Belaïd Abane. Auteur du livre Nuages sur la Révolution, Abane au cœur de la tempête

Belaïd Abane. Auteur du livre Nuages sur la Révolution, Abane au cœur de la tempête «Abane Ramdane voulait former un bloc national pour faire face au consensus colonial»

Belaïd Abane vient de publier aux éditions Koukou (Alger) Nuages sur la Révolution, Abane au cœur de la tempête. Il développe, sur 430 pages, le parcours militant de Abane Ramdane, ses idées politiques, ses positions révolutionnaires. Il explique le climat d’adversité dans lequel avait évolué Abane Ramdane, celui qui allait être assassiné par ses compagnons de lutte.

- Vous revenez avec Nuages sur la Révolution, Abane au cœur de la tempête. C’est le troisième livre d’une trilogie que vous avez consacrée à Abane Ramdane. Vous poursuivez donc l’exploration d’un domaine historique encore entouré de zones d’ombre.

Effectivement. Le premier était Résistance algérienne, un livre de plus de 700 pages, dans lequel je n’évoque pas uniquement Abane Ramdane. J’ai publié ensuite, en 2012, un pamphlet dans lequel je répondais aux attaques de Kafi, Benabi et Ben Bella aux éditions Koukou. Ce nouveau livre est une continuité des deux premiers. Et, un quatrième est en cours de préparation. Dans Nuages sur la Révolution, j’évoque tous les problèmes apparus au sein de la direction du FLN à partir de 1955, c’est-à-dire à partir de l’arrivée de Abane Ramdane. Abane a repris en main la Révolution en lui donnant de l’impulsion. Il a pris des décisions, a uni le Mouvement national.

Cela n’a pas plu à tout le monde. Surtout que Abane était apparu comme le numéro un de la Révolution. Cela allait déclencher des antagonismes et des ambitions contradictoires. Les nuages allaient s’accumuler pour déclencher une tempête. Et Abane était au cœur de cette tempête. Il n’était pas la victime puisqu’il avait contribué à la déclencher. Il était acteur. La nécessité faisant la loi, il était forcé de prendre des décisions, procéder à des nominations... Quelques mois après le déclenchement de la guerre de Libération nationale, le vide était sidéral. Il fallait le combler.

- Lui avait-on reproché de vouloir organiser le Mouvement national ?!

Bien sûr ! Les dirigeants de la délégation extérieure n’avaient pas apprécié que Abane organise le Congrès de la Soummam, institutionnalise la Révolution et installe une direction. Abane n’y avait pas été de main morte avec les dirigeants extérieurs en réclamant les armes. Des armes qui étaient promises mais jamais arrivées !

Boudiaf et Ben Bella, qui étaient à l’extérieur, étaient chargés d’approvisionner les maquis en armes. Ils ne l’avaient pas fait. Parfois, les armes arrivaient à la frontière est et étaient détournées vers les Aurès par clientélisme. C’est de cette manière que les Aurès avaient «marché» avec Ben Bella. A la frontière ouest, les armes étaient détournées par Boussouf. Il y a une lettre de Abane à ce propos. Abane, qui avait une position nationale, voulait la distribution des armes à toutes les wilayas, notamment la Wilaya IV.

- Pourquoi, on continue à attaquer Abane Ramdane des dizaines d’années après la fin de la guerre de Libération nationale ?

D’abord, parce qu’il n’est pas là pour se défendre et répondre. S’il était au pouvoir aujourd’hui, on lui aurait fait la courbette. Ceux qui avait lancé des accusations et des insultes à l’adresse de Abane étaient ses adversaires d’hier, comme Ahmed Ben Bella et Ali Kafi. Kafi était l’homme d’un clan, celui du MALG. Il était l’homme de Abdelhafid Boussouf. Daho Ould Kablia était un sous-fifre du Malg. Il n’avait pas de posture importante au sein de ce mouvement.

Ould Kablia était loin du temps et des lieux des événements. En 1957, année de la liquidation de Abane Ramdane, Ould Kablia n’était même pas dans la Révolution. Aujourd’hui, il parle de choses qu’il ne sait pas. Il répète les rumeurs et l’idéologie d’un clan. Il reprend le credo de l’Etat profond naissant, c’est-à-dire glorifier Abane, «mort au champ d’honneur», comme cela avait été mis en avant, et le diaboliser ensuite dès que l’on a commencé à parler de son assassinat par ses compagnons.

- Pensez-vous que les historiens algériens ont fait correctement leur travail sur justement cette question ?

Mohamed Harbi avait écrit sur l’assassinat de Abane. Mais les historiens algériens sont tétanisés par le «magister» des historiens «métropolitains». Ils ont toujours peur de dire des choses qui n’entrent pas dans «les couloirs» de l’historiographie française et parfois même coloniale. Il faut dire que les idées de Abane sont toujours d’actualité : la primauté du politique sur le militaire, l’Etat de droit, l’Etat civil...

On y est aujourd’hui (...) Le livre est structuré autour de trois chapitres. J’ai commencé par évoquer le milieu, la famille et l’homme. Car, on ne peut pas comprendre ce que deviendra Abane Ramdane si l’on ne connaît pas son enfance et son adolescence. Abane n’était ni ange ni démon. Il avait une rigueur éthique et morale irréprochable. Il avait un caractère entier. Zahir Ihhadaden, qui avait connu Abane, m’a dit qu’il était juste mais dur. Dans une situation révolutionnaire, il faut se comporter de cette manière.

- D’où venait justement cette dureté ?

Il était rigoureux en toute chose. Il ne pouvait pas supporter le moindre écart à la vérité. Il répugnait l’injustice et l’arbitraire. Dans le livre, je relate le voyage des grands-parents de Abane en Amérique, en Australie et en Nouvelle-Zélande, d’où ils avaient ramené de nouvelles idées de démocratie et de droits de l’homme. Abane s’était rapidement imprégné de ces idées. Moi-même, dans mon enfance, j’entendais des mots que je n’avais jamais entendus par ailleurs : l’Etat, la République, l’autorité, l’autoritarisme… Dans la deuxième partie du livre, je rappelle l’œuvre politique de Abane : l’unification de toutes les forces nationales.

- Etait-il aidé dans ce travail politico-militaire ?

Non ! Il n’y avait personne. Krim Belkacem n’était pas un politique. Il avait une vision sommaire. Mais, Abane travaillait d’une manière collégiale. Benyoucef Benkhedda le mentionne dans son livre. Il fallait prendre des décisions, préparer, agir... A l’époque, les moyens de communication étaient très limités. Ben Boulaïd faisait la même chose dans les Aurès. Abane disait à son épouse : «Je ne veux rien laisser à la France. Je dois intégrer dans la Révolution toutes les forces nationales.» C’est-à-dire, les centralistes, les oulémas, l’UDMA et les indépendants (Motion des 61), les communistes…

Il voulait former un bloc national pour faire face au consensus colonial. A l’époque, les Français cherchaient une troisième voie. Ils avaient été ébranlés par l’engagement de Abane dans le Mouvement national. Tant qu’il n’était pas en révolution, Ferhat Abbas était un alibi. L’engagement de Ferhat avait provoqué ensuite un tremblement de terre dans l’establishment colonial. Abane avait pressenti que l’Algérie allait arracher son indépendance, d’où sa demande de composer un hymne national.

Il avait convoqué Lebjaoui et Benkhedda pour trouver un poète afin d’écrire le texte (Qassaman a été écrit par Moufdi Zakaria et composé par l’Egyptien Mohamed Fawzi en 1955). Moufdi Zakaria avait protesté contre le boycott des commerçants mozabites par les militants du FLN. Les autorités coloniales et le MNA avaient tenté de jouer sur les divisions. Abane avait écrit une circulaire interdisant le boycott des Mozabites… Il avait été derrière la création de l’UGTA et de l’Ugema.

- Ceux qui avaient comploté contre Abane Ramdane ont-ils reconnu sa contribution dans l’organisation du Mouvement national ?

Bentobal le reconnaît. Il disait : «Nous étions des chefs de bande jusqu’à l’arrivée de Abane.» Il disait aussi : «Abane était un grand nationaliste et un grand organisateur, mais nous l’avons liquidé parce qu’il était un dictateur.» Je ne sais pas avec quoi Abane était-il dictateur puisqu’il n’avait pas de force militaire. Par contre, Bentobal, Krim et Boussouf avaient cette force.

- Et quel était son rapport avec Krim Belkacem ?

Il s’agit de deux tempéraments différents. Abane était éruptif et explosif. Krim était peu loquace, diplomate, prenait beaucoup sur lui mais n’avait pas une morale irréprochable. Abane ne pouvait pas supporter cela. Krim se prévalait de son long passé de maquisard. Abane lui disait souvent : «Toi, tu étais au maquis, moi en prison.» Dire que Krim avait ramené Abane est une erreur. Abane était pressenti pour être l’un des douze membres d’un comité destiné à prendre en charge la résistance algérienne. Lamine Debaghine et Zighout Youcef devaient également siéger dans ce comité. En mars 1955, Abane était venu à Alger comme un chef.

- Et d’où venaient donc ces nuages que vous évoquez dans le livre ?

C’est d’abord la question berbériste. Il y a eu des liquidations pendant la Révolution suite à la crise de 1949. Abane avait fait face à Messali. C’est pour cette raison que les messalistes détestaient Abane. Abane déterminait la manière d’agir avec les messalistes. Et entre le FLN et le MNA, c’était la guerre. Les messalistes étaient les premiers à passer à l’acte.

Je me suis intéressé aussi à la relation entre Abane et Krim pendant la période algéroise. Krim était arrivé à la Révolution à la faveur de la crise de 1949. Il devait instaurer l’ordre en Kabylie. Ensuite, la séparation entre Abane et Krim était irrémédiable, l’un est allé au Maroc, l’autre en Tunisie. Abane était accompagné de Dahleb, Krim et Benkhedda. Ensuite ce fut la rupture définitive. Après la mise en prison des dirigeants, Krim eut l’ambition de devenir le chef national de la Révolution. Abane Ramdane était également dur avec les Egyptiens. Ce qui lui avait valu également des problèmes. Les Egyptiens cherchaient à l’époque leur intérêt. J’ai développé tout cela dans le livre.

- Krim était-il derrière l’élimination de Abane ?

Oui, bien sûr. On ne va se raconter des histoires. Krim est partie prenante à 100% dans l’élimination de Abane. Maintenant, je peux le dire. Et je vais le démontrer dans mon prochain livre. Le bras criminel reste Boussouf, mais avec Krim partageant l’idée de l’assassinat.

- Ahmed Rachedi dans son film sur Krim Belkacem soutient que ce dernier n’était pas présent lors de l’assassinat de Abane Ramdane au Maroc. Qu’en pensez-vous ?

Ahmed Rachedi ne connaît pas l’histoire de la Révolution. Il connaît le cinéma et le cinéma, c’est de la fiction. Rachedi fait des films d’autoglorification.

- Dans le livre, vous dite qu’Ahmed Ben Bella s’était félicité, dans une lettre, de la mort de Abane Ramdane. Pourquoi a-t-il eu cette attitude ?

Il est clair que l’assassinat de Abane Ramdane avait arrangé beaucoup de monde. Certains l’ont dit, comme Ben Bella. J’ai déjà écrit un pamphlet pour lui répondre. Par contre, je vais préparer une monographie sur l’assassinat de Abane Ramdane pour répondre aux questions : qui ? Comment ? Pourquoi ? Et après ? C’est probablement le titre que je vais donner au prochain livre. Il y a ceux qui avaient décidé et ceux qui avaient peur de réagir.

La décision fut prise par Boussouf et Krim et Mahmoud Chérif avait marché dans la combine. Bentobal avait été chargé d’amadouer Abane, le mettre en confiance parce qu’ils s’étaient précipités pour le liquider. Abane avait décidé de rentrer pour réinstaller la direction de la Révolution à l’intérieur du pays avec l’appui de certains moudjahidine. Il avait dit : «Primauté de l’intérieur sur l’extérieur.» S’il était rentré, il aurait coupé l’herbe sous le pied de Boussouf, Krim et Bentobal. Son épouse avait témoigné que Abane était prêt à rentrer en Algérie.    

El Watan  

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