Le 15 mars 1962, Feraoun était assassiné


Un humaniste impénitent et un espoir assassinés

Le 15 mars 1962, Feraoun était assassinéMouloud Feraoun représente la kabylité dans ce qu’elle a comme valeurs d’ouverture et d’humanisme, de dignité et d’honnêteté. Lui qui croyait aux valeurs universelles de fraternité et de coexistence conviviale, a eu son destin arrêté par l’esprit d’intolérance et de haine vengeresse. Le 15 mars 1962, lors d’une réunion à El Biar au siège de la Direction des centres sociaux dont Feraoun était un des inspecteurs, un commando de l’Organisation de l’armée secrète (OAS) fait irruption dans la salle de réunion et fait sortir six inspecteurs sociaux : Feraoun, Ali Hamoutène, Salah Ould Aoudia, Max Marchand, Marcel Marchand et Marcel Basset. Ils furent fusillés à l’extérieur, face au mur.

Mouloud Mammeri écrit à ce sujet : " Le 15 mars 1962, au matin, une petite bande d’assassins se sont présentés au lieu où avec d’autres hommes de bonne volonté il travaillait à émanciper des esprits jeunes ; on les a alignés contre le mur et…on a coupé pour toujours la voix de Fouroulou…Pour toujours ? Ses assassins l’on cru, mais l’histoire a montré qu’ils s’étaient trompés, car d’eux il ne reste rien…rien que le souvenir mauvais d’un geste stupide et meurtrier, mais de Mouloud Feraoun la voix continue de vivre parmi nous."

Il est né le 8 mars 1913 à Tizi Hibel, dans les Ath Douala. Son vrai nom est Aït Chabane. Il est issu d’une famille paysanne pauvre. Son père, mort en 1958, avait travaillé en France comme mineur. Mouloud a été berger pendant une année. A sept ans, il entre à l’école de Taourirt-Moussa. Par la suite, il rejoint le collège de Tizi Ouzou grâce à une bourse. Il fait ensuite l’Ecole normale de Bouzaréah où il fera la connaissance de plusieurs Européens et Algériens dont certains, comme Emmanuel Roblès, deviendront de véritables amis de notre futur écrivain.

Instituteur dans son village natal en 1935, puis à Taourirt-Moussa en 1946. Il épousera sa cousine Dahbia avec laquelle il aura sept enfants. Au début des années 40, il est affecté à l’école de Taboudrist à Beni Douala, avant d’exercer pendant une année à l’école d’Aït Abdelmoumène. Il travaillera comme enseignant à l’école de Taourirt-Moussa de 1946 à 1952. En 1939, il avait déjà commencé à écrire son premier roman qu’il avait appelé Fouroulou Menrad et qui deviendra par la suite Le Fils du pauvre, publié pour la première fois en 1950 dans la revue Les Cahiers du nouvel humanisme. Ce livre reçut le Prix de la ville d’Alger.

En 1952, Feraoun est nommé directeur du cours complémentaire de Fort-National avant d’occuper cinq ans plus tard le poste de directeur de l’école Nador au Clos-Salembier (Alger). Il reçoit le Prix populiste pour son second roman La Terre et le sang en 1953. Il publiera Jours de Kabylie en 1954. Cet ensemble de tableaux illustrés par les dessins de Brouty est à mi-chemin entre le roman et la nouvelle avec, en plus, la suavité propre au conte. Les Chemins qui montent est publié au Seuil en 1957, un roman qui continue en quelque sorte La Terre et le sang. C’est en 1960 que paraît aux éditions de Minuit le recueil intitulé Les Poèmes de Si Mohand. Un roman inachevé est publié en 1972 sous le titre L’Anniversaire. Mouloud Feraoun a aussi écrit des chroniques et des notes pendant la guerre de Libération qui deviendront par la suite Le Journal, témoignage capital sur la guerre. Les lettres qu’il écrivait à ses amis entre 1949 et 1962 ont été publiées aux éditions du Seuil en 1969 sous le simple titre Lettres à ses amis.

Et vint "La Cité des roses"
L’immense écrivain dont nous commémorons le 46e anniversaire de son assassinat par l’OAS nous revient en 2007 avec un nouveau roman. Ce livre porte un nom, La Cité des roses, qui sent les fragrances et l’humanisme du grand Fouroulou. Ce livre inédit est écrit en 1958, en pleine guerre de Libération, simultanément avec Le Journal . Les éditions du Seuil qui ont réceptionné le manuscrit en 1959, ayant proposé à l’auteur des modifications au texte originel, ont essuyé un refus catégorique de Feraoun. Les choses demeurèrent ainsi jusqu’au début des années 70. Une sorte d’inexplicable quiproquo a fait que le livre sorti en 1972 au Seuil sous le titre L’Anniversaire portait à l’origine le titre de La Cité des roses, tandis que le livre qui vient de paraître sous ce dernier titre était, lui, intitulé L’Anniversaire.

La Cité des roses nous replonge dans le climat de la guerre d’Algérie avec un style et un procédé narratif différent du Journal, lequel, comme son nom l’indique et malgré la part de subjectivité et d’implication de la personne de l’auteur, est perçu comme un mémoire de la guerre qui consigne les événements au jour le jour. Extrait :

"La grenade a éclaté juste en face de chez elle, dans un café maure. J’y suis arrivé un quart d’heure après. Un pauvre bougre gisait sur le trottoir, déjà envahi par la teinte cireuse de la mort. Il ouvrait et fermait automatiquement la bouche et la mort lente, lente, tournoyait autour de nous comme si elle avait quelque répugnance à s’emparer de la victime. Il était gros, un peu trapu, correctement vêtu d’une chemise blanche, portant au beau milieu une large fleur de sang rose ; les pans de son manteau étaient ouverts, ses pieds et ses mains indifférents, goûtaient déjà le suprême repos. Il n’y avait plus que cette bouche qui s’ouvrait, se fermait, indifférente aussi, semblait-il.

Un autre plus loin, au milieu de la chaussée, baignait dans une mare de sang plus sale, presque noir. Il avait la tête piquée au sol, un bras complètement retourné sur le dos ; les jambes recroquevillées étaient couchées l’une sur l’autre. Il s’était peut-être agenouillé avant de s’affaisser tout à fait et, maintenant, ses articulations refusaient de jouer. Celui-ci aussi se raccrochait à la vie par un fil dérisoire et ténu que la mort avait peut-être oublié de rompre.

Une voiture emmena un blessé que j’ai cru reconnaître. Un autre se croisa pendant que je descendais au milieu d’une foule muette et pétrifiée. Je ne lui voyais aucune goutte de sang mais il tenait son bras gauche de la main droite et marchait en criant avec l’allure et la voix désespérée d’un brocanteur malchanceux qui offrirait en vain un vieil habit dont tout le monde se détournerait. Je me suis approché pour saisir son bras, il a levé sur moi un regard de bête traquée et s’est affalé à mes pieds.

La police, les soldats, les ambulances sont arrivés une demi-heure plus tard. Alors, tout est devenu subitement grave, effrayant. L’instant était solennel et chargé de menaces. Jusque-là, ce n’avait été qu’un spectacle peu banal, qui avait assemblé beaucoup de monde mais dont la signification était somme toute anodine, une fois passé, bien entendu, le premier moment de surprise. Dès l’apparition des képis et des casques, les curieux se sont éloignés respectueusement et ont disparu tout à fait ; les femmes ont quitté vite les terrasses, fermé les fenêtres et les automobilistes qui attendaient au volant ont été autorisés à circuler. L’affaire est devenue officielle et a pris son véritable nom : je venais d’assister à un attentat terroriste ‘’faisant quelques morts et plusieurs blessés’’ "

Feraoun chroniqueur et épistolier
La chronique sous forme de journal où l’auteur mentionne les événements auxquels il assiste ou qu’il subit lui-même est une tradition de la littérature occidentale à laquelle se sont ‘’soumis’’ nombre d’écrivains. Victor Hugo avec ses Choses vues, Le Journal des Goncourt et celui de Jules Renard, sont des exemples d’un genre qui a fait florès dans l’histoire littéraire. De même, l’art épistolaire est intimement lié à cette sphère culturelle même si, dans d’autres contrées plus ou moins éloignées (Chine, monde arabe), ce genre a fait une petite incursion dans le monde des lettres.

Ces deux moyens d’expression n’ont pas été abordés par Mouloud Feraoun d’une façon, disons, ‘’préméditée’’. Il n’avait pas l’intention de faire une carrière d’écrivain en réalisant un journal ou en écrivant du courrier à des amis ou des proches. L’on peut dire que la chose s’est presque imposée à lui, d’abord par les événements rapides et cruels qui le poussaient à remplir des feuilles dont il ne voyait pas tout de suite le destin, ensuite par l’insistance imparable de ses amis, à la tête desquels on retrouve Emmanuel Roblès, pour mettre au propres ses écrits et les envoyer à l’édition. La réticence de Feraoun n’est pas due à un manque d’ambition littéraire, mais, on serait tenté de penser que l’auteur du Fils du Pauvre a amplement trouvé sa voie dans le genre romanesque qui, manifestement, le comble par les éloges qui lui furent adressés par la critique littéraire et par les prix qu’il reçut à l’occasion de la publication de certains de ses ouvrages.

Nonobstant cette façon de voir, Feraoun a réussi magistralement deux documents importants en écrivant Le Journal et Lettres à ses amis. Le premier ouvrage cité est le rassemblement des notes presque quotidiennes qu’il entreprit le premier novembre 1955 à 18h 30 (soit une année après le début de la guerre de Libération) et qui se termineront brusquement le 14 mars 1962, la veille de son assassinat.

Dans la réédition du Journal en 1998 aux éditions ENAG de Réghaïa, Christiane Achour Chaulet écrit dans sa présentation : ‘’S’il est un texte de Mouloud Feraoun bien délicat à présenter, c’est bien celui du Journal. Texte vivant, écrit par bribes, par fragments, non remanié dans une structure de fiction qui construirait une cohérence, il heurte et bouscule ceux qui le lisent. Seul l’événement central est unificateur : c’est un journal sur la guerre, tout le reste passe au second plan (…) C’est une œuvre écrite sur le vif et qui tranche dans le vif. Le discours autobiographique qui, jusque-là, était voilé, biaisé, se donne à lire ‘’en direct’’, pourrait-on dire.

‘’Le Journal, ajoute-t-elle, est le texte d’un homme qui observe, meurtri et écartelé, son pays livré à la violence’’. Feraoun écrit lui-même qu’il est’’ un observateur attentif qui souffre toute la souffrance des hommes et cherche à voir clair dans un monde où la cruauté dispute la première place à la bêtise’’ (6 janvier 1957).’’Un peuple habitué à recevoir les coups, qui continue d’encaisser mais qui est las, las, au bord du désespoir (…) Il fait pitié le peuple de chez nous et j’ai honte de ma quiétude’’ (9 septembre 1956)’’ ; et Christiane Achour note que ‘’l’on est bien loin de l’image positive d’une littérature de propagande ou d’autres récits de vie d’acteurs de la lutte, d’un peuple en lutte par conviction et nécessité historique”.

Dans une page écrite le 12 janvier 1957, Feraoun fait une lecture du journal clandestin El Moudjahid publié par le FLN : " J’ai pu lire d’un bout à l’autre le numéro spécial du Moudjahid. J’ai été navré d’y retrouver pompeusement idiot, le style d’un certain hebdomadaire régional. Il y a dans ces trente pages beaucoup de foi et de désintéressement mais aussi beaucoup de démagogie, de prétention, un peu de naïveté et d’inquiétude. Si c’est là la crème du FLN, je ne me fait pas d’illusions, ils tireront les marrons du feu pour quelques gros bourgeois, quelques gros politiciens tapis mystérieusement dans leur courageux mutisme et qui attendent l’heure de la curée. Pauvres montagnards, pauvres étudiants, pauvres jeunes gens, vos ennemis de demains seront pires que ceux d’hier’’.

Le 14 mars, veille de son assassinat, Feraoun écrit la page qui sera la dernière de son Journal et de sa vie : ‘’A Alger, c’est la terreur. Les gens circulent tout de même et ceux qui doivent gagner leur vie ou tout simplement faire leurs commissions sont obligés de sortir et sortent sans trop savoir s’ils vont revenir ou tomber dans la rue. Nous en sommes tous là, les courageux et les lâches, au point que l’on se demande sous tous ces qualificatifs existent vraiment ou si ce ne sont pas des illusions sans véritable réalité. Non, on ne distingue plus les courageux des lâches. A moins que nous soyons tous, à force de vivre dans la peur, devenus insensibles et inconscients. Bien sûr, je ne veux pas mourir et je ne veux absolument pas que mes enfants meurent, mais je ne prends aucune précaution particulière en dehors de celles qui, depuis une quinzaine sont devenues des habitudes : limitation des sorties, courses pour acheter en ‘’gros’’, suppression des visites aux amis. Mais, chaque fois que l’un d’entre nous sort, il décrit au retour un attentat ou signale une victime’’.

L’édition du Seuil a annexé au Journal, juste après sa dernière page, une lettre écrite par le fils de Feraoun à l’ami de son père, Emmanuel Roblès, après la mort de l’écrivain. C’est une grande lacune dans l’édition algérienne ENAG qui devrait être comblée un jour par respect à la mémoire de Feraoun et par égard au lecteur à qui elle apportera des éléments d’informations précieux. Il y est, entre autres, écrit : ‘’Mardi, vous avez écrit une lettre à mon père qu’il ne lira jamais…C’est affreux ! Mercredi soir nous avons- pour la première fois depuis que nous sommes à la villa Lung- longuement veillé avec mon père dans la cuisine, puis au salon. Nous avons évoqué toutes les écoles où il a exercé (…) C’était la dernière fois que je le voyais. Je l’ai entendu pour la dernière fois le matin à huit heures. J’étais au lit. Il a dit à maman :’’Laisse les enfants dormir.’’ Elle voulait nous réveiller pour nous envoyer à l’école. ‘’Chaque matin tu fais sortir trois hommes. Tu ne penses pas tout de même qu’ils te les rendront comme ça tous les jours !’’. Maman a craché sur le feu pour conjurer le mauvais sort. Vous voyez ! Le feu n’a rien fait. Papa est sorti seul et ils ne nous l’ont pas ‘’rendu’’.

‘’Je lai vu à la morgue. Douze balles, aucune sur le visage. Il était beau, mon père, mais tout glacé et ne voulait regarder personne. Il y en avait une cinquantaine, comme lui, sur les tables, sur les bancs, sur le sol, partout. On avait couché mon père au milieu, sur une table.

A Tizi Hibel nous avons eu des ennuis avec l’autodéfense et l’armée française et nous avons dû nous sauver après l’enterrement. Il est enterré à l’entrée de Tizi Hibel, en face de la maison des Sœurs blanches.’’

Le Journal de Mouloud Feraoun reste un document essentiel sur la guerre de Libération et sur certains aspects de la vie de l’écrivain. C’est le témoignage d’un être tiraillé et profondément angoissé. ‘’N’ai-je pas écrit tout ceci au jour le jour, selon mon état d’âme, mon humeur, selon les circonstances, l’atmosphère créée par l’événement et le retentissement qu’il a pu avoir dans mon cœur ? Et pourquoi ai-je ainsi écrit au fur et à mesure si ce n’est pour témoigner, pour clamer à la face du monde la souffrance et le malheur qui ont rôdé autour de moi ? Certes, j’ai été bien maladroit, bien téméraire, le jour où j’ai décidé d’écrire, mais autour de moi qui eût voulu le faire à ma place et aurais-je pu rester aveugle et sourd pour me taire et ne pas risquer d’étouffer à force de rentrer mon désespoir et ma colère ? Et maintenant que c’est fait, que tout est là, consigné, bon ou mauvais, vrai ou faux, maintenant que nous entrevoyons la fin du cauchemar, faudra-il garder tout ceci pour moi ?

(…)Je sais combien il est difficile d’être juste, je sais que la grandeur d’âme consiste à accepter l’injustice pour éviter soi-même d’être injuste, je connais, enfin, les vertus héroïques du silence. Bonnes gens, j’aurais pu mourir, depuis bientôt dix ans, dix fois j’ai pu détourner la menace, me mettre à l’abri pour continuer de regarder ceux qui meurent. Ceux qui ont souffert, ceux qui sont morts pourraient dire des choses et des choses. J’ai voulu timidement en dire un peu à leur place. Et ce que j’en dis, c’est de tout cœur, avec ce que je peux avoir de discernement et de conscience’’. (17 août 1961).

Le second ouvrage qui a également une valeur documentaire certaine, c’est Lettres à ses amis, un ouvrage édité par Le Seuil en 1969, soit sept années après la mort de l’auteur, et qui rassemble une bonne partie de la correspondance que l’auteur entretenait avec ses amis. Ces lettres s’étalent de 1949 à 1962 et ne répondent à aucune périodicité particulière.

La réédition par l’ENAG de Réghaïa de Lettres à ses amis en 1998 est présentée par Christiane Achour Chaulet. ‘’Découvrir un écrivain de l’autre côté du miroir…de son écriture est un plaisir toujours renouvelé : celui que nous procure la correspondance rassemblée par Emmanuel Roblès et les éditions du Seuil dans le volume, publié pour la première fois en 1969, Lettres à ses amis. Aujourd’hui où la communication épistolaire a tendance à disparaître, la lecture de ces lettres rappelle la saveur des mots ancrés dans un moment et un lieu précis, encrés par l’écriture et fixant un geste, une pensée, une anecdote aurait transmis dans l’instant mais que la mémoire aurait oubliés. La lecture de ces lettres fait aussi partager le plaisir certain de celui qui les écrit : Feraoun tisse de son ‘’bled’’ des liens et des réseaux et s’il espace ses feuillets d’écriture et d’amitié, il sent l’isolement l’enserrer davantage (…) Par correspondance, Feraoun semble combattre cette solitude qui, bien souvent, lui pèse et qui influe sur son écriture’’.

Lettres à ses amis nous révèle une partie importante de la personnalité de Feraoun, ce montagnard kabyle fier de ses origines, cet humaniste déchiré qui appelle les gens à plus de fraternité et ce père de famille simple et consciencieux. ’’Dans la correspondance, nous retrouvons aussi l’intervention incessante de la vie de tous les jours, des petits riens qui continuent même en pleine tragédie, même au cœur de la tragédie ; des petits riens aussi qui font la saveur des relations humaines ou familiales. Le style plus allusif de l’art épistolaire demande un effort d’information de la part du lecteur sur le contexte familial, amical, social et professionnel : treize années feraouniennes, treize années algériennes par lesquelles l’écrivain inaugure une notoriété littéraire jamais démentie depuis et confirme une pratique professionnelle qui est sa vie’’.

Feraoun et les " Poèmes de Si Mohand"
Dans la présentation de La Terre et le sang, Mouloud Mammeri entrevoit la nouvelle voie qu’aurait prise l’entreprise de Feraoun si la mort ne l’avait pas subitement interrompue. ‘’Après qu’il aura dit La Terre et le sang, c’est-à-dire ce qui fait la réalité première de nos existences, Feraoun rendra aussi Les Chemins qui montent qui, justement parce qu’ils montent, sont certainement difficiles, mais aussi mènent vers plus de lumière et d’élévation.

Cette conciliation et de l’universalité, Feraoun en donnera une image privilégiée dans la présentation qu’un an avant sa mort il fera d’un très grand poète algérien : Si Mohand. La poésie de Si Mohand est enfoncée au plus profond de notre âme maghrébine, mais en même temps elle dit le plus profond des hommes de tous les pays, de toutes les races. La formule que Feraoun avait cherchée toute sa vie, il l’avait trouvée et d’elle pouvait sortir une grande source d’inspiration. La bêtise ne lui a pas laissé le temps.’’

Les Poèmes de Si Mohand est publié en 1960 aux éditions de Minuit. Neuf ans avant le colossal travail de recension de Mammeri concernant ce même poète démiurge de la Kabylie, Feraoun a pu inventorier quelques dizaines de pièces de Si Mohand U Mhand en les traduisant en français. Dans une présentation de 54 pages, Feraoun nous parle simplement du poète qu’il traduit et de la manière dont il a entrepris son œuvre.

‘’On peut aussi se demander comment un poète profane a pu devenir l’incarnation d’un peuple dont la réserve n’est pas la moindre vertu et qui considère comme immorale la musique chantant l’amour. Si Mohand n’a pas souffert de cette réprobation. C’est qu’il ne cherche à intéresser personne, n’attend rien de personne : ce qu’il dit de lui, il le dit à lui-même. Il a éparpillé ses isefra , ses poèmes, comme fait le semeur dans son champ, et la graine a poussé pour donner naissance à d’autres graines. (…) Dans notre prospection, nous nous sommes attachés à découvrir les thèmes familiers de Si Mohand et à ne retenir que ceux des poèmes qui offraient un caractère évident d’unité, ce lyrisme douloureux et touchant avec lequel l’auteur a voulu nous dire sa souffrance’’, écrit Feraoun dans sa présentation.

Après les recherches de Boulifa dans ce domaine, le travail commencé par Mouloud Feraoun dans ce qui est convenu d’appeler l’anthropologie culturelle, paraît l’un des plus sérieux et des plus prometteurs. Mouloud Mammeri a largement comblé pour nous ce que le destin a arrêté chez Feraoun.

Mouloud Feraoun revisité par certains auteurs Wadi Bouzar, sociologue
Dans son essai fort documenté et bien instructif intitulé La Mouvance et la pause (SNED 1983), le sociologue Wadi Bouzar a tenté une enquête au village de Feraoun, Tizi Hibel, et a remonté le temps pour situer la personne de M. Feraoun dans ce milieu tout en faisant sa propre lecture de l’écrivain. ‘’La vie de Feraoun s’inscrit entre deux dates : 1913- 1962. On en voit toute l’importance. Elles recouvrent presque la moitié de ce siècle. Feraoun naît au moment où une guerre commence et meurt quand une autre s’achève. Plus, il meurt de cette dernière. La violence fasciste ne peut, par sa nature même, admettre la non-violence’’, écrit Bouzar, tout en insistant sur la qualité de témoin privilégié de Feraoun : témoin des événements cruciaux qui se sont déroulés sous ses yeux et qu’il a subis en grande partie.

Lors d’une enquête sur M. Feraoun réalisée en 1974 à Alger, Wadi Bouzar a voulu en savoir davantage sur la famille de l’écrivain. Déjà, Feraoun écrivait dans Le Fils du pauvre : ‘’Mon oncle et mon père se nomment l’un Ramdane, l’autre Lounis, mais dans le quartier on a pris l’habitude de les appeler les fils de Chabane je ne sais trop pourquoi’’. Un membre de la famille expliqua à l’enquêteur l’origine du nom : ‘’En français, nous avons un nom comme tous les Algériens depuis l’occupation française. Comme tous les Kabyles, nous avons aussi notre nom de famille, un nom de grande famille et un nom de quartier. La grande famille, c’est-à-dire la famille proprement dite et les branches alliées. La famille, elle, comprend deux génération : celle des grands parents et celle de leurs enfants. Notre nom de famille est Aït Chabane. Notre nom de quartier est Azouz. Feraoun est un nom donné par les Français’’.

Chabane est le nom du grand père de Fouroulou, soit le père de son père. Ce dernier, orphelin de bonne heure, n’avait pas eu le temps de le connaître. ‘’On aurait dû les appeler les fils de Tassadit, ma grand-mère, ajoute l’interlocuteur ; leurs oncles ou leurs cousins préfèrent, sans doute perpétuer le nom de Chabane pour bien montrer aux gens que les orphelins avaient de qui tenir et qu’à deux, ils remplaçaient en fait et en droit celui qui n’était plus’’.

L’enfance de Mouloud Feraoun est aussi abordée par l’enquêteur à qui l’on a appris que le père de l’écrivain est allé travailler en France, à Lens précisément, en 1910, c’est-à-dire trois ans avant la naissance de Mouloud. ‘’Il arrivait difficilement à nourrir sa famille’’ disaient les gens de Tizi Hibel. Le village était touché par le système du rationnement et la décennie 1925/1925 était caractérisée par une misère effarante à la limite de la disette. L’année 1933/34 connut aussi une véritable famine qui avait touché toute la haute montagne.

Vers 1927, le père de Feraoun eut un accident aux fonderies d’Aubervilliers. Bouzar note que ‘’traumatisme d’enfance, le thème de l’accident se retrouve dans l’œuvre fictive. Nous sommes en 1939. L’oncle du personnage principal, Amer, meurt, tué dans la mine par André, un mineur polonais.’’

Dans La Terre et le sang, Feraoun écrit : ‘’Ce fut à la fosse numéro 13 que cela arriva. Depuis une semaine travaillait avec André au bout d’une galerie en pente. Le reste de l’équipe était au fond. André était fatigué mais il refusait tout repos. Il avait accepté une tâche facile en attendant de se sentir mieux. Il s’agissait d’envoyer aux camarades à l’autre bout de la galerie des wagonnets lourdement chargés, des matériaux devant servir à combler les cavités. En retour, l’équipe renvoyait un chargement de charbon. André actionnait le treuil. Amer accrochait et décrochait les wagonnets. La marche des wagonnets était réglée par une sonnerie d’appel, ainsi que les arrêts au moment du repos. Depuis le début, Amer s’était exercé à faire partir le train, il savait manier le frein et les wagons ne s’enrayaient plus sous sa main. Néanmoins, c’était là le travail d’André’’.

Dans une lettre à son ami Emmanuel Roblès en date du 5 janvier 1953, Feraoun parle laconiquement de son père : ‘’Mon père était véritablement un gueux. Il a toujours trimé : Gafsa (phosphate), Bône, Constantinois, Mitidja. Depuis 1910, il a appris le chemin de la France : une vingtaine de voyages en tout ; le dernier, 1927/1928, s’est terminé par accident que j’ai relaté dans Le Fils du pauvre. Dans sa jeunesse c’était un gars très solide : il avait fait à pied le trajet Tizi Hibel-Tunis. Jamais malade, jamais d’alcool, tabac ou autres mignardises ; fort mangeur jusqu’à présent, sa carcasse tient bon ; bien entendu, ne sait lire ni écrire’’. Le père de Feraoun mourut en 1958.

Wadi Bouzar a abordé les différentes étapes de la vie de l’écrivain depuis son enfance jusqu’à son assassinat le 15 mars 1962 en passant le collège et l’Ecole Normale de Bouzaréah. Il s’agit, dans son ouvrage qui est plus une anthropologie sociale qu’une simple biographie, de ‘’retracer la vie de Mouloud Feraoun en tant qu’homme d’abord avant même de le considérer en tant qu’écrivain’’.

Jean Déjeux, critique littéraire et spécialiste de la littérature algérienne
Après avoir donné la biographie de Feraoun dans son Dictionnaire des auteurs maghrébins de langue française (éditions Karthala 1984), Jean Déjeux écrit à propos de l’écrivain : ‘’Mouloud Feraoun est un des écrivains les plus attachants de la génération de 52, constatant la misère et la pauvreté, observant ses compatriotes, et faisant état du malaise dans sa société. Non-violent, il n’a jamais pu approuver la violence, cotisant néanmoins comme tout le monde pour le mouvement national et ayant même hébergé un de ses anciens élèves blessé. Sa littérature est celle d’un fin psychologue, mais certes déchiré par la guerre. Son Journal est l’un des meilleurs documents de cette époque sanglante. Les Lettres à ses amis apportent aussi beaucoup pour la connaissance de l’homme et de son œuvre. Il se situe comme écrivain au début du surgissement en qualité de la littérature maghrébine de langue française, avec Sefrioui au Maroc, participant jusqu’à un certain point de la manière de parler des écrivains qui le précédèrent depuis 1920 mais déjà dévoilant, à sa façon, la situation du colonisé et se posant en tout cas aussi des questions, surtout dans Les Chemin qui montent. Homme-frontière dans le sens du passage : montrer que les Kabyles sont des hommes comme les autres, nommer son pays dans la littérature’’.

Henri Lemaître, directeur du Dictionnaire de la littérature française et francophone
Ayant intégré l’œuvre de Mouloud Feraoun dans la grande sphère de la littérature francophone, le dictionnaire dirigé par le professeur Henri Lemaître écrit à ce propos :

‘’Au cours de la tragédie algérienne, Feraoun, face à ce qu’il considère comme une guerre cruelle et absurde, oppose la lucidité à la haine. Victime de sa situation en quelque sorte ‘’au-dessus de la mêlée’’, il sera assassiné, avec cinq de ses collègues des Services sociaux, par un commando de l’OAS. Son œuvre, même dans les livres prophétiques antérieurs à 1954, reflète, à travers le thème obsédant de l’incommunicabilité, le drame vécu au contact entre deux civilisations ; mais, étranger à tout désespoir, Feraoun voit dans ce drame l’ascèse spirituelle qui, au-delà des déterminismes raciaux ou sociologiques, doit conduire à une authentique mais difficile universalité. A cet égard, Feraoun est parmi les écrivains de la francophonie contemporaine, un de ceux qui méritent le mieux d’être appelés ‘’humanistes’’.
(Dict. de la littérature française et francophone, édit. Bordas- 1985)

Mouloud Mammeri
La réédition du roman La Terre et le sang par les éditions ENAG de Réghaïa en 1988 a été un véritable petit événement littéraire, non seulement en raison de l’indisponibilité de cet ouvrage par le passé, mais surtout à cause de la présentation qu’en a faite Mouloud Mammeri quelques mois avant sa disparition tragique le 25 février 1989. Cette ‘’rencontre’’ littéraire entre deux géants kabyles est un acte et un geste de sublime portée. Mammeri écrit une présentation avec l’émotion et la sincérité qui ont été toujours les siennes : " Mouloud, cela me fait drôle de parler de toi comme si tu était mort …comme si une giclée de balles imbéciles pouvait t’avoir arraché de notre vie, sous prétexte qu’elles t’avaient un matin de mars 1962 stupidement rayé du paysage…C’était le dernier hommage de la bêtise à la vertu.
Mais, vieux frère, tu en as connu d’autres ; tu sais, toi, que pour aller à Ighil Nezmen, de quelque côté qu’on les prenne, les chemins montent. Et puis après ? Tu sais aussi que les hauteurs se méritent. En haut des collines de adrar n nnif on est plus près du ciel. Du paysage, ce sont ceux qui ont craché leur rage en douze balles- six secondes qui ont disparu, rayé parce qu’ils n’avaient pas assez de sang généreux dans les veines, assez de rêves fous dans les yeux, pour y demeurer (…)

En parlant de nous, ils disaient ‘’les Arabes’’ et…dans la moue de leurs lèvres ce n’était pas une désignation, c’était un verdict ! Mais nous, Mouloud, nous savons que ce ne pouvait pas être autrement : ils avaient tout cela, mais il leur manquait l’essentiel : LA TERRE ET LE SANG.

La terre, ils la rudoyaient à force, ils lui faisaient produire des moissons d’artifice (un vin que nous ne buvions pas, parce que nous avions d’autres ivresses), ils confiaient à nous le rude contact des pierres, les charrues, les sulfateuses ; ils ne l’avaient pas comme nous…dans la peau…comme à Tazrout, à Ighil Nezmen, à Illizi ou dans la Tanezrouft. Passagers sur la terre dont ils suçaient les mamelles sans lui être attachés…comme nous étions à elle…à la vie à la mort. La preuve, c’est qu’en un siècle de destin comblé ils n’ont pas trouvé un seul d’entre eux pour la chanter comme tu as fait, Mouloud, des chemins montueux de ton enfance (…)
Non…ni la terre ni le sang. Ils n’avaient pas encore pris racine dans nos guérets, nos sables (…) Pourtant, Mouloud, pour tant de folle présomption tu n’avait nulle haine.
Ceux qui devaient te tuer un matin de mars (une semaine après c’était le printemps) sur la place baignée de soleil d’une des banlieues les plus rieuses d’Alger, au-dessus d’une des rades les plus belles du monde, en un sens, tu ne les sentais pas comme absolument ‘’étrangers’’. C’était des hommes dévoyés…dévoyés, mais des hommes…envers et contre tout…envers et contre eux-mêmes. C’étaient des hommes même s’ils l’oubliaient.

Voilà, Mouloud. Eux sont partis avec leurs fureurs, leurs rancœurs, leurs cœurs fermés (leurs yeux aussi), leur accent mal peigné, leur humanité dévoyée…et toi tu restes éternellement nôtre, éternellement avec nous, tout près de nos mains calleuses, de notre misère, de nos rêves, de nos rires, montant avec nous des chemins qui grimpent jusqu’au ciel, nourri des mêmes neiges, la tête ivre du même soleil, le cœur des mêmes sèves…
Donne-moi la main, Mouloud…Le havre est maintenant tout près, juste par-delà la bêtise et la haine, à un jet d’espoir d’ici ".
 

par Amar Naït Messaoud

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