La guerre froide vue par Slimane Azem

Evocation

La Dépêche de Kabylie 03/09/2008 La guerre froide vue par Slimane Azem

Le gallicisme “tebbarwi” dérivé de “ tarwi ”, inexistant alors dans le vocabulaire kabyle usuel mais forgé directement par Slimane Azem face à la gravissime circonstance, montre bien que notre langue est vivante et dynamique.

Dans sa chanson Tarwi tebbarwi écrite en 1963, Slimane Azem a traité de la guerre froide. Le texte est passé presque inaperçu pour les habitués de l’analyse. Mais comme nous n’avions pas l’habitude d’oser seulement croire que notre langue pouvait disserter sur les grands genres, alors l’autocensure même involontaire a fait son plein. De coutume contraignante, lorsqu’un événement est rapporté et argumenté dans une langue autre que la nôtre alors il est accordé à l’orateur toute l’attention et l’intérêt voulu. De cet orateur on dira : “ Yeghra ” (il est instruit). Lorsqu’un penseur kabyle ose une répartie du niveau de l’analyse et directement en kabyle on dira avec un sentiment mitigé et connoté : “Yessen” (il sait). Ainsi le concept de l’instruction (taghouri) dépasse par complexe volontariste celui du savoir populaire (tamoussni). Cette auto-flagellation s’est installée des années, des dizaines d’années durant et elle a fait mal, très mal même. Pourtant, à voir d’un peu plus près, nos penseurs étaient bel et bien instruits à l’intelligence de leur langue maternelle capable de rendre une vision du monde. Voilà un exemple frappant de la défaillance intellectuelle. Pourtant, Slimane Azem a synthétisé dans un poème/analyse, plus que destiné à soutenir une musique, un événement particulier qui se tramait durant les années 60. Il a construit un discours compact et suffisant sur une possible hécatombe aux conséquences apocalyptiques et de dimension mondiale. La guerre froide, se profilant aux abords d’une humanité déjà gravement éprouvée par la Deuxième Guerre mondiale, pouvait paraître insignifiante préoccupation pour les peuples de montagnes.

Apparemment nous les peuples de montagnes étions faits que pour subir les catastrophes ou servir de béquilles et de bout de feu à l’explosion. Rien n’y fait messieurs les intellectuels ! Nous pouvions nous aussi oser l’analyse et joindre notre voix au concert des nations et des peuples qui dénonçaient et avertissaient avant terme sur les gigantesques risques du jeu d’une déflagration auquel s’adonnaient les deux belligérants nommés par Slimane Azem : “ Rouss d Maricane ”. Chacun traînant derrière lui son lots d’alliés, de pays suiveurs ou suivistes. Le gallicisme “tebbarwi” dérivé de “ tarwi ”, inexistant alors dans le vocabulaire kabyle usuel mais forgé directement par Slimane Azem face à la gravissime circonstance, montre bien que notre langue est vivante et dynamique. Elle nous permet de produire, selon l’occurrence, les mots adéquats qui argumentent avec une explication qui va d’elle-même. Ce pourquoi Chikh Mohand Oulhoucine disait à propos de la langue : “ … Ihi get-as nnuba i wawal ”.

De plus, dans l’entre-jeu du texte, Slimane Azem pointait déjà son verbe, avec habileté, du côté de l’Asie Mineure où un grand pays façonnait sa force et son poids pesant dans une avancée rampante mais sûre : La Chine “tura yerna-d Ccinwa” disait-il. Slimane Azem a ainsi devancé le journaliste, politologue et écrivain Jean-Jacques Schrayder qui dissertait lui aussi dans les années 70 sur le réveil chinois. Si les orateurs de la taille de Slimane Azem réveillent la force de ce que peut nommer un mot, Dda Lmulud de conclure qu’“ il y a dans les mots le sens superficiel et la profondeur de substance. ” Ma remarque ne se nourrit point d’une vantardise, d’une béatitude gratuite ou encore d’une orgueil doublée d’une insupportable insolence du genre “ nous sommes les champions ”. Non ! Mon propos se veut seulement un rectificatif jeté à la face des attitudes expéditives et montrer à travers la thématique de Slimane Azem comme sujet d’exemple ce que notre langue et notre pensée peuvent produire comme analyses, et de hautes factures. Réécoutez Tarwi tebbarwi et faites-en l’addition.  

par Abdennour Abdesselam

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