Abderrezak Dourari. Professeur des sciences du langage et de traductologie

Abderrezak Dourari. Professeur des sciences du langage et de traductologieLe rapport de l’Unesco insiste sur la nécessité de l’enseignement en langue maternelle

Avec des arguments pédagogiques et scientifiques, le professeur Dourari explique en quoi l’introduction progressive de l’enseignement en langue maternelle peut être importante.

- L’une des recommandations de la conférence nationale sur l’éducation propose de prendre en compte le background linguistique de l’enfant, c’est-à-dire sa langue maternelle. Pédagogiquement, quel impact peut-on avoir sur la scolarité de l’enfant ?

Il s’agit de «l’introduction progressive» de l’enfant à la langue de l’école (l’arabe scolaire) par le biais de «sa langue maternelle» (l’arabe algérien et les variétés de tamazight selon les régions). Je dois rappeler que la neurologie, les neurosciences, la programmation neuro-linguistique, la psychologie cognitive, la pédagogie constructiviste et plusieurs méthodes didactiques, notamment l’approche cognitive et l’approche communicative, insistent sur la capitalisation des savoirs acquis en langue maternelle afin de mieux fonder les savoirs acquis à l’école.

Le rapport annuel de l’Unesco sur l’éducation plurilingue insiste sur la nécessité et les vertus de l’enseignement en langue maternelle, car il permet une continuité dans l’apprentissage du monde par l’enfant et réduit les coûts d’apprentissage en augmentant les chances de succès objectifs et subjectifs. La neurologie a montré que l’enfant apprend sa langue maternelle déjà en situation intra-utérine.

Elle a montré aussi que le plurilinguisme, une fois que la langue maternelle a été acquise (vers deux ou trois ans), augmente anatomiquement la masse du cortex cérébral (hyperplasie), donc le nombre de neurones et bien entendu les capacités computationnelles du cerveau humain et partant l’intelligence du sujet.

- Selon les spécialistes, il s’agit notamment d’éviter le choc du nouveau scolarisé à une langue totalement nouvelle dans son environnement…

On sait combien l’expérience de première scolarisation est traumatisante pour l’enfant qui se voit brutalement extrait de la cellule familiale (son nid douillet) et jeté dans  un milieu scolaire perçu par lui comme étranger (hostile) qui en plus des gens et des comportement nouveaux auxquels il est soumis durant l’essentiel de la journée ne s’expriment pas dans sa langue (maternelle) avec laquelle il a déjà établi sa «carte du monde» et cosmisé son univers (PNL).

L’aspect psychoaffectif relatif à l’enfant qui se verrait réconforté lors de sa première socialisation (rencontre avec la société par l’école) quand sa langue maternelle est utilisée est un facteur de réussite fondamental et de socialisation réussie. Son identité algérienne est confortée et l’école devient ainsi «son» école ! Cela est aussi un facteur important de réussite, quand on observe la violence à l’école et dans la société et à quel degré l’identité algérienne est devenue poreuse et fragile qu’un simple prêche d’un charlatan cathodique peut influencer et mener vers la mort de soi et des autres.

- Des parties ont par contre contesté cette recommandation en jugeant qu’elle toucherai et à la langue et la religion. Quel commentaire faite-vous ?

Les élites algériennes, tout en parlant leur langue maternelle avec une relative aisance, ont perdu la maîtrise des langues du domaine formel (français et arabe scolaire) en dépit d’une politique d’arabisation agressive mais tout à fait irrationnelle. Rappelons que l’arabe scolaire a été la langue d’une grande civilisation qui a duré, rien qu’en Andalousie, sept siècles et a dominé presque les deux tiers de la planète, a véhiculé le savoir rationnel, humaniste, scientifique, philosophique religieux et a-religieux, de la belle poésie ainsi que des raisonnements scientifiques les plus pointus…

Cet arabe scolaire a été réduit par l’acharnement des conservateurs à la portion congrue : le conservatisme et l’ignorance sacrée et institutionnalisée. Le dénuement conceptuel actuel de cette langue face à la concurrence des autres langues de grande diffusion scientifique, en contexte de mondialisation, en est le malheureux résultat de cette fermeture des esprits à toute évolution pour garder égoïstement des privilèges fondés sur le seul médiocre verbiage et une identité aliénante. Tout le monde sait où se produit le savoir scientifique et philosophique aujourd’hui, et dans quelles langues.

Au Moyen-Orient, c’est déjà l’ère de l’anglais, la langue de leur ancien colonisateur. Des universités françaises sont ouvertes, y compris en Egypt,e dont l’ancien ministre des Affaires étrangères a été le président de la francophonie. Même les pays du Golfe ont ouvert des lycées français. C’est aussi le cas du Vietnam qui fonde son décollage scientifique sur sa langue maternelle et sur la langue française qui a été pour nous la langue de la lutte anticoloniale.

- D’autres affirment qu’il s’agirait d’une décision individuelle de la ministre de l’Education nationale…

La conférence nationale sur l’éducation a proposé, dans le cadre de la loi 04-08 d’orientation de l’école votée à l’APN en 2008, de garantir à l’arabe scolaire, en sa qualité de langue de l’école, une remise sur la rampe de lancement scientifique en la reconnectant avec son patrimoine scientifique, humaniste et rationnel ancien et nouveau, dans lequel l’algérianité doit avoir un ascendant.

Il s’agit non pas de la question personnelle d’un gestionnaire du secteur, mais bel et bien de l’institution éducative et de l’avenir du pays et de son Etat : comment garantir la survie de notre Etat, qui est certainement à refonder sur la base de la citoyenneté, dans le concert des nations sans un système éducatif non idéologiquement déterminé ? Comment redresser l’économie algérienne et assurer la paix sociale et l’épanouissement des Algériens, sans une école qui forme à la compétence scientifique et linguistique ?

Comment un parti politique, quel qu’il soit, pourra-t-il fonctionner sans des compétences d’un haut niveau scientifique et linguistique (plurielles) et sans une identité bien assise sur l’algérianité que seule l’école de la compétence et de la réussite peut produire ? Comment peut-on haïr son pays, sa langue, son peuple et ses enfants et s’entêter à nier leur histoire, leur avenir, leur identité et continuer à leur infliger une politique linguistique d’échec avérée ? Comment être contre l’algérianité, quand on voit les ravages des idéologies, importées d’Orient, pernicieusement pervertir, et avec quelle facilité, notre identité algérienne bâtie sur le socle multimillénaire amazigh !

Notre société possède un territoire national, le plus grand d’Afrique, aux frontières connues ; un Etat central avec un gouvernement et une langue commune pour tout le peuple (l’arabe algérien) ; une langue de l’école (l’arabe scolaire) ; une langue d’ouverture sur le monde et sur les sciences modernes (le français) ; une langue et une culture amazighes qui remontent au néolithique inférieur ; un drapeau et un hymne national… de quoi être fier et d’exhiber, sans pour autant aller chercher ailleurs une identité hypothétique ! La refonte de l’école algérienne sur les facteurs de réussite et de compétences linguistiques et scientifiques, conformément à ce qui se fait dans le monde (v. les rapports de l’Unesco), est une question consensuelle.

C’est notre nation versus les autres nations. Elle ne peut constituer une question de querelle idéologique interne ; car quand nous risquons de perdre notre pays à cause du sous-développement scientifique, économique, humain et social. Et le risque est réel. On ne pourra même plus avoir un espace où se quereller et nous pourrons alors seulement pleurer comme des femmes un pays que nous n’avons pas su défendre comme des hommes.

 
El Watan 

 

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