Le chanteur Idir se confie à El Watan Magazine : «On ne peut former un pays si on ne se reconnaît pas les uns les autres»

«On ne peut former un pays si on ne se reconnaît pas les uns les autres»Dans cet entretien accordé à «El Watan Magazine» lors de son dernier concert à Montréal à la fin du mois dernier, le chanteur revient sur «Constantine, capitale de la culture arabe» et sur sa relation avec Ferhat Mhenni.

Montréal, incontournable ?

Je ne sais pas, mais on nous invite souvent et les gens ont l’air d’apprécier. Je crois que c’est dû à l’éloignement. C’est  comme si j’arrivais à établir un contact avec leur berceau parce que je parle d’eux, de leurs origines, de ce qu’ils sont, de leur histoire et ça les touche.

Etes-vous arrivé à dresser le profil de votre public montréalais ?

Il est différent dans la mesure qu’au Canada c’est une immigration choisie. On ne peut pas descendre en-deçà d’un certain niveau. L’immigration en France est une immigration de travail, de peine.

En plus, nous avons une histoire avec la France, bonne ou mauvaise, tantôt sur la haine, tantôt sur l’amour, mais jamais indifférente. Ceci crée, et je n’aime pas ce mots, des échantillons de population qu’il faut défendre et dont il faut être à ses côtés. Au Canada, les gens ont l’air d’être à l’aise, libres. En France, nous faisons partie d’une communauté. C’est la mienne, je la revendique. Elle a ses problèmes. Il faut être à ses côtés pour pouvoir combattre …

Donc, vous menez un combat politique ?

Forcément ! Ce n’est pas un engagement au sens militant. C’est ainsi. Il faut faire face. Tu vois les gens dans des postures difficiles. Si tu es un chanteur et que tu as touché leur fibre sensible, il y a une résonance entre toi et eux.

Et tu ne peux pas rester indifférent. Quand on te jette des centaines de gens à le Seine comme en 1961, quand tu vois la justice à deux vitesses qui touche les gens de chez nous, quand tu vois l’injustice flagrante qu’il y a dans les rendus de verdicts et dans les décisions étatiques, tu ne peux pas rester indifférent.

Comme je l’ai dit, ce n’est pas un engagement militant. Je suis un mauvais général de brigade.  Je suis utile de par l’émotion que je suscite chez les gens, par la mise au pied du mur des éventuels adversaires et en les mettant face à leurs contradictions. Je ne suis pas un véhément, je n’aboie pas. J’étale simplement et tranquillement les faits.

Pour revenir au Canada, bien qu’ils soient libres, intégrés, acceptés et faisant partie de cette société nord-américaine, il y a deux choses qu’ils ne peuvent pas éviter : leurs vieux démons et ce qu’ils sont, leurs origines, d’où ils viennent. Nous avons toujours cette quête initiatique de remonter le cordon ombilical.

Cela nous renvoie à la question identitaire en Algérie. Vous qui êtes de ce combat depuis plusieurs décennies, comment voyez-vous la situation actuelle ?

Avant de répondre, il faut juste souligner que l’Algérie n’est pas un Etat de droit ! La seule chose qu’on ait réussi à faire au lendemain de la guerre est de retrouver une intégrité territoriale. Dès qu’il s’est agi de donner une définition à la personnalité de ce pays pour en voir les contours, pour comprendre quel est son potentiel émotionnel, on a cru bon de le rattacher à un monde arabe virtuel, mythique qui n’existe pas dans la réalité.

Il y a mille et une manières d’être arabe, et donc aucune… On nous a dit vous êtes ceci et vous êtes cela, et si vous n’êtes pas ceci, vous n’êtes rien du tout ! Même dans la Constitution, l’Algérie est un pays arabe.

Pourquoi ? Prouve-le moi ! L’islam est une religion de l’Etat. Un Etat ne doit pas avoir de religion, ni de sexe, ni de race. Il est garant des institutions. Il n’y a pas qu’une seule religion qui soit capable de représenter tous les échantillons de la population, même s’il n’y a que des musulmans. Un faux départ.

En 1962, avec le GPRA, on s’acheminait certainement vers un régime petit-bourgeois libéral. Il y avait une possibilité d’une Algérie multiple, plurielle. Mais quand les kalachnikovs sont venues avec les chars avec la crise de l’été 1962, il n’y avait plus de doute : nous étions dans une dictature qui voulait imposer un moule unique.

On n’a pas haï, détesté ou mis de côté les Kabyles parce qu’ils étaient kabyles. Mais tout ce qui pouvait être un obstacle à l’hégémonie du pouvoir devait être neutralisé.

Ils ont mis de côté la langue française sous prétexte que c’était la langue du colonisateur. On pouvait mettre dehors le général Salan, les colons mais pas Voltaire, Hugo ou Diderot.

Ils sont un enrichissement pour le pays. Ils ont fait appel à des gens venus d’orient, des baathistes qui étaient beaucoup plus laïcs que maintenant. Et ils ont créé une espèce de conglomérat où la religion a mêlé son grain de sel, où le fait culturel a fui à la faveur d’un obscurantisme. Ils n’ont apporté aucune solution pour le bonheur des Algériens.

C’est toujours d’actualité. A ce propos, avez-vous été invité à l’événement «Constantine, capitale de la culture arabe» ?

Personne ne m’a parlé de Constantine, ni invité. J’ai même vu mon nom circuler comme ayant refusé d’y participer. De toutes façons, je n’y serais pas allé si on m’avait invité.

Si nous étions dans un Etat où les gens se reconnaissent les uns les autres, il n’y a aucun problème qu’on mette cette année «Constantine capitale de la culture arabe» ou «Capitale de la méditerranée» l’année d’après, ou «Capitale de la culture berbère».

Et si on reste seulement sur culture arabe, c’est l’idéologie qui a primé. Je n’ai rien contre les Arabes. Je ne le suis pas, c’est tout. Cela aurait pu. Mais pourquoi vouloir faire de moi quelqu’un que je ne suis pas ? La culture arabe est belle.

Prenez Taha Hussein, Ibn Al Mouqafaa, Djamal Eddine Al Afghani. Tous ces gens-là qui s’exprimaient en arabe. Une langue contemplative, qui est très belle quand il s’agit d’exprimer des émotions. Mais le berbère aussi est magnifique ! Et il n’y a aucune raison d’occulter le berbère et de le mettre de côté.

Quand tu as un espace qui va des îles Canaries jusqu’en Egypte, qui va du Nord du Tchad jusqu’à la méditerranée et dans lequel on dit Afuss, Aghroum, toute une base linguistique commune, il y a là une aventure extraordinaire à vivre. Alors pourquoi l’occulter ?

Les manuels d’histoire chez nous commencent au VIIIe siècle. Pourquoi ? N’avons-nous pas existé avant ? Sommes-nous des pantins extraterrestres suspendus dans la voûte céleste ?

Au fond, ce n’est pas une question d’arabe ou de Kabyle. C’est une question de bêtise et d’intelligence et de clairvoyance. Il y a des gens bêtes et malintentionnés partout. Mais il est hors de question d’occulter quiconque.

Si tu me dis que la Kabylie et les contrées berbères ont souffert pendant la Révolution, je te dirais que c’était leur devoir et ils ont payé le prix du sang. Et si, quand il s’agit de demander leurs droits ils n’ont rien, moi, en tant que Kabyle, avec toute la souffrance qu’a endurée ma région, tu es en train de me dire oui, tu es algérien, mais comme je le veux, donc sous-algérien. Je ne suis pas obligé d’accepter cette discrimination.

La solution serait-elle avec Ferhat Mhenni et son mouvement séparatiste ?

Personne ne peut apporter une solution globale tant qu’on ne rétablit pas l’Etat de droit. On ne peut pas former un pays si on ne se reconnaît pas les uns les autres. J’ai de la sympathie pour Ferhat Mhenni parce que c’est quelqu’un qui s’est engagé, qui a souffert, qui a été emprisonné pour les idées qu’il a défendues bien avant qu’il ne parle d’autonomie. Tout ceci force le respect, même si on peut ne pas être d’accord avec lui. La seule chose que j’ai avancée, c’est de dire : laissez-le s’exprimer.

L’histoire  de l’Algérie au départ est belle. Le lycéen que j’étais était fier de son pays, champion du non-alignement, chef de file du Tiers-monde, un chevalier qui demandait la libre expression de tous les peuples, leur libération… le problème est que ce système qui met tant d’énergie à libérer les peuples ne me libère pas. Il y a un sentiment contradictoire en moi, une révolte et je l’ai exprimé à travers mon art.
Vous avez participé au dernier album de Ferhat Mhenni, Tilelli i Teqvaylit (Liberté pour la Kabylie)…

Dans le débat d’idées, il y a beaucoup de choses qui nous unissent. Nos routes peuvent diverger parfois.  Je mesure combien il est difficile de prôner un Etat à l’intérieur de l’Algérie. Je ne dis pas que ce n’est pas faisable. Et si ça se réalisait, ça ne me gênerait pas, car je trouverai toujours un moyen de vivre avec ma cohérence.

Si on ne veut pas de moi et qu’on me prend pour un sous-algérien, il ne faut pas s’étonner qu’un jour je leur dise que nous n’avons rien à faire ensemble.

Lors de votre concert à Montréal, vous avez chanté avec votre fille Thannina ; est-ce votre façon de participer à l’émancipation de la femme ?

C’est une manière de vivre que j’aime. J’aime avoir des rapports corrects avec mes enfants et d’avancer culturellement ensemble, loin de lui imposer un foulard ou de plier à des traditions dépassées et sans valeurs d’où qu’elles viennent, y compris de chez moi. Je vis ma vie en fonction de mon époque.

Mon grand principe est que dès que tu poses comme préalable le respect entre toi et l’autre,  après tu vis, c’est tout ! J’applique ce principe avec mes enfants et avec tout le monde d’ailleurs.

Ma fille aime la musique. Elle a fait du piano. Elle écoute toutes les musiques du monde. Certainement que son père y est pour quelque chose. C’est juste l’histoire d’un père qui a une fille qui vit avec son temps.


El Watan 

 

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