Belaïd Abane : « C’est la première fois que le politique prime sur le militaire »

Belaïd Abane : « C’est la première fois que le politique prime sur le militaire »

Écrivain et professeur de médecine, Belaïd Abane vient de publier son dernier livre sur Abane Ramdane : « Nuages sur la Révolution :  Abane au cœur de la tempête » . Dans cet entretien, il revient sur la dernière polémique suscitée par les propos de Dahou Ould Kablia sur la mort de l’un des héros de la Révolution, le rôle du Malg, de Messali…

Vous venez de publier « Nuages sur la Révolution : Abane au cœur de la tempête ». De quelle tempête s’agit-il ?

Abane Ramdane était au cœur de la tempête car il avait pris, en tant que dirigeant de la Révolution, un certain nombre de décisions qui sont allées à l’encontre des intérêts des autres dirigeants. Abane Ramdane était le seul dirigeant qui a eu la haute main sur la Révolution et sur ses affaires nationales et internationales. Cela a contrarié les ambitions de certains de ses compagnons. Aucun dirigeant n’a été à la hauteur de Abane, avant son assassinat ou après. Pour Abane Ramdane, le pouvoir institutionnel doit incarner le pouvoir réel. Depuis son assassinat, le pouvoir réel est caché derrière une façade politique. Krim, Boussouf et Bentoubal se neutralisaient et ne pouvaient pas supporter que l’un d’entre eux devienne président. Bentoubal disait d’ailleurs : « On s’est jurés, Boussouf et moi, que jamais Krim deviendra président ! ». En tant que militaire, Boumédiène avait incarné les deux. Bouteflika aussi a fini par incarner les deux pouvoirs avec la mise au pas des institutions militaires. C’est la première fois que le politique prime sur le militaire.

Ould Kablia a justifié et défendu dernièrement l’assassinat de Abane Ramdane. Que pensez-vous de ses arguments

D’abord, rien ne justifie d’emmener quelqu’un à son insu dans une sinistre ferme à Tétouan au Maroc et de participer à sa strangulation de ses propres mains en l’insultant comme l’a fait Abdelhafid Boussouf. Le Congrès de la Soummam avait pourtant moralisé la violence et les rapports entre les différents dirigeants. Ensuite, ce n’est pas le caractère de Abane Ramdane qui a déterminé sa fin tragique. Son assassinat a été un remède, non pas pour la Révolution comme le pense Dahou Ould Kablia, mais pour le clan qui s’est débarrassé d’un obstacle majeur. Monsieur Ould Kablia qui a rejoint le Malg en 1957 a rapporté les propos de son clan et donc le cercle noir du Malg qui est responsable de l’assassinat. Il a fait en quelque sorte un plaidoyer pro domo. C’est également une manière de réhabiliter le nom de Boussouf qui est gravement entaché dans la mémoire nationale.

Qu’est-ce qui justifie cette sortie de Dahou Ould Kablia ?

Le noyau dur du Malg, c’est-à-dire son cercle noir, est gravement pollué par la culture boussoufienne et ses membres sont des adeptes des rapports de force brutale. Ceci dit, je ne sais pas dans quel état d’esprit était Dahou Ould Kablia et je ne sais pas s’il y a un contexte particulier qui justifiait cette sortie médiatique. Il semblait qu’il s’agissait d’un gage de fidélité au clan des « Malgaches » et particulièrement au cercle noir du Malg qui a du sang sur les mains, des disparitions et d’autres choses qu’il n’a toujours pas assumées. Dahou Ould Kablia s’est attaqué indirectement au président de la République. Il semblerait également qu’on lui aurait envoyé un signal pour lui dire de se tenir tranquille. Mais ce ne sont que des supputations. Je préfère m’en tenir aux faits. C’est tragique et désastreux pour notre pays de continuer à justifier un acte mafieux.

Ould Kablia a démenti avoir justifié l’assassinat de Abane Ramdane en affirmant que ses propos ont été mal traduits…

Je prends acte de son rétropédalage. Mais je suis persuadé que ses propos ont été véritablement dits. Ce sont des propos qui ne peuvent être inventés par une journaliste car c’est le discours boussoufien. Ces propos reflètent la culture du cercle noir du Malg. C’est impossible et impensable que ça soit inventé par un journaliste.

Vous parlez du cercle noir du Malg. Existe-t-il toujours ?

Son esprit et sa culture existent toujours. Je veux parler de la culture de la force brutale et du rapport de force qui l’emporte sur tout le reste et pas seulement au sein des institutions de l’État. Pendant longtemps en Algérie, les opposants étaient victimes d’enlèvement, de torture et parfois d’assassinat. Les adeptes de la culture boussoufienne disaient : « Hna rabha (Nous sommes les patrons !) ». J’avais évoqué avec un sous-fifre du Malg l’affaire d’un militant algérien jeté du cinquième étage d’un immeuble au Caire. Il m’avait répondu : ce n’est pas nous ! Nous avons des méthodes plus efficaces et sophistiquées pour traiter nos cibles.

Cela a-t-il changé aujourd’hui ?

J’espère que cela va changer puisqu’on parle d’un État civil et d’un État de droit. En tous cas, aucun président ne peut continuer à gouverner le peuple ou le traiter comme par le passé. Même si Abdelaziz Bouteflika reste au pouvoir, il ne pourrait plus le faire. J’en suis persuadé car il y a un Smig démocratique que tous les dirigeants du monde doivent donner à leur peuple. En Algérie, on est bien obligés d’avoir un consensus pour gouverner puisque l’argent commence à s’épuiser. On devrait de plus en plus tenir compte de la souveraineté populaire.

Et qu’est-ce qui reste du Malg ?

Les membres sont rattrapés par l’âge. Le plus jeune est Abdelaziz Bouteflika, né en 1937. Du Malg, il reste donc l’association et l’état d’esprit qui resurgit parfois dans des discussions ou dans des déclarations publiques comme celles de Dahou Ould Kablia. La culture du Malg reste aussi, mais elle est en train de disparaître progressivement au sein des institutions de l’État. Le monde n’est plus ce qu’il était. On ne peut plus faire subir aux citoyens certaines choses comme par le passé. Cela étant dit, je voudrais apporter une précision très importante. Personnellement, je ne fais pas d’amalgame entre le Malg et le cercle noir du Malg avec à sa tête Boussouf. Le premier Boussouf qui était chef de wilaya puis chef du premier service de renseignements. Il était une brute épaisse qui était capable de tuer de ses propres mains. Le deuxième a mis un costume. M. Hyde a cédé la place à l’élégant Dr Jekyll.

Quelles sont les conséquences de l’assassinat de Abane sur la Révolution ?

Ce crime mafieux a introduit des germes désastreux des rapports de force dans la Révolution. Toutes les idées soummamiennes (Congrès de la Soummam), notamment celles relatives à la citoyenneté placée au-dessus des identités et des croyances, ont été mises de côté. Après l’assassinat de Abane Ramdane, l’esprit militariste l’a emporté sur tout. Après son élimination, des clans sont nés et on a instauré la primauté du militaire installé à l’extérieur. Après l’indépendance, l’armée des frontières a bousculé l’autorité légitime de la Révolution. Elle a pris le pouvoir avec comme tête d’affiche Ben Bella qui a utilisé les instruments de la violence pour se maintenir au pouvoir avant d’être évincé par Boumédiène. Après l’indépendance, c’est la culture de la force qui s’est enracinée et qui prédomine jusqu’à ce jour.

Des massacres tels que la bleuïte n’aurait-il pas eu lieu si Abane Ramdane était vivant ?

Si Abane Ramdane était vivant, il n’y aurait peut-être pas eu de bleuïte. Même le massacre de Melouza n’aurait pas eu lieu si les membres du CCE étaient restés en Algérie. À chaque fois qu’il y avait un vide politique dans le pays, il y a eu de la violence non régulée politiquement. Après le Congrès de la Soummam, il y avait un semblant de régulation. Quand le CCE (Comité de coordination et d’exécution, NDLR) était contraint de quitter le territoire après la bataille d’Alger, les problèmes sont revenus. Abane Ramdane était contre le fait de faire de la violence pour la violence et disait qu’une révolution digne de ce nom ne s’attaque ni aux femmes, ni aux enfants. La culture de la force est née et a grandi après la remise en question de la primauté du politique.

Vous avez qualifié Messali de traître. Pourquoi ?

D’abord, je rappelle que Messali a été le porte-drapeau du nationalisme indépendantiste algérien, que son apport a été considérable pour l’éveil national et que ce personnage a été injustement occulté par les différents régimes. Sauf qu’on veut faire aujourd’hui une espèce de révisionnisme. Messali Hadj avait un ego démesuré et s’était opposé frontalement au FLN qui lui avait pourtant proposé d’être son président d’honneur. Il avait même dit qu’il fallait combattre le FLN même au bénéfice du colonialisme. Remis en liberté, il avait préféré rester en France pour diriger le MNA. Des preuves irréfutables démontrent que des troupes de Belounis avaient combattu le FLN aux côtés de l’armée française. L’implication messaliste s’est faite contre la Révolution algérienne et quiconque voudrait remettre en cause cette vérité ferait du révisionnisme.

TSA   

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