Mulac tamazight ulac, ulac


Matoub, la conscience de l'âme engagée


Mulac tamazight ulac, ulac En ce 25 juin 2011, nous avons commémoré l'horrible assassinat de notre cher artiste kabyle, berbère et algérien Matoub Lounès. Les forces du mal pensent avoir le pouvoir de décider de la vie et de la mort des gens uniques qu'elles ne pourront jamais égaler.  Qu'elles le veuillent ou non, Matoub est l'enfant de ce pays qu'il aimait tant. Tout lui appartenait. Du désert à la méditerranée en passant par le Djurdjura son port d'attache. Il a défendu une cause juste et légitime. Tôt ou tard, cette cause finira par triompher. L'idéal qui l'habitait nous habite encore et encore. Il est porté par des millions de Berbères à travers le monde.  Aujourd'hui, notre peuple et notre pays vivent des drames qui sont parfois indescriptibles. On sème la confusion pour assimiler les Berbères. On achète les vendus pour mieux diviser les militants. On endoctrine les gens pour qu'ils ne pensent qu'à la mort. Terrible constat!  Le pays est de tout temps colonisé. C'est un fait. Le peuple quant à lui se débat à travers les siècles pour ne pas perdre sa dignité, sa culture, sa langue et son identité. Il ne pensait qu'à sauvegarder tout ce qui incarne son honneur, car sans lui, il ne trouve aucun sens à la vie. Matoub fait partie de ces générations qui ne veulent pas se contenter du peu. Ces générations qui ont su et pu grâce à leur génie et cette rage qui les habite, à crever l'abcès d'un silence qui n'a que trop duré, Matoub a crié haut et fort son existence de Kabyle, de Berbère et d'Algérien amazigh. Point de nuance et encore moins de confusion dans son discours artistique et médiatique. Il a voulu vivre dans un pays libre, démocratique, juste, pluriel mais surtout un pays qui assumera d'abord son passé millénaire, son présent berbère vivant et qui bâtira une société inclusive. Ce qui est extraordinaire dans son approche est qu'il s'est battu pour qu'il n y ait point d'amalgame entre la religion et l'identité. Mieux encore, il pensait qu'un Algérien avait le droit d'être ou de ne pas être musulman et s'il choisissait l'Islam, il ne deviendrait pas automatiquement arabe.  Malheureusement, beaucoup de Kabyles et surtout d'Algériens ne comprenaient pas son message. Les premiers le trouvaient un peu trop excessif à leur goût. Les seconds le trouvaient raciste, antimusulman et anti-arabe. Matoub n'avait pas d'opportunité de s'expliquer dans son propre pays auprès des siens, qu'ils soient berbérophones ou arabophones. C'est à travers les médias étrangers que les Algériens discutent, débattent, se chicanent ou s'engueulent. Matoub a marqué des générations et des générations de Berbères à travers toute l'Afrique du Nord. Ceux qui l'ont assassiné en 1998 pensaient éradiquer le phénomène Matoub. Ils se trompent, car son aura ne fait que grandir. Son répertoire et ses prises de position ne font que briller au fil du temps. En effet, Matoub incarne le véritable modèle d'un artiste talentueux et engagé dans tous les sens du terme. Quant à nous, plus le temps passe, plus notre douleur s'enfonce. Le vide qu'il a laissé ne pourrait être comblé de si tôt. Ils nous ont arraché son corps, mais pas son âme. C'est celle-ci justement qui nous interpelle au quotidien. " Que faites-vous depuis mon départ brutal? ", pourrait-il nous demander. Chaque Kabyle, chaque Berbère a sa propre réponse  en son âme et conscience.  

Djamila Addar   


L'impact de Matoub


Matoub est le fruit d'une situation anormale qui  n'a que trop duré. Il a réagi. Il a dénoncé. Il a contribué à l'éveil des consciences, car, tout geste qu'on pose  sans conscience ne peut engendre que la ruine de l'âme. Et c'est cette conscience qui a été au cœur de tous les engagements de Lounès.

Le phénomène Matoub aurait-il existé s'il était né dans un pays démocratique ? Aurait-il existé s'il était né dans un pays berbère qui assume son identité ? Il y a autant de questions que de réponses. " Je suis un chanteur d'abord. J'aurais aimé chanté dans un climat de quiétude. Cette situation, je ne l'ai pas choisie ", disait-il à tous ceux qui l'interviewaient. On peut spéculer longuement sur les facteurs qui enfantent des génies à travers l'histoire des peuples. Ceci étant dit, les faits sont là. La réalité est là également.  Matoub a vu le jour dans un pays qui a arraché chèrement son indépendance d'un colonialisme français qui disposait cruellement des biens et des êtres de l'Algérie. Cependant, le beau rêve des révolutionnaires algériens et notamment de Abane n'a pas tardé à être confiné dans les archives de l'oubli, car, le peuple a découvert à ses dépens aux premières années de l'indépendance qu'un autre groupe chérissait un autre rêve. Un rêve d'imposer une dictature avec tout ce qu'elle comporte comme répression et  déni de tout ce qui est authentiquement algérien. En effet, le groupe de Oudjda a déclaré la guerre aux Berbères. L'Algérie, selon Ben Bella est arabe. Donc, Tamazight et notamment le Kabyle sont de  facto la bête noire et un véritable obstacle au projet arabo-islamiste de Boumediene et ses compagnons. Il est évident que leur projet passe d'abord  par la liquidation et l'emprisonnement de l'élite qui s'oppose à leur projet criminel. Ensuite, ils se sont attelés à arabiser l'école et le peuple sans oublier les médias lourds qui diffusaient à l'année longue les produits culturels égyptiens ou étrangers tout en censurant tout ce qui est algériens et surtout kabyle. Donc, Matoub a grandi dans ce monde dans lequel il n'arrivait pas à s'identifier. Ce que sa mère et sa société kabyle lui inculquaient n'ont rien à voir avec ce que le pouvoir central scandait dans tout le pays. Il a commencé d'abord par prendre ses distances de l'école qui s'arabise de plus en plus. Il a pris ensuite en charge sa propre formation. De fil en aiguille, il a enfin forgé sa personnalité et tracé son chemin en tant qu'artiste talentueux, mais aussi en tant que Kabyle engagé dans un combat périlleux pour la reconnaissance de son identité et de sa langue ancestrale.


Matoub et sa génération :


Sa génération est née pendant et après la révolution algérienne. On pourrait la répartir en trois catégories. La première pensait comme lui. Elle est enragée de subir le dictat de l'État central et se mobilise clandestinement pour sensibiliser la population universitaire notamment à suivre les traces de l'académie berbère créée à Paris. En effet, apprendre l'alphabet amazigh était un acte militant en soi.  Donner des prénoms berbères aux enfants berbères était un symbole de courage contre la nomenclature des prénoms officiels. La chair de berbère assurée par Mouloud Mammeri à la fac centrale d'Alger était le sanctuaire d'une jeunesse intelligente et assoiffée de se réconcilier avec son passé et de bâtir son présent et son avenir sur des bases amazighes. Le pouvoir de Boumediene n'a pas tardé à fermer cette chair en 1974. Aussi, la seule radio kabyle qui existait bien avant l'indépendance dérangeait. Donc, on a limité son émission et on lui a  donné un numéro ''2'' pour qu'on n'entende plus le mot kabyle. C'était trop pour les baathistes et les islamistes de sentir le fait kabyle. Il fallait balayer tout ce qui rappelle aux Algériens leur histoire millénaire. La deuxième catégorie de cette génération est composée surtout d'artistes. Certains étaient  franchement engagés comme Ferhat Mhenni. D'autres véhiculaient un discours subitement engagé et esthétiquement bien ficelée comme Idir. D'ailleurs, le premier album de ce dernier est devenu dés sa sortie un classique et une référence à la douleur berbère et pour la chanson moderne algérienne.  Paradoxalement, ses chansons passaient à la télévision algérienne. Certaines sources disaient que même Boumediene a été discrètement voir l'un des galas de Idir. Le phénomène Idir a ratissé large en Algérie et même au-delà des frontières du pays. La chanson moderne algérienne est née et elle est kabyle. Dans ce paysage artistique de haut niveau, Matoub n'était pas accepté. On lui refusait le statut d'artiste et même de militant. On le percevait trop violent, voire raciste. Ce n'est que dans les années 80 que le phénomène Matoub s'est imposé, car il est porté par la rue, le peuple. Et le club des artistes commençait à réviser sa perception. Quant à la troisième catégorie, elle n'a pas changé. Elle n'a jamais cessé de lui mettre des bâtons dans les roues pour le casser en vain.


Matoub et la nouvelle génération


Les jeunes kabyles qui sont nés dans les années 1970 et après ont porté le cri de Matoub comme un seul homme. Il est devenu désormais leur idole, leur référence pour un combat qui ne fait que commencer. Ils ont adoré ses mélodies et surtout son verbe clair, cohérent et parfois cru. Point d'amalgame. Point de négociation. Point de confusion. " Je suis amazigh et je ne suis pas obligé d'être musulman. Libre à ceux qui veulent être musulmans. La liberté des uns s'arrête quand celle des autres commence. ", disait-il. Le printemps berbère de 80 et la répression qu'a subie la Kabylie a coupé définitivement le fil qui était déjà fragile entre la Kabylie et le pouvoir d'Alger depuis la guerre de 1963 que lui a déclarée le FFS de Hocine Ait Ahmed. Matoub drainait des foules impressionnantes. Il a été censuré par les médias algériens, mais ses chansons sont dans tous les foyers et surtout dans toutes les têtes d'une jeunesse fière de son identité et surtout qui demandait toujours davantage du pouvoir. La Kabylie jeune et rebelle est acquise au discours de Matoub sans réduire pour autant l'apport indéniable  que lui ont apporté d'autres chanteurs kabyles qui ont porté la revendication à leur manière. Faut-il préciser que le fait de chanter en kabyle est un acte militant en soi? Combien d'artistes talentueux kabyles algérois notamment qui ont chanté en arabe à cause de la pression de la politique antiberbère de l'État algérien?  Beaucoup, mais avec le temps et grâce à une ouverture démocratique timide, on a découvert qu'ils avaient  composé au moins une chanson dans leur langue maternelle. Et depuis les années 90, d'autres jeunes artistes kabyles d'Alger ont crevé l'abcès et chantent fièrement dans leur langue maternelle et surtout reprennent sans aucun complexe les chants du rebelle. Tant mieux pour la culture amazighe!


Matoub et le pouvoir algérien

Le pouvoir algérien n'a jamais sous-estimé le phénomène Matoub Lounès. Il n'est passé qu'une seule fois à la télévision du pays, à ses débuts. Il avait rendu hommage à certains artistes kabyles comme Slimane Azem et Ait Menguellet. Par la suite, son nom a été banni dans tous les médias audiovisuels et écrits. On ne pouvait même pas prononcer son nom dans l'espace public de peur d'être étiqueté de berbériste.  Les réseaux du pouvoir étaient activés pour le diaboliser, le harceler et le dénigrer par  tous les moyens. Il est évident que le meilleur moyen est d'utiliser les Kabyles de service pour donner plus de crédibilité  à leur dessein malsain. Malheureusement pour le pouvoir, plus il le censurait, plus son phénomène prenait de l'ampleur. En 1988, Matoub qui distribuait des tracts appelant à l'apaisement en Kabylie a été criblé de balles. Il a subi toute une batterie d'opérations pour s'en remettre. Avec un corps certes affaibli, comme Matoub le disait, l'esprit et la détermination de continuer à chanter et à lutter pour Tamazight étaient plus que jamais au beau fixe. D'ailleurs, les visites de Kateb Yacine et de ses fans à son lit d'hôpital l'ont comblé de bonheur. Ses fans qui partageaient ses joies et ses peines à la seconde étaient encore plus ravis de le revoir sur scène au stade Oukil Ramdane de Tizi  et à plusieurs endroits en Algérie et en France. Les événements d'octobre 1988 qui ont secoué l'Algérie n'ont pas été un détail insignifiant pour Lounès. Juste après sa convalescence, un album magnifique a inondé le marché. La photo de Lounès en béquilles sur la jaquette du nouveau produit a ébranlé son public et, en espace de quelques semaines, ses chansons étaient apprises par cœur par toute la Kabylie. Encore Matoub, diraient ses détracteurs. Avec toutes ces balles qui avaient percé son corps défendant, sa voix continuait à émouvoir les montagnes majestueuses du Djurdjura. Ces montagnes auxquelles il a rendu hommage et qu'il a associées fièrement à sa vie le lui rendent à chaque seconde depuis son départ brutal. Matoub a donc survécu physiquement, artistiquement et politiquement au complot voulant le faire taire. Malheureusement pour ces charognards des temps révolus, les échos des chants de Lounès continuaient à faire vibrer les âmes des Berbères non seulement en Kabylie, mais aussi dans toute l'Afrique du Nord. La mafia et ses relais kabyles avaient concocté un autre plan satanique. Cette fois-ci, on le kidnappe et il passe des moments horribles dans une casemate quelque part en Kabylie. La nouvelle de son enlèvement s'est répandue comme une poudrière. Toute la Kabylie s'est soulevée pour exiger sa libération inconditionnelle. La maison de Lounès était inondée de monde, jour et nuit. Désormais, sa famille n'était plus seule. Les médias nationaux et surtout internationaux  se sont mobilisés pour suivre à la seconde la suite des évènements. Matoub fut libéré et toute la Kabylie est soulagée. Encore une fois, plus on s'attaque à lui, plus sa notoriété se propage. Pratiquement, tous les médias de la planète ont parlé de lui, de son talent et de sa cause. Une occasion pour Lounès de crier sa berbérité et de dénoncer en même temps la tyrannie du pouvoir d'Alger. L'image de ce pouvoir a été ternie même si la thèse d'un acte islamiste était mise au devant de la scène politique. Cependant, les querelles kabylo-kabyles ont complètement faussé la donne en accusant Matoub d'avoir participé à une mise en scène malsaine de son propre enlèvement. Cet épisode a énormément affecté l'artiste intègre. Ses détracteurs avaient perdu leur bataille devant la justice française. Et Matoub continue son bout de chemin d'un artiste dévoué à sa guitare et à sa cause. Il a fait le tour de l'histoire de son peuple et de ses combats. Il est temps de passer à un stade supérieur. Un album chef-d'œuvre a résumé le cri d'un engagement sans faille. Une lettre à…s'adresse à la fois aux dirigeants du pays et aux Berbères. Les premiers ont été ébranlés parce qu'il a changé le texte de l'Hymne national algérien écrit par Moufdi Zakaria, mais censuré par les arabo baathistes de la révolution. Qassamen devient désormais Aghuru (l'imposture). Cette fois-ci Matoub a été très loin à leur goût. La réaction de ses ennemis a été fatale. Ils l'ont assassiné en plein de cœur de la Kabylie. Ils se sont assuré qu'il ne survivra point. Pis encore, on ne saura jamais qui a commandité sa mort, à l'instar de toutes ces personnalités algériennes liquidées froidement par X.   Quant aux seconds, il leur a laissé un message cinglant : Sans Tamazight, vous n'êtes rien! Le défi est lancé aux siens.


Matoub, l'Algérie et l'Afrique du Nord.

Matoub a tout lu sur l'histoire  récente et millénaire de son pays et de la Numidie.  La fatalité qui a enseveli son peuple le désarçonnait. Il disait qu'il était conscient de la diversité algérienne. Elle aurait pu être, selon lui, un enrichissement. Malheureusement, elle a été utilisée pour diviser le peuple et monter les Algériens  les uns contre les autres. Il y a de la place pour tout le monde si l'État  n'avait pas d'autres desseins. 13 ans après sa mort, la cause piétine et se débat dans un cercle infernal. Tamazight n'a pas encore son statut officiel comme l'exigeait le peuple berbère. Le pouvoir pense encore avoir des chances d'endoctriner cette région rebelle qu'est la Kabylie à travers l'école et les mosquées.  Avec le temps, tout le monde sera rangé et assimilé. Mais voilà que Mohammed 6, le roi du Maroc, fausse la donne en octroyant à Tamazight le même statut officiel que la langue arabe. Dans ce cas de figure, que ferait Alger? L'avenir nous le dira…

Djamila Addar

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