Feraoun : Mourir pour être libre!

Feraoun : Mourir pour être libre!

« Non, le temps de la Jeanne d'Arc est passé pour l'Algérie puisqu'il y a la Kahena. » Mouloud Feraoun

Mouloud Feraoun est un écrivain algérien d'expression française. Il est né en 1913 en Kabylie et a été assassiné par l'OAS en 1962 à Alger, la veille de l'indépendance de son pays. Un pays qu'il n'a pas vu libre, mais déterminé à s'affranchir du joug colonial et de la cruauté de la bêtise humaine. Si le premier objectif est atteint, le second demeure la grande énigme de ces cinquante dernières années.

Il n'y a point de colons, ni d'envahisseurs, mais l'Algérie va mal, très mal même. L'Algérien aussi se sent mal, très mal. À travers cet article, on découvre une petite partie du monde solitaire d'un écrivain qui tenait un Journal pour immortaliser tout ce qu'il pensait, voyait et entendait pendant cette période cruciale de notre histoire. C'était l'évolution tant attendue d'une révolution qui est entrée dans les annales de l'histoire.

Naître et mourir pendant la colonisation, les guerres, la pauvreté et la haine ne doivent pas être une tâche facile pour un écrivain aussi intelligent et perspicace que Mouloud Feraoun. Dans cet état de fait, ce dernier n'avait pas un grand choix pour tracer son propre chemin et son propre destin. Ceux-ci auraient-ils pu être différents de ceux de son peuple?  En effet, la ligne de démarcation tenait à un fil très mince. Faire la guerre ou prôner la justice et la paix au sein d'un système colonial qui a duré longtemps sur un territoire qui n'a jamais été le sien. Cependant, que pourrait faire un jeune kabyle dans les années 1920 pour s'imposer? Le poids de la défaite des aïeux face à l'envahisseur pesait encore sur les reins de plusieurs générations. Ajouter à cela la pauvreté et la cruauté du colonialisme qui ont désarmé les plus déterminés à s'affranchir. Mais voilà, une nouvelle ère s'amorce et le 20ème siècle annonce des lueurs d'espoir dans les têtes et les cœurs des Algériens.

Nous sommes au début de la guerre de libération nationale. Le FLN, déterminé à déloger la France, a ratissé large auprès des ''Indigènes''. L'heure est grave. Tout le monde doit choisir son camp et en assumer les conséquences. Chaque jour, on apprend que tel est monté au maquis, tel français ou collaborateur sont abattus. Mouloud Feraoun, instituteur hanté par de moult questionnements, sentait les bouillonnements qui traversaient sa région et son pays. Rien ne se disait à haute voix, mais tout se savait et  se faisait dans une discrétion hallucinante basée sur la loyauté et l'honneur.  D'ailleurs, dans son Journal, on pourra lire : " Je suis en équilibre sur une corde bien raide et bien mince "… " Je suis de ces gens compliqués qui ont appris à l'école beaucoup de choses inutiles ". Il avait vite compris que d'autres facteurs, en dehors de l'école, forgeaient la personnalité des hommes. La vie en particulier.

La réalité balance en pleine face de l'histoire présente les évidences longtemps enfouies dans le subconscient des différences. Le constat est amer. Il y a eux et il y a nous, dirait l'auteur. Ils sont maîtres chez nous. Nous sommes leurs serviteurs chez nous. C'est ainsi que la rage et la colère prennent le dessus sur la soumission : " Soudain, le silence devint maître des lieux désertés ou hantés par des ombres présentes et absentes à la fois. L'habituel commerce du verbe déclare faillite et chaque identité se range dans un camp tacite. " Point de communication. Point d'échanges routiniers qui faisaient le village, la ville, la vie humaine. Et dans ce tourbillon gris et malsain, l'écrivain, l'observateur se sentait seul, entredéchiré et révolté : " … je me suis sauvé chez moi bouleversé "

La vie routinière n'a plus le droit de cité dans les villages et encore moins dans les villes. Les fins observateurs ont rapidement compris que l'ordre établi depuis plus d'un siècle était menacé et que la présence française en Algérie était bel et bien en danger. Le Journal de Feraoun, pour illustrer cette pression et cette ambiance, relate entre autre, les propos de cet inspecteur du primaire hanté par la suspicion et la méfiance à l'égard des ''Indigènes'' : " Et dire que peut-être, il se trouve parmi eux, celui qui me coupera le cou " Donc, le fossé s'était rapidement creusé entre ces deux mondes que tout séparait et qui, en fait, ne s'étaient jamais connus ni aimés et encore moins respectés :" …cette barrière de toile grise et sale avait l'allure d'une triste cloison entre deux mondes prêts à se haïr."

Le paysage politique avait changé. Les perspectives des uns et des autres aussi. Il y avait d'abord le FLN avec constante détermination à libérer l'Algérie à n'importe quel prix. Ses contacts étaient triés au volet et ses pressions sur la population étaient régulières et fermes. Il y avait ensuite les compatriotes qui devaient faire des choix et en assumer les conséquences. Il y avait enfin les colons et la France qui ne cessaient d'amplifier leur arrogance et leur barbarie.

L'instituteur revient chez lui en Kabylie après avoir séjourné deux à Alger. Le paysage qu'il fixait lui criait sa nudité : "  Que viens-tu faire ici, toi qui as réussi à fuir? "  Les sentiments contradictoires envahissaient alors le fils de Kabylie. Il se culpabilisait de s'être absenté aussi longtemps, mais affichait dans le même temps un certain mépris à cette nature sans ''âme''. Cependant, la nature ne le préoccupait pas autant qu'il l'était par ce que pensaient ses compatriotes de l'évolution de cette chose qui s'appelle la guerre contre les Français. Tout se faisait graduellement et surtout intelligemment. Quand les Kabyles se retrouvaient entre eux, les langues se délaitaient et commentaient bon train l'actualité, mais quand ils sont en face des colons, l'hypocrisie qui continuait à gérer ces deux mondes devait être entretenue jusqu'à nouvel ordre. Les colons applaudissaient dans leur for intérieur l'arrivée en grand nombre des soldats français. Les kabyles, de leur côté, " découvrent avec une joie enfantine qu'un impossible rêve est en train de se réaliser " En effet, " Le maquis a conquis les cœurs du moment qu'il lutte contre l'oppresseur. Et tel apparaît le Français ". C'est ainsi que le courage et l'honneur étaient devenus la force qui animait les compatriotes de l'écrivain : " On la sent drapée, cette foule, dans une dignité nouvelle, raide comme un habit neuf. Un habit taillé sur mesure dont elle est décidée à payer tout le prix. "

Le FLN d'une poignée d'hommes en 1954 était devenu le FLN du peuple. Des milliers de rencontres et de formations clandestines pour la population se faisaient à travers le pays. Les messages des Fellagas parvenaient régulièrement aux populations acquises : " L'hiver approche, leur ont-ils dit, il ne sera plus possible de vivre dehors, dans le maquis. Il vous arrivera de recevoir des nôtres. Il faudra les héberger : ils ont besoin de manger et de se reposer sous un toit. Les notables arrangeront les choses. Nous leur faisons confiance. Nous sommes une race hospitalière qui a le sens très vif de l'honneur… "

Désormais, le prétendu mariage ''Algérie-France'' battait de l'aile. Les tentatives de réconciliation étaient vaines : " Plus que jamais nous nous enfermons dans nos univers différents et hostiles. Eux, avec la nostalgie d'un passé pour lequel ils sont décidés à lutter. Nous, avec le fort espoir d'un avenir meilleur pour lequel nous acceptons de mourir. ". L'Algérie a son passé et son histoire. Elle est capable de vivre et de construire son avenir sans la France : " Non, le temps de la Jeanne d'Arc est passé pour l'Algérie puisqu'il y a la Kahena. ", écrivait Mouloud Feraoun dans son Journal.

Huit livres parmi d'autres - Le Journal de Mouloud Ferraoun.


Djamila Addar

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