Lettre à Abane Ramdane

Cher Abane,

Lettre à Abane RamdaneMalgré la rondeur de votre visage, et son expression joviale, malgré cet air poupin et juvénile qui s’en dégage, on note dans votre regard, profond et inquisiteur, une grande amertume.

Il est difficile, à ce jour, de vous classer dans une catégorie quelconque, car vous faites partie de ces êtres inclassables, que seule l’histoire, débarrassée de toute passion et parti pris, pourra peut être définir un jour !
Vous avez un nom si lourd à prononcer, mais tellement évocateur car il est synonyme du héros trahi.
Pour la France, vous étiez le petit fonctionnaire de mairie, exemple de l’intégration et des bienfaits de l’autorité, qui vous avait initié au savoir et à la culture française. Elle était loin de se douter, que vous étiez l’un des précurseurs du déclenchement de la lutte armée, et l’architecte de la Révolution.
Vous serez  incarcéré, d’abord en Algérie, puis en France. Condamné à six ans de prison, en 1951, pour “atteinte à la sûreté intérieure de l’Etat”, vous serez trimbalé de prison en prison, vous y subirez les pires tortures et les pires brimades. Cela ne vous empêchera pas de lire beaucoup et de vous inspirer des modèles  révolutionnaires du monde, et notamment le modèle irlandais, qui vous attirera. Vous vous identifierez même au leader irlandais Eamon de Valera, futur président d’Irlande, qui avait tant souffert dans les geôles britanniques.
Votre long séjour en prison ne sera pas une sinécure certes, mais une période de ressourcement qui vous servira à plus d’un titre, car vous y apprendrez le militantisme, le nationalisme et bien plus, vous y élaboriez des théories politiques “révolutionnaires”, théories tellement en avance sur votre époque, qu’elles vous coûteront la vie !
Grand théoricien de la guerre révolutionnaire, vous serez surnommé, à juste titre d’ailleurs,  “l’architecte de la Révolution”. Il est peut-être facile d’en parler aujourd’hui, mais était-ce évident en ce temps-là, imaginer et mettre en branle, un plan digne des grands stratèges militaires et politiques !
Ebranlé par la fièvre du nationalisme et du militantisme, vous adhérerez aux différentes organisations politico-militaires et rejoigniez la clandestinité, dès votre sortie de prison. Là, vous organiserez le déclenchement de la Révolution, et politiserez cette action grandiose, par la création du noyau de la révolution armée.
Ainsi, vous mettrez à contribution, les différentes formations syndicales, professionnelles et estudiantines, qui seront le fer de lance de l’action subversive contre le colonialisme.
Avançant dans votre projet hors du commun, et afin de donner un écho mondial à cette action de lutte de libération, vous déclencherez la bataille d’Alger, en compagnie de Larbi Ben M’hidi, et Yacef Saâdi. Bien plus, vous y associerez la population algéroise par une politique de propagande, qui aura le mérite de faire descendre la Révolution dans la rue.
Grace à vous, la Révolution sera nationale et surtout populaire. Elle ne sera plus l’apanage de ceux qui l’ont déclenchée, mais reviendra dans le giron populaire, d’où elle repartira plus forte et plus motivée. Hélas, sans le savoir, vous commenciez à déranger un certain ordre établi.
Vous aviez compris depuis longtemps, qu’il fallait impérativement donner une assise politique à l’action subversive. Votre opération, nécessitera donc l’outil de communication, avec  la création d’un journal clandestin El Moudjahid, un hymne national, vous solliciterez alors le célèbre poète Moufdi Zakaria, pour le fameux “Kassaman” et enfin la base populaire, par l’implication directe d’organisations syndicales nouvellement créées (UGTA), commerciales (UGCA) et estudiantines (UNEA), qui constitueront la plateforme révolutionnaire. Dans cette œuvre d’une grande importance, vous serez secondé par une figure historique Benyoucef Benkhedda, personnage charismatique, qui sera balayé par la tourmente post-indépendance !      
Votre œuvre, gigantesque par l’impact qu’elle a pu avoir sur le développement de la politique nationale et même internationale, peut être résumée en quelques phrases : primauté du politique sur le militaire, et de l’intérieur sur l’extérieur. Deux principes antagonistes du monde moderne : le militaire et le politique.
Vous avez réussi alors un pari extraordinaire ; défier la puissance coloniale, que vous avez combattue avec les principes républicains qu’elle vous avait enseignés, défier ensuite vos pairs, que vous aviez désavoués pour leur laxisme face à la situation sociopolitique qui frisait la déliquescence.
Ainsi, le militaire à l’état embryonnaire, avait pris le pas sur le politique, devant un ennemi suréquipé et en grand nombre, de même que l’extérieur s’était transformé en villégiature, pour les dirigeants politiques, devant un intérieur, en proie au dénuement et au déchirement.
Votre engagement politique a été tel, que vous deveniez indésirable, partout où vous passiez, car vos idées, en avance sur votre époque, dérangeaient tout le monde : les politiciens et les militaires, les gens de l’intérieur et ceux de l’extérieur !
Vous aviez remarqué avant tous les autres, le mal insidieux qui commençait à ronger intérieurement la société algérienne. De graves dissensions avaient obscurci le ciel d’un pays qu’il fallait d’abord libérer et puis reconstruire.
L’esprit de Novembre, et les recommandations du congrès de la Soummam, seront, hélas, volontairement occultés par une frange de révolutionnaires, qui préféreront agir à leur guise, entraînant la Révolution dans un tourbillon d’arbitraire et d’incertitudes.
Ils abreuveront l’auditoire de phrases grandiloquentes, mais dénuées de fondements. Sans le savoir, ils venaient de créer à leur insu “la famille révolutionnaire”, vivante à ce jour, détentrice du monopole de la Révolution et de la parole unique !   
Le congrès de la Soummam, dont vous avez été l’instigateur et le maître à penser, était pourtant clair dans la définition de la Révolution. Elle devait être nationale, regroupant en son sein toutes les forces vives du pays et de toutes les régions, sans discrimination, ni omission volontaire.
Or, il n’en est rien, les centralistes, l’Association des oulémas, furent délibérément écartées, alors que vous les aviez consultés et sollicités pour leur impact sur la société.
Déviée de sa trajectoire première, la Révolution se transformera en luttes d’appareils pour le leader ship. Le régionalisme, tant combattu, refera surface, créant une population hétérogène, ghettoïsée, qui souffrira autant des affres de la guerre que de l’esprit de “dechra” (esprit tribal), introduit par les différents chefs de guerre.  
Il est quasiment impossible de dresser un portrait de ce personnage aux multiples facettes, que vous représentez. Votre personnalité labile est difficile à cerner, et ceux qui vous ont approché, sont unanimes à dire que vous êtes entier dans vos sentiments.
Malgré votre tempérament coléreux, et vos coups de gueule restés célèbres, il n’en demeure pas moins, que vous êtes le modèle d’intégrité morale et intellectuelle, et que vous resterez pour des générations, l’exemple de l’engagement total pour une Algérie unie, plurielle, plurilinguistique, et surtout démocratique. Malheureusement, à ce jour, cette Algérie, n’existe pas encore, elle reste utopique, et fait rêver les idéalistes d’aujourd’hui !
Dieu, dans sa grande mansuétude, vous a épargné de voir votre pays indépendant, car vous n’auriez jamais supporté les exactions commises par vos compagnons à ce jour.  
Vos fidèles compagnons de lutte sont partis avec vous, Larbi  Ben Mehidi, les colonels Amirouche et Si El Haouès, pour ne citer que les plus connus. Les autres : tels que  Benyoucef Benkhedda, Ferhat Abbas, et bien d’autres, ont subi les pires vexations, marginalisés, ils ont fini leur vie dans le scepticisme et le désarroi total, volontairement ignorés par une autorité qui en avait encore peur et un peuple blasé une fois de plus, qui ne les reconnaissait plus.
Quant à vos “bourreaux”, leur sort a été différent, certains ont sui le même sort que vous, d’autres, poursuivis par la malédiction, et la vindicte populaire, ont vécu et vivent pour quelques-uns, encore en vie, la tourmente, et le désaveu.
Homme de conviction, nationaliste et patriote sincère, vous êtes mort pour l’idéal républicain.  
L’histoire retiendra que dans lignée des grands bâtisseurs de l’Algérie, vous avez été rassembleur et réunificateur des Algériens, pour la construction d’un pays, qui, depuis des siècles, avait perdu son authenticité et son identité, recherchant une appartenance régionale et tribale, au détriment d’une  identité typiquement algérienne.
Sorti très jeune de votre giron kabyle, vous sillonnerez le pays d’est en ouest, intimement convaincu que seule l’union de toutes les forces vives de l’Algérie, profonde, pouvait faire avancer la lutte révolutionnaire. Malheureusement, votre combat, incompris, vous avait valu beaucoup d’inimitié, et de haine, de la part de dirigeants politico-militaires, que vous dérangiez, et partisans du “diviser pour régner”.

F. H.
Éditeur de livres et analyste politique

Liberté 

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