Hommage à Lucette Safia Hadj Ali

Une algérianité chevillée au corps

Hommage à Lucette Safia Hadj Ali
Une algérianité chevillée au corpsUn hommage a été rendu, samedi dernier, à Lucette Safia Hadj Ali par des moudjahidine, des amis et des membres du Rassemblement algérien des femmes démocrates (RAFD) à la filmathèque Mohamed Zinet, à Alger.

Il est des vies et des parcours personnels qui se confondent avec un pan de l’histoire d’un pays. Les évoquer, c’est aussi évoquer des pages de la mémoire d’un peuple, d’un pays, d’une nation. Les évoquer, c’est aussi lutter contre l’oubli forcé de ces héros qui ont fait et marqué de leur empreinte le cheminement d’un peuple pour sa liberté. Lucette Safia Hadj Ali est un de ces personnages dont l’engagement et le sacrifice ont giclé de cette plaie coloniale pour réclamer justice et accompagner l’appel de la liberté.

Un hommage plein d’émotion et de tendres pensées lui a été donc rendu samedi dernier par des moudjahidine, des amis, des camarades et des membres de l’association Rassemblement algérien des femmes démocrates (RAFD) à la filmathèque Mohamed Zinet. La combattante, qui préférait les feux de l’action militante à ceux de la rampe, a été mise à l’honneur, le temps d’une convocation et d’un épanchement d’une mémoire collective écorchée par la censure officielle.

C’est donc devant le sourire bienveillant d’une Lucette sereine, portant les rides de ses engagements et les cheveux blancs de ses combats, qu’une assistance émue regardait l’histoire d’une vie pleine, racontée avec une humilité dont seuls les grands militants ont le secret. Cette grande dame dévoilait, dans une vidéo tournée quelques semaines avant son grand départ, le 26 mai 2014, et son inhumation au cimetière français de la  Seyne-sur-mer, les souvenirs de son histoire algérienne, de son amour pour cette terre qui l’a vu naître le 9 décembre 1920, la même année qui a enfanté son futur compagnon de vie et de combat, Bachir Hadj Ali.

Lucette Safia Larribère Hadj Ali, un nom composé qui porte en lui toute la charge d’un chapitre de l’histoire de l’Algérie. Un nom composé comme ce sang français et algérien s’est mêlé sur le terrain des combats, dans les mêmes prisons, versé sur les lames des mêmes guillotines. Un nom comme ceux de nombreux Européens qui ont choisi l’Algérie à la France coloniale, de ceux qui ont dit non à l’ignoble projet d’asservissement du peuple algérien, de ceux qui enfin ont pris fait et cause pour l’indépendance d’une terre et d’un peuple qu’ils considéraient comme leurs.

«Notre amie est partie sur la pointe des pieds, loin de ce pays qu’elle a tant aimé», regrette, en contenant ses larmes, Zazi Saadou, militante pour les droits des femmes algériennes au RAFD. Mme Saadou qui s’était éclipsée de la scène médiatique depuis plusieurs années, avait tenu à être présente et à participer à l’hommage consacré à celle qui avait battu le pavé avec les femmes algériennes contre le code de la famille, contre l’intégrisme islamiste. «Lutter contre l’oubli, c’est mettre en commun nos mémoires…Car il y a toujours et il y aura toujours la possibilité de construire son destin. Nous nous faisons un devoir de remplir les vides de l’histoire», affirme-t-elle encore.

La combattante de la cause nationale, Zoulikha Bakadour, qui avait connu les sœurs de Lucette, Susanne et Paulette Larribère, en prison, a tenu à rendre hommage à cette famille, mais aussi à tous ces Européens qui ont pris la cause de l’Algérie, qui est aussi leur pays. «Un certain 19 juin 1965 la plupart d’entre eux ont dû quitter ce pays qu’ils ont défendu. Notre combat a malheureusement été trahi et c’est pour cela que nous nous devons de nous souvenir et de survivre», témoigne-t-elle. Nadjet Khadda, a relaté quant à elle l’amitié de son couple avec Mohamed Khadda et le couple Lucette et Bachir Hadj Ali : «L’amitié entre Mohamed et Bachir a fini par nourrir une amitié avec Lucette, qui était de 20 ans mon ainée. Quand Bachir commençait à perdre la mémoire, il avait pour destination, quand il sortait, la librairie El Ijtihad et notre maison. Il avait émis le souhait que Mohamed et lui soient enterrés l’un à côté de l’autre. Le destin a voulu que ce soit Mohamed qui parte le premier, suivi dix jours après par Bachir, en 1991. Et ils furent enterrés l’un à côté de l’autre...»

Nadjet Khadda note que le souhait de Lucette d’être enterrée dans sa terre natale, avec Bachir, ne s’est malheureusement pas réalisé. «Son corps est enterré là-bas, mais sa vie et ses émotions  sont ici, parmi nous», ajoute Mme Khadda avant de lancer un appel aux jeunes de connaître ces anciens qui «ont forgé l’Algérie. Il revient à la jeunesse de redresser la barre et puiser de l’humanisme, de l’universalisme et du nationalisme des anciens, dont les Hadj Ali».

La Lucette courageuse, infatigable, résistante et déterminée d’avant et après l’indépendance a été célébrée, samedi, à travers différents témoignages et récits. Un courage et une abnégation qu’elle puisait de son caractère et de sa verve de femme combattante, mais aussi des lettres que son mari Bachir lui envoyait de sa geôle, aux mains de la Sécurité militaire du régime de Boumediène. Elle puisait de la même verve pour dire sa colère et son refus contre la barbarie des années 1990. Son cœur battait pour l’Algérie et réagissait à toutes ses souffrances et convulsions. «Ce que les troupes de Bigeard n’ont pas réussi à faire, les GIA l’ont fait, en m’éloignant de mon pays», disait-elle à Zazi Saadou, la mort dans l’âme avant de quitter l’Algérie durant la décennie noire. Elle revint en 1998 puis repartit en 2003, souffrante, n’ayant pas pu faire face aux difficultés de la vie.

A 94 ans elle livra son dernier combat, cette fois contre la mort. Un combat dont elle a dû savourer la défaite car lui permettant de rejoindre son âme sœur, Bachir. Entre Lucette et Bachir, amour et résistance ne faisaient qu’un, ils se passèrent ferveurs et flambeaux. La mort les sépara une fois, mais les fait se retrouver dans le paisible royaume.                             
 
Nadjia Bouaricha

El Watan 

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