Mohand Ameziane Sadki, dit Si Meziane, ancien officier de l’ALN:

« Hormis les chefs historiques, personne ne savait au départ qu’il s’agissait d’un congrès »« Hormis les chefs historiques, personne ne savait au départ qu’il s’agissait d’un congrès »

Né le 3 janvier 1930 au douar Ouzellaguen, Sadki Mohand Meziane, dit Si Meziane, militant de la première heure du mouvement national, est issu d’une famille paysanne et révolutionnaire. Son domicile parental, sis au village Fournane, non loin d’Ifri, sur les hauteurs de la rive gauche de la Soummam, servait de refuge pour les moudjahidine de la Wilaya III historique. Epris de liberté et jaloux de l’indépendance de son pays, Si Meziane monta au maquis le 6 novembre 1954, c’est-à-dire cinq jours seulement après le déclenchement de la guerre de Libération nationale, alors qu’il n’avait que 24 ans. Téméraire et fin stratège, il participa à la structuration et à l’organisation des premiers groupes de moudjahidine et de moussebeline. Son courage, sa détermination et sa force de conviction lui permirent d’engager de nouvelles recrues parmi les jeunes et moins jeunes de la région. Ayant fait preuve d’une confiance inébranlable, il était chargé, vers la fin de l’année 1956, par le colonel Amirouche, alors chef de la Wilaya III, d’une mission aussi délicate que confidentielle, qui consistait à faire un déplacement dans les Aurès pour remettre une cagnotte de 165 millions de centimes à feu Hadj Lakhdar, premier responsable de la wilaya I, successeur du défunt Mustapha Ben Boulaïd.
En date du 22 janvier 1958, le jeune maquisard d’Ouzellaguen fut affecté en Tunisie, en compagnie d’un contingent composé de 94 soldats. Dans cet entretien qu’il a bien voulu nous accorder chez lui, à Ouzellaguen, Si Meziane se livre du haut de ses 85 ans sur quelques étapes de son parcours militaire en tant qu’ancien officier de l’ALN, jusqu’à sa démobilisation des rangs de l’ANP, en date du 22 août 1972, date de sa mise en retraite. Il revient aussi sur l’organisation et les conditions de déroulement des travaux du Congrès de la Soummam, tenu le 20 août 1956, dans la commune d’Ouzellaguen.

Reporters : Pouvez-vous nous parlez de votre mission aux frontières tunisiennes ?

Mohand Ameziane Sadki : Suite à la décision de mon affectation, le 22 janvier 1958, en Tunisie, j’y étais avec une compagnie de 94 éléments. J’étais promu chef du 29e bataillon de la zone nord, située aux frontières tunisiennes. Cette zone était composée de 71 bataillons, dont chacun comptait quatre compagnies. Alors que la compagnie pouvait comprendre jusqu’à 885 éléments armés. Nous étions mobilisés sous les ordres du défunt Mohammedi Saïd, ex-lieutenant de l’armée française pendant la Seconde Guerre mondiale, devenu commandant de l’état-major de l’ALN. Il sera ensuite remplacé par feu Houari Boumediene, avec lequel j’ai continué à collaborer jusqu’à mon retour à la Wilaya III. C’était un chef militaire très dur, intransigeant et impitoyable. Il nous arrivait des fois d’ailleurs de nous chamailler au sujet de l’opportunité de mener ou non des opérations militaires (ratissages, embuscades, bouclages, déminages…) sur le terrain.

Vous étiez un témoin du Congrès de la Soummam qui s’était tenu le 20 août à Ifri. Comment les organisateurs de cette rencontre aussi importante des chefs historiques avaient pu relever le défi de réussir l’événement sans être inquiétés par d’éventuelles incursions militaires de l’armée coloniale ?

D’abord, je tiens à éclairer la lanterne de tout un chacun que les travaux du congrès ne se sont pas déroulés uniquement à Ifri, mais dans la majorité des villages du douar Ouzellaguen. Les deux maisons ayant abrité les premières assises du congrès sont, d’ailleurs, situées dans les villages mitoyens Ighbane et Timelyiwine. Elles appartenaient respectivement à Makhlouf Saïdi et Hocine Ath Slimane. Il faut préciser que l’organisation logistique (hébergement, restauration…), le ravitaillement et la sécurité ont été assurés par la population d’Ouzellaguen. Tous les villageois, hommes et femmes, se sont mobilisés pour garantir la réussite d’un tel événement.

Selon vous, pourquoi justement le choix de la commune d’Ouzellaguen pour la tenue de ce congrès ?

Je pense qu’il y avait plusieurs facteurs qui expliquent le choix porté sur cette localité. Primo, la quasi-totalité des wilayas historiques avaient refusé d’abriter un tel événement de peur de subir les foudres de l’armée coloniale en guise de représailles. D’ailleurs, notre commune n’a pu échapper à la chape de plomb qui tombera sur ses 14 villages, notamment lors de l’opération Jumelles. Tous les villages ont été rasés, sans compter les victimes. Secundo, on avait pris en considération la situation géographique et le relief de la région. Tertio, il y a un paramètre très important, il s’agit de la sécurité des lieux. Autrement dit, les organisateurs du congrès, notamment les responsables de la Wilaya III, savaient pertinemment que la majorité de la population d’Ouzellaguen était acquise, voire engagée dans la lutte pour la libération du pays. Au départ, on voulait l’organiser dans la forêt de Bouni, à Ighil Ali, dans la tribu des Ath Abbas. Mais finalement, le colonel Amirouche leur avait préconisé la commune d’Ouzellaguen.

Comment avez-vous eu vent de l’organisation du congrès ? Quel était votre mission sur le terrain ?

Hormis les chefs historiques, personne ne savait au départ qu’il s’agissait d’un congrès ou autre. On nous a appelés à monter la garde et assurer la logistique, sans que nous sachions pour quel objectif. Le territoire de la commune d’Ouzellaguen était complètement quadrillé par une forte mobilisation armée appuyée par des renforts de citoyens volontaires et autres moussebels. Le périmètre de sécurité qui bouclait toute la région était scindé en quatre zones. Chaque zone était dotée d’une structure militaire dirigée par un officier en liaison directe avec l’état-major et les chefs historiques qui étaient en conclave pendant une douzaine de jours. En plus de notre mission de sécurité, nous étions chargés de recevoir les délégations venues de différentes wilayas historiques ayant pris part au congrès. Nous devions bien les accueillir et les accompagner jusqu’au lieu de la rencontre. En tout cas, l’organisation était parfaite. Chaque village du douar Ouzellaguen se chargeait d’assurer la logistique à ses « hôtes ». Toute la population était mobilisée de jour comme de nuit jusqu’au dernier jour du congrès. C’est après la clôture des travaux de cette rencontre que nous avions su qu’il s’agissait bel et bien d’un congrès. Nous l’avons su à la faveur du meeting populaire qu’avait animé le dernier jour, au village Timelyiwine, le colonel Mohammedi Saïd, où il avait rendu hommage à tous ceux et celles ayant contribué à la réussite du premier congrès du FLN.

Vous avez été chargé de transférer une importante somme d’argent aux responsables de la Wilaya I. Comment cela s’est passé justement ?

Effectivement, c’est à l’issue d’une réunion convoquée en urgence par le colonel Amirouche, dans les maquis des Ath Aïdel, non loin du village Halia, qu’il m’appela en aparté pour me confier cette délicate mission. Il m’avait remis la somme de 165 millions de centimes enfouis dans un sac en cuir en m’intimant l’ordre de les remettre à feu Hadj Lakhdar, chef de la Wilaya I. Avant de le quitter, je me rappelle comme aujourd’hui, il m’avait offert un briquet et une bouteille d’essence, avant de me signifier cela : « Tiens, et je prends Dieu à témoin, si jamais tu tombes entre les mains de l’ennemi français, n’hésite pas un instant pour brûler cet argent. » Heureusement, la mission s’était bien passée. Elle avait duré pas moins d’une quinzaine de jours. J’avais été reçu par Hadj Lakhdar et je suis resté trois jours dans les Aurès.

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