Omar Aktouf : « L’Algérie ne doit pas recourir à l’emprunt extérieur »

Omar Aktouf : « L’Algérie ne doit pas recourir à l’emprunt extérieur »Il n’est pas question que l’Algérie recourt à l’emprunt extérieur ou à la privatisation des entreprises, estime Omar Aktouf professeur titulaire HEC Montréal.  Dans cet entretien qu’il a accordé à Elwatan.com cet algérien bardé de diplômes propose son plan de sortie de crise.

L’économie algérienne est considérablement affectée par la chute vertigineuse du prix de baril de pétrole. A votre avis, les mesures prises pour y faire face sont-elles les plus adéquates?

 Notons que l’économie algérienne est affectée de mille maux depuis longtemps. La crise du prix du pétrole ne fait que les mettre plus en évidence. Depuis la fin de l’ère Boumediene on navigue à vue : pomper et vendre pétrole et gaz pour tout importer ou presque. Nulle mesure n’est adéquate pour sortir du marasme, le problème de base étant structurel. Les mesures prises, politique d’austérité couplée à de ponctuelles expansions monétaires (ce que fait l’UE depuis 2008) ne sont que sacrifices imposés aux démunis et trappes à liquidités piégées par les cercles vicieux «baisses des salaires/hausse du chômage/rétrécissement de la consommation et des investissements…». On veut guérir un problème néolibéral avec plus de néolibéralisme. On tourne en rond et les coups de boomerangs arrivent avec la grandissante grogne sociale.

Quelles solutions préconisez-vous pour faire face à cette crise ?

Des solutions autant économiques que politiques.

1-      des mesures d’évitement de fuites des capitaux (alors que la libéralisation du commerce extérieur en est un vecteur idéal).

2-      de freinage de la dégringolade du dinar (ce à quoi contribuerait la première).

3-      d’emprunt national pour colmater l’hémorragie du Fonds de Régulation et la fonte des réserves…

4-      de contribution massive de nos oligarques où qu’ils soient (juste impôt…).

5-      de diversification de l’économie (valorisation agricole des hauts plateaux, d’une vaste pétrochimie…).

6-      de confiance du peuple en ses institutions : Seconde République et fin du «système Algérie» actuel (captage de la rente pétrolière, cooptation, corruption).

7-      mise en place d’un gouvernement de salut public incluant la diaspora –abrogation de l’article 51 de la récente constitution.

 Certains experts l’ont suggéré. Pour vous, l’Algérie doit elle se diriger vers l’endettement ?

Non ! À part l’emprunt national dont on peut avoir le contrôle, il n’y a que fuite en avant et gros déboires à venir avec l’emprunt extérieur. Nos réserves  fondent à grande vitesse sous les effets conjugués des fuites des capitaux (30% déjà en surfacturation des importations) de l’exponentielle baisse des recettes en devises, du ralentissement global de l’économie, du creusement des déficits. À présent que le FMI annonce l’imminence de graves hausses de nos déficits, que notre production d’hydrocarbures baisse, que leurs prix ne cessent de chuter, qu’une nouvelle crise mondiale menace de toutes parts, que notre dinar vaut moins que son ombre… qui va prêter à l’Algérie sinon à des coûts et conditions exorbitants ? Ce sera des tonneaux des Danaïdes à répétition ! Poutine, après l’éviction de Gorbatchev, à fait rendre gorge aux oligarques prédateursen une dizaine d’années ! Relevant la Russie de désastre national à quasi nouvelle puissance.Pourquoi pas nous ?

La LF 2016 prévoit l’ouverture du capital des entreprises publiques aux investisseurs privés. Cette option est-elle la plus judicieuse pour relancer l’outil productif national et par ricochet l’économie nationale ?

 Non ! Ce qui précède en donne quelques raisons. J’ajouterai que tant que nos oligarques ne seront pas contraints à faire de l’économie et du business autocentrés, nationalistes, intravertis… et tant que les IDE ne seront pas (comme la LF argentine post-2003 l’impose) soumis à contrôles stricts, aux priorités et intérêts nationaux autant qu’aux profits et dividendes, nous subirons le sort de l’Argentine de 2002-2003, de l’Angleterre sous Thatcher ou du Canada sous les Conservateurs. Ils n’en finissent pas de payer les dégâts des «PPP» (partenariats public-privé). Il ne faut pas oublier que le privé est là pour faire de l’argent et se servir, non pas pour en donner (notamment en salariat) ou pour servir. J’invite nos dirigeants à observer la campagne électorale US. Qu’on considère le meneur démocrate Sanders (socialiste !) ou le républicain Trump (héros populiste, ennemi de l’establishment et de Wall Street) le message de leur succès estle même : l’Amérique sort du néolibéralisme et du modèle US ! Et nous ?

Le projet de la constitution exclut les binationaux de l’accès aux hautes responsabilités de l’État et aux fonctions politiques. Cette disposition continue de susciter de vives réactions. Qu’en pensez-vous ?

On m’a évincé de la liste onusienne des experts nationaux finançables par le programme TOKTEN parce que mon discours anti-néolibéral déplait à nos «élites». Cette disposition ne me surprend pas : la diaspora peut être agent de changement non désiré par ces élites. Les effets seront incalculables en pertes pour le pays.

Le débat actuel est-il à la mesure de l’enjeu politico-économique ?

Hélas non. Je vois un débat politico-économique qui se perd dans le cosmétique. Chicanes d’alinéas de«la constitution», pinaillages de détails sur la «sortie de crise», querelles de chapelles néolibérales... Le vrai débat à instaurer doit tourner autour de 2 axes et ne pas en dévier : 1- l’avènement d’une seconde République et 2-la sortie urgente du modèle US-néolibéral.

Au début des années 80 vous avez décidé de vous installer au Canada parce que le pays ne vous a pas offert les bonnes conditions. Si le même choix se posait à vous aujourd’hui, seriez-vous resté en Algérie?

Je me suis exilé pour d’autres raisons plus graves que ne pas avoir «de bonnes conditions», je m’en explique dans Algérie entre l’exil et la curée. En préface à l’édition algérienne j’explique aussi pourquoi, aujourd’hui, encore plus qu’en 1980, je me serai précipité vers l’exil. Tout en Algérie est plus scandaleux, plus kafkaïen, plus corrompu, plus inextricable… et plus hostile aux gens de franchise et d’intégrité.

Votre livre « Algérie, entre l'exil et la curée », vient d’être publié en arabe chez Arak. Prévoyez-vous d’autres publications s’adressant à un public arabophone en Algérie ?

 Je n’écris pas directement en langue arabe, ce choix sera celui de mon éditeur pour décider quoi faire traduire pour le public arabophone.

Bio express

Né en 1944 en Algérie, Pr Omar Aktouf s’est installé au Canada au début des années 1980. En Algérie, il a occupé plusieurs postes importants dans des entreprises. Une fois au Canada, il a été consultant pour plusieurs grandes firmes parallèlement à son travail de recherche et d’enseignement. Il est membre fondateur du centre humanismes, gestion et mondialisation et membre du conseil scientifique d'ATTAC Québec. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages traduits en plusieurs langues dont «Algérie : entre l'exil et la curée », «La stratégie de l'autruche» et «Halte au gâchis». Ses ouvrages lui ont valu plusieurs distinctions. En 2011, il est classé parmi les 75 personnalités marquantes de l’histoire récente du Canada.


Entretien réalisé par Mina Adel

 

EL WATAN


 

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