Mustapha Bouchachi. Avocat

Les Algériens ont choisi la paix, pas la réconciliationLes Algériens ont choisi la paix, pas la réconciliation

Le 14 août 2005, le président Bouteflika  annonçait la tenue d’un référendum pour l’adoption de la charte sur la paix et la réconcilitation nationale pour le 29 septembre.Dix ans plus tard, l’heure n’est pas au bilan, mais à se ressaisir. Car selon maître Bouchachi, cette réconciliation n’a jamais existé.

Bientôt 10 ans depuis que la charte pour la réconciliation nationale a été adoptée. Plusieurs parties et défenseurs des droits de l’homme exigent des dispositions d’élargissement pour toucher toutes les catégories de victimes. Qu’en pensez-vous ?

En réalité, il n’y a jamais eu de réconciliation nationale. La base de toute réconciliation est la vérité, or les Algériens ne savent toujours rien de ce qui s’est réellement passé dans les années 1990.

En Algérie, il ne faut pas hésiter à dire que nous n’avons pas eu une justice transitionnelle. Nous ne sommes pas répertoriés ni classés parmi les pays ayant adopté et appliqué une réconciliation nationale, comme l’Afrique du Sud. Lorsqu’il y a violation massive des droits de l’homme, tous les acteurs de la tragédie doivent se réconcilier ; or, ce n’est pas ce qui s’est passé en Algérie.

Tout le monde doit reconnaître les faits. Il faut en effet — ou il fallait du moins— dévoiler la vérité au peuple algérien puis que  les crimes soient reconnus par leurs auteurs.

Ensuite les victimes devaient s’exprimer pour pardonner ou poursuivre les auteurs en justice. Autre élément important pour toute réconciliation nationale : le dédommagement. A ce jour, les victimes de tortures n’ont pas été dédommagées. L’idée que je veux transmettre c’est que la réconciliation ne veut absolument pas dire oubli.

On ne peut pas oublier ce qui s’est passé ou faire oublier aux Algériens cette décennie ; au contraire, il faut connaître les détails de tout ce qui s’est passé pour que ce genre de phénomène ne se reproduise jamais. Les services de sécurité qui agissaient sous les ordres des politiciens doivent, au même titre que les groupes armés, reconnaître les faits et assumer leurs responsabilités. Il faut surtout reconnaître que l’Etat est responsable.

On ne peut en aucun cas parler de réconciliation tant que les acteurs présents au moment des faits sont encore là aujourd’hui. Le système qui gérait le pays et qui refuse de reconnaître sa responsabilité est toujours là.

Pensez-vous que cette charte a été élaborée sous la pression et dans la précipitation ?

Le plus important pour l’Etat était de ramener la paix sans se soucier des droits des victimes et encore moins du principe d’une vraie réconciliation. Une loi élaborée dans la précipitation ? Non, je ne le pense pas.

Au contraire, c’est un acte délibéré. L’Etat voulait qu’on tourne la page sans donner la possibilité de savoir ce qui s’est passé. C’est juste une fuite en avant. On a amnistié l’AIS sans écouter les victimes. Les premiers que l’Etat aurait dû écouter sont les victimes, or cela n’a jamais été fait.

C’est dommage, alors que c’était une opportunité pour l’Algérie et c’était aussi dans l’intérêt de notre pays. En 2005, il y a eu manipulation. Le peuple a voté pour la paix, mais pas pour la réconciliation nationale. Il est normal que les Algériens disent oui à la paix. L’Etat a donné, via le référendum, une légitimité à son acte de faire oublier au peuple algérien ce qui s’est passé.

De plus, cette charte est diamétralement opposée aux lois internationales. Il y a eu des crimes humanitaires, des violations graves et des disparitions forcées. Aujourd’hui, nous ne pouvons pas prendre le peuple comme témoin.  

La charte est tout de même là et des dispositifs d’application sont engagés.

En réalité, des vides juridiques sont soulevés. Le décret portant prise en charge des femmes violées par les terroristes trouve des difficultés à être appliqué dans la mesure où les PV ne peuvent être établis, des années plus tard.

Même constat pour les PV des ex-détenus qui veulent bénéficier de ces dispositions…

Avec le système politique actuel, je ne peux pas envisager la possibilité d’un élargissement de la charte. Je ne suis pas dans cette logique. L’objectif atteint est la paix et pas plus. Il faut attendre un changement politique pour avoir une vraie réconciliation. J’espère seulement que toute les propositions soumises au président Bouteflika de la part de la commission chargée d’appliquer cette loi seront prises en considération.

 Pensez-vous que des parties entravent l’application effective des dispositions de la charte ?

Les victimes du terrorisme sont le dernier souci de l’Etat. Le pouvoir en place veut la paix pour durer. Car il n’écoute pas les Algériens. Je suis pessimiste sur le devenir de cette loi. Plusieurs catégories de victimes n’ont pas bénéficié de cette loi, à l’exemple des détenus condamnés par les tribunaux militaires, des femmes violées par les terroristes…

il n’y a jamais rien eu pour eux. Le pouvoir en place n’est surtout pas intéressé par la prise en charge des victimes minoritaires. Son souci, son but est de durer. La victime n’a jamais été au centre de son intérêt même s’il fait semblant, politiquement, de faire des efforts pour une réelle prise en charge.

 

 

Mustapha Bouchachi

est né en 1954. Fils de chahid, il a été scolarisé dans un centre d’enfants de chouhada à Oued Aïssi, près de Tizi Ouzou.

Après des études secondaires au lycée Amirouche de la même ville et supérieures à la faculté de droit d’Alger, il obtient un magistère en droit à l’université de Southampton (Grande-Bretagne) où il a été envoyé dans le cadre d’une bourse.

De retour à Alger, il enseigne à la faculté de droit et s’inscrit au barreau pour exercer le métier d’avocat.

Dans les années 1990, il intègre la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH), qu’il préside de 2007 au 2012. En 2012, élu député, il démissionne en mars 2014.


El Watan  

 

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