évocation Il a été assassiné le 26 mai 1993

Tahar Djaout, 21 ans déjà

Évocation Il a été assassiné le 26 mai 1993
Tahar Djaout, 21 ans déjà« s'il n'y avait l'outrage, ses limaces perforantes et ses insondables dépotoirs,

l'évocation ne serait plus qu'une canonnade de nostalgies, qu'une bouffonnerie gluante, le pays ne serait plus qu'un souvenir-compost, qu'un guet-apens pour le larmier. »

(Tahar Djaout In Raison du cri, extrait de pérenne, 1983)

« Les poètes ne meurent pas, ils font semblant de mourir » La mort inoubliable du chantre de la famille qui avance

Homme de « Rupture » et aussi d’osmose et de symbiose, dés les premiers mots, il vous accapare, tellement il parle juste et écrit juste. Il ne s’embarrasse pas des oripeaux du paraître. Il fonce dans le tas, donne des coups de pied dans la fourmilière, jette des pavés dans la marre de nos fausses certitudes. Lucide, il a vu venir la bête immonde, la déferlante luciférienne avancer inexorablement sur nous, sur le pays, sur sa ville. Il en parle à la troisième personne du singulier, à un mois, jour pour jour, de cette matinée de ciel bleu portant en son sein  l’innommable. Cette matinée où un jeune qui n’a jamais lu une ligne, ni un vers, de ce qu’a écrit le journaliste, l’écrivain, le poète, Tahar Djaout – peut-être il ne sait même pas lire du tout…- s’approcha du véhicule de l’auteur de « Solstice barbelé », il tapa sur la vitre… ne se doutant de rien, Tahar baissa le carreau, le jeune prit le pistolet enfoui dans sa poche et tira deux balles dans la tempe du poète. Djaout s’affaissa sur son volant. Sa femme a tout vu de son balcon. De là, elle a tout compris, ou peut-être rien compris du dilemme de « la société qui avance et la société qui recule ». « Dans la ville oppressante où il vivait, et où il vit encore, le Rêveur avait échafaudé… oh! Il n'ose plus le faire – des rêves sur la cité idéale où il aimerait vivre et voir s'épanouir ses enfants. Il y aurait d'abord de la verdure – arbres et pelouses -, beaucoup de verdure qui fournirait l'ombre, la fraîcheur, les fruits, la musique des fleurs et les gîtes d'amour. Il y aurait des créateurs de beauté, de rythmes, d'idylles, d'édifices, de machines. (...) Mais la vie avait continué, avec son masque de laideur et de désillusion. Puis, le rêve, lui-même, devint interdit. Des hommes, se prévalant de la volonté et de la légitimité divines, décidèrent de façonner le monde à l’image de leur rêve à eux et de leur folie. Le résultat est là, sous les yeux : couples forcés, attelés sous le même joug afin de perpétuer et multiplier l’espèce précieuse des croyants. Les femmes réduisent leur présence à une ombre noire, sans nom et sans visage. Elles rasent les murs, humbles et soumises, s’excusant presque d’être nées. Les hommes devancent leurs femmes de deux ou trois mètres; ils jettent de temps en temps un regard en arrière pour s’assurer que leur propriété est toujours là. Ils sont gênés, voire exaspérés, par cette présence à la fois indésirable et nécessaire ». (Tahar Djaout, Petite fiction en forme de réalité, dans Ruptures n° 16, 27 avril-3 mai 1993; réédité dans Europe, n° hors série Algérie, novembre 2003. Texte modifié dans Le dernier été de la raison, 1999.)

Etat stationnaire

Du 26 mai au 2 juin 1993, une semaine de coma profond. Une semaine d’incertitudes. Les bulletins de santé se suivaient et se rassemblaient, laconiques. « Etat stationnaire ». Une semaine d’attente vaine et d’espoir que le miracle survienne. Mais au bout de laquelle Tahar a rejoint sa famille originelle. Celle de Kateb Yacine, Malek Haddad, Jean Amrouche, Jean Sénac, Mouloud Mammeri, et tant d’autre, fauchés par la maladie ou la bêtise humaine, chacun sa mort. En ces moments d’espérance dérisoire, à Ain El Hammam, on préparait la 3e fête du livre, et puis vint, cinglante, la nouvelle de son trépas. Il y avait des peintres, des éditeurs... On se demandait si l’on devait annuler cette manifestation ou la maintenir ? Finalement, c’est l’option de la maintenir et d’en faire l’ultime hommage au défunt qui l’emporta. La veille de son enterrement, autour de la salle de sport de la commune, les peintres s’affairaient à produire les banderoles qui l’accompagneront à sa dernière demeure, à Oulkhou non loin d’Azeffoun et à un jet de pierre du village d’Igoujdal, le sanctuaire de la résistance à la barbarie obscurantiste. Aujourd’hui, 21 ans après l’assassinat du père de « L’arche à vau-l’eau », il demeure, pour ceux qui l’ont lu, approché et connu, le poète lumineux, plus vivant que jamais, tout simplement parce que « les poètes ne meurent pas, ils font semblant de mourir ».

La Dépêche de Kabylie  

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