El Hasnaoui


Un artiste qui habite l'âme de sa patrie

El Hasnaoui
Un artiste qui habite l'âme de sa patrieUne seule œuvre artistique pourrait marquer une culture, une civilisation, un pays et tout un peuple. Une seule œuvre est capable de faire d'un artiste une idole, un génie, une école. Ce fut le cas de Kateb Yacine avec Nedjma. Ce fut également le cas de Cheikh El Hasnaoui avec une production certes limitée en quantité, mais bigrement riche en qualité.

Chantées en kabyle et en arabe algérien, les chansons de cet artiste mythique ont marqué des générations d'Algériens et d'Algériennes par leurs messages et leurs mélodies, sans oublier cette voix unique qui les a interprétées. C'est à l'occasion du dixième anniversaire de sa disparition que les journalistes Madjid Benbelkacem et Mourad Mahamli lui ont consacré toute une émission le 6 juillet 2012 sur les ondes de la radio canadienne CFMB 1280. " Le maître de la chanson chaâbi algérienne Cheikh El Hasnaoui revisite la mémoire des membres de la communauté algérienne établie à Montréal ", pourrait-on lire dans l'annonce de cet hommage radiophonique.   écoutez l'émission


Né à Ait Aissi, en Kabylie, le 23 juillet 1910, Cheikh El Hasanoui, de son vrai nom Mohamed Khelouat est un chanteur algérien du style chaâbi. Il a passé une grande partie de sa vie à Saint-Pierre de l'Île de la Réunion où il a rendu l'âme un 6 juillet 2002, loin de sa terre natale. Ayant perdu sa mère alors qu'il était encore bébé, il a été élevé par sa famille. Après avoir fréquenté des écoles coraniques en Kabylie, il quitte son village dans les années 1930 pour s'installer à Alger, la capitale. C'est là que le fils de Kabylie s'est mis à la musique chaâbi. Avec sa voix grave et ses textes profonds et sincères, El Hasnaoui a habillé son œuvre par des instruments  tels que le mondole, le banjo, la percussion et le violent notamment. Selon l'auteur compositeur et interprète Rezki Grim : « El Hasnaoui a une façon particulière de jouer à la mondoline. D'ailleurs, dès qu'on entend le son que dégage cette dernière, on devine que c'est la touche unique du Cheikh. C'est indéniable, il a donc son propre réglage de cet instrument  qu'il ajuste au timbre de sa voix légendaire. »

L'exil cruel

Le répertoire kabyle d'El Hasnaoui est sorti des tripes de la Kabylie, de son enfance et de cet amour fou qu'il vouait à son village, à sa famille et surtout à sa bien-aimée. Celle-ci hante ses jours et ses nuits, son âme et son être, ses rêves et ses perspectives. Il l'aime tellement qu'il n'aspire qu'à la retrouver un jour pour lui communiquer tous les sentiments qui le brûlent et qui le préoccupent au plus haut point. Cependant, ces retrouvailles tant souhaitées sont étroitement liées au retour possible chez lui, parmi les siens. Lui, l'exilé intérieur puisqu'il a quitté son village natal pour aller à Alger, lui l'exilé extérieur forcé de vivre en France et à l'île de la Réunion, il ne pouvait donc qu'exprimer à travers ses chansons cette nostalgie douloureuse qui a fracassé la vie de n'importe quelle personne arrachée à son milieu naturel.  En fait, beaucoup d'informations circulent encore à propos des causes de ses deux exils, de son divorce brutal avec son village, sa famille et sa patrie.  Selon certaines sources, cette coupure catégorique a été provoquée par un amour impossible, brimé par la tyrannie des aînés, les gardiens du temple villageois. Cependant, le départ, la fuite, l'exil n'ont pas pour autant apaisé la douleur  et encore moins les émotions sublimes de l'artiste. Observateur perspicace, visionnaire certain, El Hasnaoui  a dénoncé par ''La Maison Blanche'' (L'aéroport d'Alger) et '' Intas Ma Diyas '' (Dites-lui s'il reviendra) le génocide qui a vidé la Kabylie de ses hommes en laissant derrière eux des femmes et des orphelins. L'exil a forcé les femmes kabyles à entretenir seules la demeure et à attendre le retour de l'être aimé. Le vide et l'attente de son retour les tourmentent et  les torturent : « Le bateau l'a emporté et les mers nous séparent. Que Dieu le protège et le guide dans le droit chemin. Il ne partage ni nos moments de joies et nos tristesses. On a Hâte  de le revoir. Si le destin le vide même égaré, on espère toujours son retour »

L'amour fou et éternel : le Roméo kabyle

Fadhma, cette femme mystère ou la Juliette kabyle a non seulement habité l'artiste, mais toutes les générations qui ont écouté ses chansons. A-elle vraiment existé cette femme ? Pourrait-on aimé une personne à ce point ? Qu'est-elle devenue ? Autant de questions qu'on pourrait se poser rien qu'en écoutant ce chef-d'œuvre. El Hasnaoui  a  déclaré, non sans complexe, son amour sur les toits : « Fadma, tu m'as tué, tu m'as égorgé, tu m'as torturé. Je veux te raconter mes douleurs. Je chante sur toi. Je t'aime, je te veux. Ton amour est enraciné en moi, mon cœur saigne, je veille, des nuits durant,  je pleure aux étoiles. J'erre dans les rues comme un fou. Je te rêve, je suis meurtri. Les insomnies me dévorent. Tu es mon seul remède ». Aussi, il est important de souligner que cette intensité amoureuse n'a pas été déclenchée par un coup de foudre de l'adolescence, mais elle existe dès l'enfance. La chanson ''AMEDH'UH'' le confirme : « Quand nous étions enfants, nous jouions devant la porte. Les parents nous ont séparés. On ne s'est plus revus. On s'est vraiment aimés et ne crois surtout pas qui te dira que je t'ai oubliée. Notre serment est toujours respecté. Je t'aime tellement que j'implore Dieu nous réunir un jour. Mon cœur est meurtri, mon sort aussi. Si tu as tout oublié, moi pas. Nos rendez-vous sont ancrés dans ma mémoire et ton amour ne cesse de se renouveler en moi. »

Tqvayliyin : hommage aux femmes kabyles

Pour El Hasnaoui, les femmes kabyles sont les véritables trésors des villages de la Kabylie : « Je ne peux que faire les éloges des femmes kabyles », dira le cheikh à radio Paris dans les années 1960. En effet, dans la chanson ''Tiqvaylin'' (Les femmes kabyles), il leur rend hommage d'une façon admirable : « Chapeau bas Femmes kabyles obéissantes et belles. Vous avez inspiré les poètes. Vous avez marqué tout le monde. Même les émigrants chantent votre beauté et votre dévouement. Nous vous aimons. » L'artiste reconnaît le rôle qu'ont joué ces femmes pour entretenir la demeure en l'absence des mâles qui ont déserté les villages en laissant toutes les responsabilités sur leurs épaules. Aussi, il admet qu'elles ont toujours embelli la Kabylie et ne laissent personne insensible à leur beauté et à leur grâce. Dans la douleur et dans le besoin, elles se rassemblent pour affronter la dureté de la vie et parfois pour pleurer les absents. En effet, l'exil leur a arraché des êtres chers ou indispensables pour leur équilibre personnel et social. Cependant, elles assument leur responsabilité contre vents et marrés et leur honneur est toujours intouchable. Mais dans leur for intérieur, elles attendent toujours le retour des personnes chères, car ce n'est  qu'ainsi que la tristesse se transformera en fête.

Parallèlement, El Hasnaoui, tout en sublimant les valeurs de sa Kabylie, ne s'est pas gêné à dénoncer certaines pratiques qui malmènent les droits des femmes. Dans cette chanson ''A vu Tabani'' (vieux féodal), l'artiste invite ce rapace d'un autre village à cesser de convoiter une jeune fille qui ne voulait pas de lui : « Notre fille mérite un jeune de son âge. Notre beau village est bien protégé et nos filles sont épanouies et y vivent en toute quiétude. Notre fille, on en a besoin, elle a déjà son prince . Elle n'est pas à vendre.  Et notre territoire est une forteresse que nul ne peut franchir sans notre aval. »

Djamila Addar



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