemmarde déploie sa chansonnette. La cinquantaine, notre vis-vis qui a requis l’anonymat au même titre que ses co-villageois, par humilité légendaire des enfants de l’auguste Tizi Hivel, rappelle que depuis que l’association a été chapeautée par un parti politique, ayant convaincu un des fils de Feraoun à se présenter aux élections durant les années 90, celle-ci a perdu sa quintessence et sa raison d’être étant soumise à rester apolitique.
Quelle est la place de Feraoun dans son village natal ? La réplique tombe net." Il mérite beaucoup plus normalement. L’ancienne génération lisait mais depuis l’avènement de l’arabisation, personne ne lit ", regrette-t-il.
Qu’en est-il de Fadhma Ath Mansour, native de cette colline ? Le président du comité de village nous invite à prendre attache avec Ramdane Ouahes, un parent éloigné de Fadhma, qui est en train de consacrer des recherches sur sa vie. Un autre vieux, au verbe caustique, assis sur une chaise, met son grain de sel dans la causerie. Il révèle que Pierre Amrouche (Yann Amazigh, selon lui), petit fils de Fadhma, est venu à Tizi Hivel en compagnie de Abderahmane Bougermouh, cinéaste notoire, pour faire des recherches à propos de sa grand-mère. La discussion vire à la complainte et à la dénonciation.

Les membres du comité du village dressent un tableau noir où le chômage phagocyte une jeunesse désarmée. Tandis que la majorité veinarde de la population cherche pitance sous d’autres cieux, les autres, moins chanceux, s’accrochent humblement aux flancs des montagnes. Belle leçon de courage. "60% des habitations sont fermées", estime-t-on. Ils pourfendent vertement l’attitude entriste des élus locaux ayant succédé à la tête de la commune. "A l’approche des élections, on nous miroitent des promesses. Une fois passée, personne pour les concrétiser. C’est l’apport de l’immigration qui fait vivre des familles entières. Le jeune, une fois ses études et son service militaire terminés, revient moisir ici. D’ailleurs, la plupart des membres de l’association se sont fait des visas", regrettent-ils unanimement.
Même le dispositif du micro crédits que les pouvoirs publics se targuent d’avoir lancé pour aider les jeunes, a subi une acerbe salve de critiques. "Pour avoir un microcrédit, il faut au moins 30% d’un apport personnel. D’où peut-on avoir cet apport ? Cela, sans parler du parcours du combattant et des écueils bureaucratiques que dresse une administration en total déphasage avec la population", note le président du comité des "sages". Et un autre d’intervenir "pour investir dans le bovins, le caprin et l’ovin, il faut ouvrir des pistes et des moyens avec. Chose que refusent de consentir les pouvoirs publics". Le procès en règle n’est pas près de finir. Un vieux, aux accents autonomistes, étale son écœurement concernant le fait que la population rurale paye les factures d’électricité et d’eau au même titre que des gens établis dans des zones urbaines :"Beni Douala est la plus pauvre dans la wilaya. On fait rien pour les zones accidentées", accuse-t-il. A côté de lui, un jeune trentenaire aborde le sujet de l’insécurité qui a atteint des seuils intolérables en Kabylie.
Il rappelle l’attaque survenue, le 14 avril dernier à 9 heures du matin, contre la poste d’Ait Mahmoud avant que son compagnon y voit dans l’intervention des services de sécurité une fuite de responsabilités. "La police était à une minute du lieu de l’attaque. Ils ne sont arrivés que 2 heures prés pour ne faire, en fin de compte qu’un constat. Ce n’est pas voulu. C’est permit", renchérit-t-il. S’agissant de l’habitat, la commune d’Ath Mahmoud n’a bénéficié que de 50 logements sociaux participatifs. "Qui va en avoir la chance d’en bénéficier ? Ils disent qu’il y a un manque de foncier. Ici, c’est la population qui paye l’expansion pour le branchement de l’électricité. Et pour avoir cette expansion, il faut être un groupement de maisons", précise-t-il. Un des membres du comité intervient pour dire que pour enlever deux poteaux électriques, qui de surcroît gênent la route, ils devaient payer 33 millions pour les faire déplacer. Un syndrome d’une gestion à la hussarde. Usant de reparties enflammées et belliqueuses, ce vieux évoque les aides à l’autoconstruction, en estimant qu’ailleurs les procédures pour se faire bénéficier sont simples alors qu’elles relèvent des douze travaux d’Hercules en Kabylie. "C’est l’inertie. On crée tout pour mettre les bâtons dans les roues des demandeurs de ces aides", fulmine-t-il. L’autre trentenaire n’a pas manqué de rappeler l’épisode du transfert d’un projet d’une raffinerie qui devait être implanté dans la région d’El Kseur avant que ledit projet ne soit "piraté" vers la région de Tiaret. Pour lui, ceci n’est que sous l’instigation dune poignée de gouvernants, la plupart originaires de l’ouest. Conjectures ou faits vérifiables ? Ceci dit, la Kabylie a toujours été sanctionnée pour son esprit frondeur et rebelle.

 

La maison familiale : une touche passionnée
12H40. On nous invite cordialement à visiter la maison construite par Mouloud Feraoun en 1953 au cœur du village. Des scènes féeriques se déploient devant nos yeux émerveillés. Au loin, le barrage de Taksebt renvoie l’image d’un lac docilement apprivoisé par un relief montagneux condescendant . Nous demandons après la demi-sœur de Fouroulou. Nna Ldjouher dévale les escaliers d’un pas ferme malgré le poids des années. Traditionnellement habillée, cette vieille dame nous raconte fièrement, chemin faisant, que durant la commémoration du 45e anniversaire de l’assassinat de Feraoun, il n’y avait pas où mettre les pieds au village. Un monde fou ! Ils sont venus de partout pour une halte et un ressourcement auprès de "Ighil Nezmane", village imaginaire évoqué par Feraoun dans ses romans.

Nous suivons notre guide, flanqué de sa petite-fille. Une porte au teint vert s’ouvre sur un verger où cohabitent, en osmose, des grenadiers, des néfliers et des figuiers, des arbres fruitiers que l’enfant prodige de Tizi Hivel a sûrement croqués a pleines dents ses beaux fruits estivaux. Encore une autre porte étroite à franchir et nous sommes projetés au patio de la demeure où Feraoun a beaucoup mis de passion dans son œuvre. Nous remontons un escalier étroit vers la terrasse. Un beau spectacle rare s’offre à nos yeux : au loin les montages de Djurdjura, toute la chaîne, veillent jalousement sur les villages. "Il ne se donnait pas de repos. Il partait les pieds nus à Ath Yanni. Un de ses amis de classe partait à dos de mulet alors que lui allait à pieds. Il lui arrivait d’écrire jusqu’au matin", se remémore avec beaucoup de nostalgie Na Ldjouher. Feraoun évoquait, dans ses œuvres, ajoute sa demi-sœur, les coutumes kabyles notamment la vie quotidienne des villageois à Thala ou à la place des musiciens. "Il n’enlevait jamais sa chéchia et son burnous. On lui a proposé de vivre en Egypte mais il a préféré rester en Algérie", indique cette vieille dame comme pour dire que Mouloud Feraoun restait viscéralement attaché à son identité. Elle nous fait savoir que son demi-frère a raconté des vérités qui déplaisent même aujourd’hui à certains individus. Notre interlocutrice regrette que des énergumènes aient volé la maison de Feraoun.

Nous quittons cette maison, avec un pincement au cœur, par une allée étroite. Un Akoufi (Silo), ramené par Akli Feraoun, fils de Mouloud, brave dignement la course folle et oublieuse du temps. Le vieil autonomiste nous fait voir la maison du cousin de Feraoun qui avait ramené une Française en terre kabyle. C’est ce que, d’ailleurs raconte Feraoun dans son roman La terre et le sang lorsqu’il évoquait l’arrivée tonitruante de Marie à Ighil Nezmane. Notre randonnée pédestre nous projette sur Azniq Ath Azzouz et Ath Hamad. Les lieux sortent tous droit d’un des cadres relatés dans les romans de Feraoun. Maisons anciennes en tuiles rouges et aux murs à la pierre taillée. Et surtout, comble de la magnificence, des femmes, la plupart des vieilles gardiennes de la tradition, portent amoureusement des tenues berbères, rehaussée par un bijou magnifiquement ciselé par des mains habiles. Un voyage initiatique dans les temps immémoriaux de la vie kabyle. Le vieux frondeur qui affiche une dent contre le pouvoir central soutient que la majorité des villages kabyles ont été rénovés grâce aux seuls efforts de ses enfants. "La Kabylie est en voie de disparition", lâche-t-il sous le rire contenus de trois jeunes se prélassant au dessus d’un agora, toit servant pour la rencontre des villageois. 13h20. autre halte, l’école primaire de Tizi Hivel où le petit Fouroulou avait appris les rudiments du savoir et de l’érudition élémentaire. L’astre roi devient agressif et intolérant. Assis aux pieds d’un caroubier ombrageux, des enfants, en palabres, nous indiquent en chœur le chemin. Le portail de l’école au nom de Chokrane-Omar, est fermé. Personne pour nous faire visiter les lieux. Des regrets. De la fente du portillon, l’intérieur offre à voir une cour spacieuse généreusement ornée d’espaces verts. Des arcades à la couleur blanche donnent une architecture mauresque aux salles de classes. L’école primaire, haut lieu chargé de mémoire, semble ne pas oublier la générosité et la chaleur humaine de son enfant prodige.

 

Feraoun veille sur le village…
14 h. Retour en haut du village vers le cimetière où se repose d’un sommeil éternel l’ami d’Emmanuel Roblès. Un homme sémillant, trentenaire, à la barbe fournie, nous rattrape sur la route asphaltée. Les dards impitoyables du soleil ricochent sur le pavé. Sans crier gare ou daigner décliner son identité, il nous déclame solennellement un florilège de poèmes kabyles. Des hymnes à l’amour et à la séparation de deux cœurs éplorés. Il nous quitte aussi étrangement en se faufilant derrière la porte de sa maison. Tizi Hivel est aussi le berceau de Fadhma Ait Mansour, fille de Aïni Laâbi ou Saïd et l’auteur de Histoire de ma vie, roman autobiographique. En face du cimetière chrétien, l’Ecole des Sœurs blanches transformée en un centre de formation rappelle bien l’épopée de l’enfant martyrisée que fut la petite Fadhma, paria d’une société aux mœurs rigides.

A quelques pas de là, le cimetière musulman est à flanc de ravin. Des tombes sont éparpillées comme des semences. Des gerbes de fleurs racornies sous les coups de boutoir de Râ, signe d’une commémoration récente, gisent auprès d’une tombe clôturée. Sur la plaque en marbre, un médaillon de l’illustre écrivain nargue le temps qui passe. Le visage serein et les yeux, rêveurs, derrière des lunettes d’intellectuel, renseignent sur l’humilité et la simplicité de cet instituteur, Mmis N’Tmurt, aux idées humanistes. Sur une épitaphe sont inscrits ces belles lettres panégyriques : "N’est-ce pas qu’il était bon et généreux, lui qui souffrait de la misère des autres, lui qui était prêt à mourir pour les autres et qui est mort si stupidement". Un extrait poignant de son roman Les Chemins qui montent. Un titre puisé du terroir kabyle qui évoque la rudesse et l’épuisante corvée des chemins des montagnes, toujours en filature vers le Zénith.
"Pour aller à Larbâa-Nath- Yirathen, quel que soit le chemin que tu prends, c'est un chemin qui monte", disait le génie populaire kabyle. La mort de Amar, personnage clé du roman et entiché pour Dehbia la chrétienne, ressemble beaucoup à s’y méprendre à la mort tragique de L’Mulud Nat Chaâvane.
D’autres enfants porte-étendards de cette région pittoresque veulent reprendre le flambeau de la perpétuation de l’héritage des ainées. On peut citer Malika Ouahes et Nadia Ath Mansur, parties toutes deux sur les traces de Taos Amrouche. La première armée de sa voix et l’autre de sa plume. En quittant cette merveilleuse colline, nous sommes surpris de constater la floraison d’ateliers de confections de robes kabyles. Des papotages de jeunes filles inondent notre ouïe. Seront-elles de futures gardiennes de la tradition kabyle, menacée au demeurant par de nouvelles mutations sociétales? Nous croisons les doigts. Cela y v a de l’avenir et de la pérennité d’un patrimoine millénaire…

 

par Hocine Lamriben

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