Il y a 20 ans déjà

Tahar Djaout, le poète assassiné

«Si tu parles, tu meurs ; si tu ne parles pas, tu meurs, alors parles et meurs.»

Il y a 20 ans déjà
Tahar Djaout, le poète assassinéCette phrase, d’un Tahar adversaire de tous les obscurantistes, citée par tous les journaux au lendemain de son assassinat - objet d’un attentat le 26 mai, il est grièvement blessé, il succombe à ses blessures le 2 juin 1993 -, ne doit pas faire oublier qu’il avait, en dépit de son jeune âge, sa place dans le panthéon de la littérature algérienne.

C’est du reste pour cette raison qu’il a été dans la ligne de mire et finalement la victime des illuminés qui voulaient faire revenir le pays au moyen-âge. Car les mots du poète, de ce poète, n’étaient pas seulement agréables par leur musique, ils étaient plus que ça. Tahar savait choisir ses mots, car il en connaissait l’histoire, leurs sens multiples qui n’ont pas échappé à ses assassins.

Ses mots ciselés comme un bel ouvrage d’un joaillier et mis en partition dans des poèmes se sont avérés être un puits de vérités insupportables pour les adeptes de l’archaïsme. Aujourd’hui, le «cercle des poètes» auquel il appartenait a été hélas détrôné au profit des salons de bavardages. Dans ces lieux rancis par la suffisance, les mots servent à mentir, à faire passer le néant pour du réel ou le vide pour le trop-plein. Tu vois Tahar, on en est loin du «mentir vrai» d’Aragon. Mais ce n’est pas son œuvre que je veux évoquer ici, c’est l’homme que j’ai connu un peu à Paris. J’écrivais sur le cinéma et lui enrichissait un journal de l’émigration de ses critiques littéraires aux côtés de Mourad Bourboune dont la plume acérée clouait au pilori tous les apprentis dictateurs et leurs maîtres qui faisaient et font encore tant de mal aux peuples du tiers-monde, comme on disait à cette époque.

Nous nous retrouvions donc dans un estaminet du côté de la gare Saint-Lazare. Nous prenions notre «petit noir» (café express) et nous bavardions de choses et d’autres. Comme il a étudié et travaillé à Alger, il était pour moi une source d’information crédible du journaliste qu’il était. Cela me changeait de la rengaine de certains compatriotes qui prenaient des libertés avec les faits et faisaient preuve de peu de nuances dans l’analyse de la société algérienne.

J’ai retenu une chose, ou plutôt un phénomène, qui l’alarmait. Il s’agissait de la laideur qui jetait ses fondations dans la société. Il avait remarqué les changements vestimentaires des jeunes filles, lesquelles, quand il était étudiant, rivalisaient de coquetterie. Je vois encore son visage s’assombrir à l’évocation des balafres défigurant le paysage esthétique de nos villes. En un mot comme en mille, il souffrait à l’idée de voir le pays livré à la cohorte de gens qui s’identifiaient à des codes culturels aux antipodes des nôtres. Il avait vu juste.

Aujourd’hui, quand je vais en vacances au pays, que vois-je dans nos rues ? Des hommes et des femmes (pas tous heureusement) dans des tenues qui n’avaient pas cours quand j’ai été aspiré par la vie d’ailleurs. Les vêtements pour femmes sont conçus et coupés de façon à ne rien laisser deviner des formes de leurs corps. Quant à leurs tristes couleurs, on dirait qu’elles ont pour fonction de désarmer le plus tenace des séducteurs… Les hommes en plus de leurs déguisements, leurs barbes et leurs poils hirsutes complètent ce sombre tableau… Quel est ce manitou qui a tout imaginé et planifié pour que les cœurs ne palpitent pas à la vue de la beauté de l’être humain, femme ou homme ? Pourquoi ce culte de la laideur alors que toute l’histoire des hommes n’est faite que de luttes pour domestiquer la nature, qu’inventions pour soulager les douleurs et embellir la vie, qu’imaginations philosophiques, donc religieuses aussi, pour apaiser les angoisses devant les mystères de la vie et de la mort ? Eh bien mon cher Tahar, tes observations étaient justes et ton pessimisme était mesuré avec la précision du mathématicien que tu as été. Oui, tu avais une meilleure appréciation de la situation que beaucoup d’entre nous, si je m’en tiens à une information il y a quelques semaines, passée presque inaperçue dans les médias, celle de deux hommes refoulés à l’entrée d’un de ces micro-Etats de ces Emirats arabes du Golfe. La raison ? Inimaginable et insensée!

Les deux hommes en question étaient trop beaux et risquaient d’exciter la gent féminine qui se morfond dans la mortelle vie de ces pays et que les dollars n’arrivent pas à leur procurer un peu de soleil, pas celui de la nature, ils en ont à revendre, mais celui de cette flamme toute humaine de la beauté qui brûle le corps et procure tant de plaisir ! Ce sont des poètes comme toi qui nous disent tout sur la subversion de la beauté qui énerve les obscurantistes. Et c’est un poète et résistant, René Char, grand pas seulement par la taille, qui nous renseigne sur les ténèbres que d’aucuns veulent imposer à notre monde. Dans Fureur et Mystères, il nous invite à réserver «toute la place à la beauté».

Alors je redoute après l’invasion de notre pays par des «modes» vestimentaires d’un autre âge, oui je crains et j’exagère à peine, que ces envahisseurs nous invitent un jour à pratiquer la chirurgie pour déformer l’harmonie des corps de celles ou de ceux qui ont la chance de naître BEAU. Comme ils ont voulu du reste nous faire changer nos habitudes alimentaires en nous interdisant le couscous par exemple qui, on le sait, n’a pas été concocté dans le désert de ces nouveaux parvenus.

L’Occident a imposé ses canons de beauté. Et voilà que cet Orient de pacotille gavé de dollars se met lui aussi à vouloir dicter ses canons de la laideur pour être en conformité avec je ne sais quelle sourate divine. En vérité, tout cela est faux, misérable et pathétique, ces gens se cachent derrière Dieu (qui aime pourtant la beauté) pour ne point révéler au grand jour leur désarroi face au potentiel d’émancipation de l’Homme, des hommes, pour imposer sans vergogne leur égoïsme aux femmes avec la bénédiction d’une culture féodale qui structure la société et congèle l’imaginaire.

Leur vision des choses étriquée les conforte dans leurs comportements archaïques. Ils nous serinent avec la même litanie de phrases toutes faites en dépit du temps qui passe et des avancées de la science. C’est dans l’ordre des choses, disent-ils, Dieu a créé des différences entre l’homme et la femme, entre les pauvres et les riches et tutti quanti. Jamais il ne viendrait à leur esprit que les différences peuvent s’additionner pour accoucher d’une meilleure et plus grande richesse. Non, ils préfèrent le calcul des soustractions et donc éliminer la femme, les femmes des lumières du champ social pour qu’ils plastronnent seuls dans l’agora des ténèbres où la beauté est interdite comme le suggère René Char. Je cite René Char pour faire un clin d’œil à un poète algérien, Jean Sénac, lui aussi assassiné, certainement à cause de la subversion de sa poésie. Voilà, je ne voulais parler que de l’homme, le compatriote, le camarade d’un journal et puis je m’aperçois que je t’associe à Jean Sénac, qui a tant fait pour faire connaître les poètes de ta génération.

Et pourquoi cela ? Parce que tu as été et tu resteras comme, un grand poète Tahar ! Tu nous manques d’autant plus que la place est occupée non plus par les poètes mais par une prétendue «élite» qui voulait que l’on fasse l’expérience de la «régression féconde» pour que les identités meurtrières qu'elles soient religieuses ou ethniques (Amine Malouf, écrivain libanais), continuent leurs ravages. Dors en paix Tahar, ces petits soldats vont se briser contre la muraille de la poésie qui se nourrit de la sève de l’histoire, des merveilles du monde et de l’intelligence de l’homme.

Tu reposes dans un monde des nuits sans rivage mais ta poésie continuera de les narguer pour que jamais ils ne connaissent les nuits étoilées qui font briller les yeux des amoureux. Ces idéologues besogneux finiront par ne plus être qu’un mauvais souvenir. Ils finiront par s’évaporer comme les pauvres Vandales qui ont traversé notre pays et puis disparaître dans les nuages du temps sans laisser de traces. Le drame c’est qu’avant de disparaître, ces «décalés» et mauvais élèves de l’histoire, comme dirait le général Giap, auront pollué le territoire des religieux sincères, des «ethnies» qui partagent pourtant la même histoire depuis des siècles, de la culture qui n’est jamais figée pour l’éternité.

A cause de leur indécrottable arrogance et de leur panique en face des lumières de l’infini univers, à cause de tout cela, personne ne les pleurera. Mais toi Tahar, je te pleure comme beaucoup de nos compatriotes.

Le Soir d'Algérie

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