Omar Oulamara, physicien et écrivain en tamazight, à “Liberté”

“La création d’une académie berbère est l’aboutissement d’un long combat”

Omar Oulamara, physicien et écrivain en tamazight, à “Liberté”

Dans cet entretien, l’auteur et militant du mouvement culturel amazigh et de la démocratie depuis les années 1970, Omar Oulamara, revient sur la décision du président Bouteflika de consacrer Yennayer journée chômée et payée, et jette un regard critique sur les avancées du combat identitaire mené en Algérie depuis des générations de manière pacifique. Ancien professeur à l’université Mouloud-Mammeri de Tizi Ouzou, il a publié plusieurs ouvrages en tamazight, dont Iberdan n tissas, Tullianum, taggara n Yugerten, Timlilit di 1962, Taârabt-tinneslemt n usekkak.

Liberté : Le président Bouteflika vient de décréter Yennayer journée chômée et payée à compter de cette année. Comment analysez-vous cette décision ?
Omar Oulamara : C’est une bonne chose. L’important est de créer les conditions pour que les 41 millions d’Algériens se sentent bien chez eux, puissent travailler et être respectés en tant qu’Algériens. Cette décision contribue pour reconstruire notre algérianité meurtrie, dans une Afrique du Nord unie. Notre pays a réussi le combat de la décolonisation, il est temps de continuer sérieusement l’autre combat, celui de la décolonisation induite par la self-colonisation (ou autocolonisation) de l’Algérie par des Algériens. Il n’y a pas d’ennemis extérieurs (bien que chaque pays roule pour ses intérêts). Aux Algériens de construire leur pays sur des bases saines, en finir avec les mythes de l’arabo-islamisme, protéger toute religion des manipulations politiques, et retrouver l’éternel Jugurtha... pour un avenir décomplexé.

Il est même question de la création prochaine d’une académie berbère. Cette institution pourrait-elle constituer la panacée pour régler tous les problèmes que rencontre présentement tamazight dans son nouveau statut de langue nationale et officielle ?
Tamazight est langue nationale et officielle dans son pays. Elle était nationale depuis des millénaires, et maintenant qu’elle est explicitement langue officielle d’un État amazigh, c’est salutaire. Cela aurait dû être le cas depuis 1962, mais on ne refait pas l’histoire. Nous avançons dans la bonne direction. La création de l’académie algérienne de langue amazighe sera l’aboutissement du long combat de nos aînés qui avaient déjà créé une académie berbère… en exil, en 1966 ! Bien évidemment, nous serons vigilants en ce qui concerne la feuille de route et les femmes et les hommes qui seront chargés de cette grandiose mission. Nous avons de très bons linguistes et beaucoup de jeunes chercheurs qui prendront à cœur leur mission historique. Je n’en doute pas personnellement. Cependant, beaucoup doutent de la sincérité de l’État et craignent que cette institution à venir soit un simple faire-valoir pour “arabiser” tamazight et/ou embourber le développement de tamazight dans de faux problèmes. À l’État de rassurer les citoyens par des actes concrets.

La généralisation de l’enseignement de tamazight est toujours problématique. Pourquoi à votre avis ?
Au début des années 1980, nous étions quelques-uns à assurer, sans aucune autorisation, des cours de tamazight à l’université de Tizi Ouzou et dans quelques établissements et lycées. La situation a bien changé, et c’est tant mieux. Bien évidemment, les taux de scolarisation actuelle en tamazight sont insignifiants, mais les déclarations actuelles du ministère de l’Éducation nationale semblent aller dans le bon sens. À notre avis, une simple instruction, une simple note sur format A4 de la ministre Benghabrit devrait changer la situation : “L’enseignement de tamazight est obligatoire dans les établissements où elle est déjà enseignée.” À ma connaissance, il n’existe dans aucun pays une langue nationale et officielle facultative.

On a vu l’implication active des étudiants et des lycéens dans le combat identitaire. Est-ce à dire que le flambeau est désormais repris par la nouvelle génération ?
Personnellement, je n’ai jamais douté de la mobilisation permanente de notre pays pour des causes justes, que ce soit les jeunes ou les moins jeunes. Tamazight est une des causes justes de notre société qui est au-dessus des petits calculs politiques et autres.
Si la jeunesse a réagi plus énergiquement, c’est qu’elle est directement concernée : quel sera leur pays demain, lorsqu’on voit le mouvement islamo-intégriste qui déstabilise le monde et qui n’offre comme perspective que la mort et la désolation ? Le combat pour une Algérie démocratique, en symbiose avec son histoire multimillénaire assumée, avec ses langues nationales réelles, tamazight et darja, évitera à notre pays de plonger dans ce magma wahhabite, et lui permettra d’assurer sa place et son rôle dans le monde nord-africain et méditerranéen.

Un mot sur le monde de l’édition amazighe, pour terminer. En dépit d’une production livresque conséquente, force est de constater que le livre amazigh souffre d’un manque flagrant de lectorat…
Ceux qui lisent, et il y en a beaucoup, ne le crient pas sur tous les toits ! Il y a actuellement une véritable explosion de la production littéraire en langue amazighe. Il sort des romans, des ouvrages de grammaire, des dictionnaires presque tous les jours. C’est vrai, l’enthousiasme ne remplace pas toujours la qualité, mais ça avance. Sur cet aspect, les déclarations des responsables de l’État ne sont que du vent. Les subventions de l’État ne ciblent nullement la production en tamazight. C’est l’engagement et le dynamisme des auteurs et des éditeurs sur leur temps, leur énergie et leurs économies qui maintiennent cette dynamique évoquée plus haut. Et c’est tant mieux, en attendant une véritable politique nationale du livre amazigh.
Des milliards ont été engloutis dans des subventions pour des œuvres douteuses et parfois fantomatiques, du type “Constantine, capitale de la culture arabe” en 2015. Et pour répondre explicitement à votre question, c’est la qualité qui fait la réussite d’une œuvre, que ce soit le roman ou tout autre ouvrage. Alors, respectons le lecteur, le professeur, l’élève, et le pari sera gagné.

Propos recueillis par : Yahia Arkat

  

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