«Mesmar Djeha» confessait avant son assassinat : «Il faut que l’on sache que je n’ai plus peur»


«Mesmar Djeha» confessait avant son assassinat : «Il faut que l’on sache que je n’ai plus peur»Said Mekbel, 54 ans, journaliste-chroniquer et directeur du quotidien Le Matin, a été assassiné de deux balles dans la tête samedi 3 décembre 1994 à Alger. Son assassinat faisait suite à une longue liste de journalistes algériens abattus dont le premier à être liquidé fut l’écrivain et journaliste Tahar Djaout. Entre novembre et décembre 1993, Said Mekbel s’est longuement entretenu avec Monika Borgmann, journaliste et cinéaste allemande aujourd’hui installée au Liban. Ces trois entretiens ont donné lieu en 2008 à un livre intitulé « Said Mekbel : une mort à la lettre ».


Au fil de ces entretiens, le chroniqueur, qui signait chaque jour un papier d’humeur sous la rubrique « Mesmar Djeha » dans les colonnes du Matin, interdit de parution depuis 2004, s’est prêté à confesse.

Said Mekbel raconte la vie au quotidien d’un homme condamné à mort; il raconte les assassinats de journalistes et d’intellectuels, les lettres de menaces qu’il recevait, les petites et grandes précautions qu’il prenait au jour le jour pour échapper à ses assassins, les angoisses et les terreurs qui le saisissaient de jour comme de nuit, ainsi que la liquidation méthodique de l’intelligentsia algérienne.

Said Mekbel raconte également ses déboires avec le régime algérien qu’il n’aura de cesse d’éreinter dans ses écrits aussi bien dans le journal Alger Républicain que dans les colonnes du Matin où il avait sa place en page 24.


Dans cette série d’entretiens, « Mesmar Djeha » narre encore son arrestation en 1967, à l’époque, jeune journaliste à Alger Rep’, par la sécurité militaire ainsi que les tortures qu’il a subies pendant trois mois.

Said Mekbel avoue aussi qu’il soupçonne le général Toufik, de son vrai nome Mohamed Mediene, patron des services de renseignement algérien, d’être derrière certains assassinats de journalistes et d’intellectuels; il explique que le « grand malheur » de l’Algérie est la « corruption financière » et « morale ».

Avec l’autorisation de l’auteur de ces entretiens, nous publions des extraits de ce livre.

    • Said Mekbel raconte Tahar Djaout

    « Le courage que j’ai trouvé pour lutter et trouver la force de ne pas me laisser faire vient de l’injustice que j’ai éprouvée quand Tahar a été assassiné. Ça a été un moment de révolte. On ne peut pas dire de quelqu’un qu’il a été injustement assassiné. On n’a pas le droit de dire qu’il y a des morts justes et des morts injustes, mais celle de Tahar fait partie de ces morts vraiment cruelles. Elle m’a giflé, elle m’a réveillé. Et c’est un peu pour cette raison que je lutte et que je veux vivre. »

    • Assassinat des intellectuels

    « Si vous prenez tous ceux que l’on a assassinés, tous, de Lyabès à Flici, en passant par tous les autres, ce sont des gens qui ont toujours cherché, en plus de leurs métiers, à transmettre quelque chose à la jeunesse. Ces gens rencontraient les jeunes et organisaient beaucoup de conférences sur la drogue, sur la jeunesse, sur la poésie, sur la communication...On a cherché à éliminer ceux qui avaient le pouvoir de transmettre. Je pense que c’est un projet qui existe toujours. Il y a des gens qui ne veulent pas que l’on transmette un certain héritage de la civilisation. Je suis persuadé de ça. »

    • Mardi, jour des mises à mort

    « J’ai réfléchi et j’ai pu reconstituer un scénario. Les gens se rencontrent à la mosquée le vendredi. Le grand chef se réunit avec le petit chef et lui dit : « Cette semaine, tu vas me tuer X. » Ça, c’est le vendredi. Le samedi matin, le petit chef va rassembler sa petite bande et va répartir les tâches. Les tâches, c’est reconnaître les lieux, reconnaître la victime, trouver les armes. Le dimanche, celui qui est chargé d’une mission de reconnaissance se déplace sur les lieux pour reconnaître la rue, les obstacles et, si possible, rencontrer la future victime, recueillir des renseignements, voir si elle prend ou pas sa voiture, si elle sort d’un immeuble, etc. Tout ce qui est pratique. Le lundi, généralement, il y a une deuxième rencontre avec la bande pour voir s’il y a des armes, si la reconnaissance s’est bien passée. Si tous les renseignements sont recueillis, le mardi on assassine. Et le mercredi on se sauve. Il faut que les gens se sauvent le mercredi et le jeudi, pendant deux jours. Puis le vendredi, nouvelle rencontre à la mosquée. »
«Mesmar Djeha» confessait avant son assassinat : «Il faut que l’on sache que je n’ai plus peur»
    • Vaincre la peur de mourir

    « Actuellement, je ne me protège plus. Je pense qu’il faut que l’on sache que je n’ai plus peur. Quand je dis que je ne me protège plus, non ! Ce que je devrais dire, c’est que je maîtrise mieux ce que je fais. Je ne me cache plus, je prends des risques et je veux qu’on sache que je n’ai plus peur. »

    • La corruption, le grand malheur de l’Algérie

    « J’ai conscience que je représente une minorité dans le sens où j’ai la chance d’appartenir à cette catégorie qui a les yeux ouverts sur le monde. J’ai la chance d’avoir fait quand même des études, d’avoir vécu dans d’autres pays, France, Italie, Allemagne, d’avoir fréquenté d’autres sociétés. Dans ce sens, je fais partie d’une minorité. Mais mes écrits suscitent des réactions populaires que je peux constater dans la rue. Par exemple, je paie très rarement mes repas dans les restaurants, parce qu’il y a toujours quelqu’un qui me reconnaît et qui paie mon repas.

    Pour cela, je suis convaincu d’appartenir quand même à une majorité. Mais je ne partage pas les idées islamistes de cette majorité. C’est cela qui m’en sépare. Je partage cependant leur lutte contre l’injustice sociale, contre la corruption. Le grand malheur de l’Algérie, c’est la corruption. Il n’y a pas que la corruption financière, il y a aussi la corruption morale. Certains intellectuels sont corrompus. Et je crois que c’est cette corruption qui a atteint la famille, qui s’est répandue partout. C’est le grand mal. Et c’est pour ça que les idées des religieux gagnent du terrain, parce que la religion propose la propreté, la propreté morale, etc. Et le premier homme qui viendra chez nous pour réclamer la justice, il va gagner. »

    • L’école, ce mal qui gangrène le pays

    « Le drame de notre pays, c’est la gangrène qui a frappé l’école. Depuis 1969, 1970. Le mal a été fait à l’école lorsqu’on a choisi l’arabisation systématique. Il y a des apprentis sorciers qui ont mené le pays vers cette ruine. Cela a commencé à l’école. Les troupes du FIS, ce sont les troupes de l’école fondamentale. La justice maintenant, ce qu’elle est devenue, ce sont des juges de l’école fondamentale. Les militaires, bientôt, vont être les militaires de l’école fondamentale. Alors, dès que tous les militaires seront ainsi, il n’y aura plus rien. »

    • Les islamistes internés dans les camps du sud d’Algérie

    « J’étais le familier de [Sid Ahmed] Ghozali, l’ancien chef du gouvernement. Et c’est sous son gouvernement qu’on a ouvert les camps du sud. J’ai profité de cette situation pour faire libérer beaucoup de jeunes. Ceux que l’on a pu libérer se comptent par centaines. Des jeunes avaient été arrêtés un peu trop arbitrairement. Parmi les personnes qu’on a fait libérer, il y avait de vrais militants du FIS, des activistes.

    Mais on est intervenu, parce qu’on connaissait leurs familles ou leurs proches. Je peux donc dire que j’ai fait souvent plus, pour les islamistes, que les islamistes eux-mêmes. J’ai fait ça par devoir. Mais souvent je reçois des lettres insultantes qui me reprochent de n’avoir rien dit ou d’avoir contribué à l’ouverture des camps. Ce sont ces injustices qui me révoltent un peu. Ce qui me touche aussi, c’est quand on porte des jugements sur ma personne, ce qui montre que les gens appliquent des clichés, de manière systématique, à tout le monde. »

    • Jeune journaliste torturé en 1967 par la sécurité militaire

    « Une fois, un de mes tortionnaires m’a dit, deux jours après m’avoir bien torturé : « Ah, c’est bien, tu as résisté, c’est bien, je te félicite. » Il te torture et après il te félicite. C’est toujours un rapport de force. Il ne faut jamais perdre sa supériorité sur l’autre. Et la seule arme que l’on possède, c’est la réflexion. Il faut sentir l’autre, appréhender comment lui te perçoit... Certains de mes rapports avec mes tortionnaires se sont transformés. Vers la fin, l’un d’eux m’a demandé si je pouvais lui faire une lettre pour son supérieur afin que l’on revoie sa situation.

    Voilà, des tortionnaires qui viennent te voir pour que je leur écrive une lettre, c’est quand même terrible. C’est pour cela qu’il faut toujours être lucide. C’est pour apprécier ces moments. Parce que c’est là que ça bascule. Je crois qu’il y a un énorme courage intellectuel qui peut vaincre, à condition que tu restes toujours lucide. Ce qui est dur, c’est la douleur. Ce sont les premiers coups dans le ventre. Pour l’électricité, ce sont les premières décharges. Non, ce ne sont pas les premières d’ailleurs. Ce sont les deuxièmes. Les premières, c’est toujours une surprise.

    Mais la deuxième fois, tu sais ce que c’est. Donc, ce sont les deuxièmes qui sont dures. Et par la suite, tu t’habitues vite. C’est tout. Alors, il faut gérer ta situation. Être lucide sans arrêt. Il faut essayer d’identifier tes tortionnaires, de voir si celui-ci a l’air méchant, s’il a l’air sadique, s’il te respecte. Il y en a qui savent que tu es diplômé, que tu es journaliste. Tu sens qu’ils te respectent. Mais d’autres, non. Il faut être lucide, c’est tout. »

    Les intertitres sont de la rédaction


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