Mohamed Saadi (PDG de BRTV) ou l'engagement pour la cause amazighe

Mohamed Saadi (PDG de BRTV) ou l'engagement pour la cause amazigheFondateur du groupe Berbère Radio Télévision, Mohamed Saadi est un entrepreneur passionné de la culture. Il revient dans cet entretien sur les projets et les actions menées par son groupe en faveur de la culture amazighe. De nombreuses manifestations culturelles sont à l'actif de cette entreprise et jalonnent un parcours d'engagement et de passion partagés par ses animateurs et son président. On peut citer entre autres, le salon du livre amazigh, les journées du théâtre amazigh, le festival de la poésie amazigh, le Festival international des musiques berbères et d'ailleurs et le festival international des films berbères organisé récemment à Paris pour la deuxième fois.
Mohamed Saadi Mohamed Saadi

Le Matindz: Vous avez organisé le 30 et le 31 mai la 2e édition du festival du cinéma berbère à Paris, y a-t-il du nouveau par rapport à la 1ère édition ?

Mohammed Saadi : Assurément, la nouveauté est d'abord dans les moyens que nous avons mis en place et la qualité de l'organisation. Un plus est apporté dans ces aspects pour permettre au public et aux participants de suivre ce festival dans de meilleures conditions. Ajoutez à cela, le nombre de films en compétition qui est plus important et une couverture médiatique plus ample. Enfin et j'ai laissé cela en dernier car ça vaut son pesant de poudre comme dirait Kateb Yacine, il s'agit de Merzak Allouache qui nous a honoré de sa présence et de la projection de son film "Les Terrasses". Ce cinéaste iconoclaste à été le premier à avoir eu le courage et la lucidité de détourner sa caméra du champ de vision de la propagande du Pouvoir vers les maux de la société avec "Omar Gatlatou". Un chef-d’œuvre au succès phénoménal qui a montré la voie pour un cinéma qui nous fait honneur. Il s'agit aussi de Abderrahmane Sissako, cinéaste mauritanien qui porte son art en offrande à l'Afrique, il a tenu à être parmi nous et nous gratifier de son prestigieux film "Timbuktu" ou "Le chagrin des oiseaux" aux sept Oscars et autres nombreuses distinctions dont le Prix du jury œcuménique du festival de Cannes 2014. C'est un film dramatique dont la trame se déroule au cœur de l'Azawad, pays des Touareg que des hordes islamistes tentent en vain de se soumettre. Je n'oublie pas Lyes Salem réalisateur, cinéaste et acteur accompli dont la présence a été immanquablement remarquée et saluée par tous. Il a participé au festival avec deux films magnifiques hors compétition: "L'Oranais" et "Mascarades" Il s'agit encore de tous ces producteurs réalisateurs talentueux de Libye, Tunisie, Maroc, Mali, Algérie qui ont exprimé leur intérêt à travers l'inscription de leurs belles œuvres à ce festival. Je tiens en mon nom personnel et au nom de tous les organisateurs à leur exprimer notre reconnaissance et nos remerciements les plus chaleureux.

Le Festival International des Films Berbères a désormais acquis une place honorable dans le champ cinématographique par sa crédibilité et la reconnaissance que lui témoignent les professionnels du métier. Il se doit donc de consolider cette position et de se bonifier à chaque nouvelle édition. Nous mettons tout notre engagement et notre ardeur dans cette mission.

Le Matindz: Le cinéma algérien et particulièrement amazigh trouvent des difficultés à émerger, pour quelles raisons à votre avis ?

Mohammed Saadi : Il y a plusieurs raisons à cela. D'emblée, soulignons l'absence d'une industrie cinématographique. C'est primordial. Pour la créer, il faut une cristallisation de plusieurs bonnes volontés autour de la nécessité de son existence d'abord, puis de son développement ensuite. Or, c'est ce qui manque le plus. Ni les pouvoirs publics, ni les opérateurs économiques (avec quelques réserves pour ces deniers quand ils relèvent du secteur privé, car le terrain ne leur est pas propice au pays) ne semblent pour le moment prêts à se mobiliser autour de cet objectif. Quant aux gens du métier, ils sont pour la plupart démunis et sans pouvoir d'agir. Quand l'Etat daigne offrir ses moyens pour la production d'un film, c'est toujours sous le contrôle idéologique du pouvoir et dans le cadre de son agenda politique. Pour le reste, on assiste plutôt à une dispersion des talents où chacun se débrouille comme il peut, avec parfois des moyens dérisoires glanés au hasard de modestes et rares générosités qu'il trouve sur sa route. Si certains réalisateurs sont subventionnés par l'Etat, c'est souvent au détriment de leur talent et de leurs libertés. Des mœurs politiques mortifères pèsent lourdement sur le champ culturel algérien, faisant un gâchis de l'immense potentiel créateur qui ne demande qu'à être révélé dans ce pays. Censures et autocensures tiennent en tenaille toute la production artistique et intellectuelle. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que l'art d'une façon générale ne s'épanouit que dans la liberté. Les carcans idéologiques qui l'étouffent doivent donc sauter.

Instaurer les libertés publiques vitales pour la création, mettre en place un système de financement stable et régulier afin de prendre en charge la production, la formation des jeunes dans tous les métiers du cinéma ainsi qu'un réseau de distribution de films digne de ce nom, bâtir des infrastructures adéquates, sont les conditions essentielles pour qu'émerge une véritable industrie cinématographique. On en est encore loin mais ce n'est pas impossible. Le Festival International des films berbères ambitionne avec ses propres moyens de réunir autant que faire se peut les conditions qui donneront au cinéma amazigh les chances d'émerger sur la scène internationale. Regardons l'expérience marocaine, un pays qui n'est pas assis sur une rente pétrolière comme l'Algérie, en une décennie il a réussi à se doter d'une industrie cinématographique avec ses studios de tournage aux normes internationales, ses réseaux de distributions, ses écoles de formation etc...

Aujourd'hui il peut se targuer d'avoir un cinéma mondialement reconnu et toujours en progression. Ses films sont souvent sélectionnés ou primés dans les festivals internationaux. Il s'est ouvert avec bonheur aux productions étrangères qui ont en fait une terre de prédilection. Le festival international du film de Marrakech et le festival amazigh d'Agadir sont de véritables carrefours où se rencontrent les cultures alors qu'Alger n'abrite aucun festival. C'est déplorable ! Et on se demande pourquoi ? Le succès du cinéma marocain suscite chez de nombreux jeunes des vocations qui vont le nourrir à leur tour. C'est une dialectique féconde et apaisante dans un monde très agité ou les menaces de dérives comportementales chez les jeunes est une réalité qu'on ne peut nier. Un simple coup d'œil sur l'état de délabrement de ses salles vous renseigne sur l'état lamentable du cinéma algérien si tant est qu'il existe. Les anciens circuits de distribution sont détruits et les rares films qui sont produits trouvent d'énormes difficultés à se faire distribuer en France faute d'une stratégie d'ensemble cohérente, visionnaire, stable et crédible.

Le Matindz: Le pouvoir algérien semble vouloir sans cesse cantonner toute expression culturelle amazigh dans le folklore. Les produits de qualité sont par conséquent rares et souvent ostracisés. Que faire?

Mohammed Saadi : Le sort réservé à la culture berbère relève d'une posture idéologique qui n'a aucun fondement patriotique et rationnel. Elle se déploie sur une pensée unique et rétrograde qui vise moins à l'épanouissement de notre patrimoine qu'à le détruire. La folklorisation dont vous parlez procède de cette démarche. Il y a danger en la demeure. Face au danger, il faut se défendre. Par ailleurs, pour que la production soit de bonne qualité et accède aux thématiques universelles, il faut que les esprits se hissent à ce niveau par l'éducation, la formation, l'échange, la maîtrise des techniques de pointe, la critique et la recherche d'une esthétique à même de rivaliser avec celles des autres pays.

Le Matindz: Avez-vous l'intention d'étendre l'audience de ce festival au-delà de ses limites actuelles, aux pays méditerranéens et en Afrique par exemple?

Mohamed Saadi : Naturellement. Nous n'y sommes pas encore mais nous y travaillons. Les Berbères sont africains et méditerranéens que je sache, alors cela va de soi, mais notre ambition ne s'arrête pas là, d'ailleurs, nous envisageons l'organisation de la prochaine édition au Canada, en même temps que le spectacle de Zeddek Mouloud qui se déroulera le 04 octobre 2015 à l'Olympia de Montréal. Nous participons également au festival international des Nuits d'Afrique pour sa 29ème édition, il se déroulera du 07 au 19 juillet 2015 dans la même ville. Il faut savoir que c'est le plus important événement multiculturel de la région de Montréal, il a été lauréat en 2005 et 2007 du Grand Prix du tourisme québecois. Nous avons aussi un partenariat avec le festival de Grenade Cines Del Sùr, son directeur M. José Sànchez Montes est un Homme de grande culture qui travaille depuis deux ans à mettre en évidence l'apport de la civilisation amazigh dans le bassin méditerranéen et son impact particulier en Espagne. Nous avons été invité à la célébration du millénaire de la fondation de Grenade par la dynastie amazigh des Zirides.

Vous voyez donc que pour nous le combat amazigh doit avoir une résonance mondiale. C'est un souci auquel nous donnons toute son importance.

Le Matindz: Vous avez choisi de rendre hommage cette année à l'Italien Francesco Rosi, pour quelle raison ?

Mohamed Saadi : Francesco Rosi est un grand réalisateur italien, mondialement connu. Il est mort en janvier 2015. C'est récent et c'est déjà une raison. Il a laissé une œuvre importante qui lui a valu des prix prestigieux dans le cinéma. A ce titre, l'hommage que nous lui rendons est hautement justifié, car le Festival international des Films Berbères n'est pas fermé sur lui-même, il est ouvert sur le monde, accueille et fait honneur à tout le génie de l'humanité quelle qu'en soit l'origine. Par ailleurs, son film "L'affaire Mattei" qui a été programmé dans la catégorie hors compétition nous interpelle doublement en tant qu'Algériens. Je rappelle que de son vivant, Enrico Mattei a soutenu avec force l'indépendance de l'Algérie, et son expérience à la tête de la compagnie pétrolière ENI fut un exemple de patriotisme au service de son pays. Les dirigeants algériens doivent s'en inspirer.

Le Matindz: Votre initiative ne semble pas avoir la sympathie des dirigeants algériens et des services consulaires, savez-vous pourquoi ?

Mohamed Saadi : C'est à eux qu'il faut poser cette question. Elle les concerne au premier chef. Mais mon opinion est que la promotion de la culture berbère ne les intéresse pas, voire même qu'elle les dérange au plus haut point, surtout quand elle échappe à leur contrôle, c'est le cas du festival International des Films Berbères qui veut garder toute son autonomie.

Ils se sont emmurés dans leur idéologie arabo-musulmane et s'obstinent depuis 1962 dans le déni de l'identité amazighe, comment voulez-vous qu'ils aient de la sympathie pour ce que nous faisons ? Nous luttons sur tous les fronts pour notre existence alors que nous sommes censés avoir conquis notre indépendance depuis cinquante-trois ans. Beaucoup de sacrifices ont été consentis mais nos acquis parlent pour nos combats et le prochain sera inéluctablement l'officialisation de la langue tamazight. Ce sera un jalon capital sur le chemin de notre libération car cet instrument juridique nous permettra certainement de déployer plus largement nos actions dans divers domaines.

Mohamed Saadi (PDG de BRTV) ou l'engagement pour la cause amazighe"On a commencé avec une seule caméra". Ici une des salles techniques de Brtv.

Le Matindz: Du chemin a été fait depuis la création de votre chaîne en 2000. Quelles sont les difficultés les plus compliquées que vous avez dû affronter ?

Mohamed Sadi: Tout projet génère ses difficultés selon sa nature. L'important est de faire preuve de persévérance. Il n'est pas nécessaire que je m'étale aujourd'hui sur ce sujet. Un jour peut-être nous écrirons l'histoire de cette longue épopée qui a commencé avec une caméra et qui a abouti à une chaîne en plein développement. Les difficultés sont nombreuses et souvent durement surmontables mais, les attentes de notre public et ses encouragements nous ont armés d'une volonté et d'une foi à toute épreuve. A ce propos, je me rappelle d'une période assez cruciale où nous avions failli fermer l'antenne à cause d'un piratage massif qui a lourdement pesé sur nos moyens, c'était en 2002. J'ai été surpris par l'ampleur de la solidarité qui s'est exprimé tant dans l'immigration qu'en Kabylie. Une jeune fille de 12 ans m'avait écrit une lettre (*) qui résume le sentiment général de cette grande mobilisation, elle est si émouvante qu'elle m'a mis devant la responsabilité de déployer des efforts parfois surhumains pour maintenir à ce jour le flux régulier de la chaîne. Cette lettre vaut pour moi et je l'espère aussi pour tous, un motif suffisant pour aller à l'assaut du ciel s'il le faut pour la cause amazighe. Elle inspire un seul mot d'ordre: ne jamais renoncer!

Le Matindz: Berbère Télévision est désormais visible au Canada et aux USA, comment gérez-vous le décalage horaire?

Mohamed Sadi: Autant que possible, nous essayons d'aménager dans la programmation des horaires et des émissions adaptées à notre communauté du Canada, en attendant l'ouverture d'un studio et des émissions qui se produiront sur place. Cela ne saurait tarder.

Le Matindz: Aujourd'hui, le groupe BRTV est un bouquet de quatre chaînes, quels sont les prochains défis ?

Mohamed Sadi: Les prochains défis porteront sur la production, le but est d'arriver à 500 ou 1000 heures de fiction dans cinq ans au plus tard. Il nous faut également toucher toutes les populations d'Afrique du Nord amazighophones et arabophones. Trouver les formes de communications avec elles afin de leur transmettre nos valeurs.

Le Matindz: Nous avons appris que vous comptez relancer la fameuse revue Awal, vous confirmez ?

Mohamed Sadi : En effet, nous remercions Madame Tassadit Yacine d'avoir œuvré depuis des décennies avec énergie et détermination à la préservation et au développement de cette revue. Nous souhaitons lui donner à partir de septembre un nouvel essor pour lui permettre de continuer sa noble mission dans la recherche et la réflexion sur la culture et l'identité amazigh. C'est aussi une manière à nous de rendre hommage au travail accompli par Mouloud Mammeri et de capitaliser les travaux de tous les intellectuels, universitaires et chercheurs sur ce sujet. Nous prévoyons aussi de lancer ensemble un magazine d'information pour un large public, qui consignera toutes les activités culturelles qui portent sur le domaine de tamazight. Nos projets demandent du temps pour assurer leur durée. Pour revenir à la chaîne, Pierre Bourdieu disait en 2001 à propos de BRTV "Oh Combien est exigeante la vérité! Berbère Télévision ? C'est sa fragilité qui me rassure." Lui, qui avait une méfiance légendaire vis à vis des médias a transgressé son opinion concernant Berbère Télévision. Il nous a encouragé à continuer dans notre entreprise et nous a apporté son soutien. Cet immense intellectuel a très vite saisi l'enjeu du média que nous venions de lancer. En effet, c'est dans sa fragilité que notre chaîne puise toute sa force pour garantir une expression libre et un engagement sans faille pour la promotion de notre culture. Pierre Bourdieu a vite capté l'importance vitale d'un porte-voix pour un peuple qui ne veut pas mourir. Sa lucidité plane au-dessus de nos têtes comme un guide qui nous montre la voie et nous préserve des faux-pas dans notre mission et nos obligations.

Hamid Arab et Yiddir Amokrane

(*) Lettre de l'adolescente pour BRTV

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Le Matin  

 

 

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