Djilali Hadjadj. Président de l’Association algérienne de lutte contre la corruption.

«C’est un cabinet noir qui a décidé de l’achat d’hélicoptères»


«C’est un cabinet noir qui a décidé de l’achat d’hélicoptères»Djilali Hadjadj nous livre dans cet entretien son analyse sur la nouvelle enquête ouverte par la justice italienne sur une affaire de corruption impliquant un constructeur aéronautique italien et des dirigeants algériens. Il estime que c’est le pouvoir politique qui a décidé de manière opaque du choix du constructeur AgustaWestland.

 

- Une autre affaire de corruption vient d’éclater en Italie, éclaboussant un constructeur aéronautique accusé de verser des pots-de-vin aux décideurs algériens pour l’acquisition d’hélicoptères. Cela vous inspire-t-il un commentaire ?

Pour nous militants associatifs et pour tous ceux qui suivent un peu l’utilisation des deniers publics, ce n’est malheureusement pas une surprise. Nous le disons depuis des années il y a des affaires de corruption, il y en aura encore d’autres qui seront certainement révélées dans les prochains mois, ou prochaines années. La manne pétrolière issue de l’explosion des prix du pétrole depuis 1999 a fait, qu’en Algérie, le pouvoir politique s’est mis à lancer plein de chantiers, plein d’importation d’équipements lourds tous azimuts, tous secteurs confondus.

Et j’ai souvenir, ayant rencontré il y a quelques années de hauts fonctionnaires, notamment le défunt ancien directeur général de la Sûreté nationale qui faisait allusion à des commandes d’hélicoptères pour les gendarmes, les militaires, la police, même un hôpital central militaire voulait son hélicoptère. Nous étions donc déjà effrayés par toutes ces commandes, et en plus dans un secteur où la corruption est généralisée.

C’est connu au niveau mondial, il y a six ou sept fabricants de ce type d’équipements et la concurrence est telle que la seule façon pour eux d’accaparer des marchés est de verser dans la corruption et donc de donner des pots-de-vin. Nous remarquons aussi et encore une fois que c’est une partie judiciaire étrangère qui met à nu ces histoires d’opacité, d’irrégularités et d’éventuels pots-de-vin versés à des dirigeants algériens et là, j’utilise le conditionnel.

Mais il ne faut pas se faire d’illusion, dans ce cas précis, la justice italienne n’est pas tellement intéressée par les commissions qui auraient été versées à des dirigeants algériens, mais surtout, un peu comme dans l’affaire Saipem (Italie), par les éventuelles rétrocommissions dont auraient bénéficiées les dirigeants de la firme AgustaWestland. Une firme connue aussi sur le marché de l’armement, ces trente dernières années, pour sa capacité nocive à verser des commissions et surtout à bénéficier de rétrocommissions pour les dirigeants du groupe ou éventuellement pour des responsables du pouvoir politique italien, notamment le gouvernement Berlusconi.

Les pouvoirs politiques italiens sont intéressés par ces rétrocommissions pour deux raisons, soit pour se remplir les poches, soit dans le cadre du financement de partis politiques ou financement illégal de campagnes électorales pour être réélus. Il ne faut donc pas se faire trop d’illusion, même s’il y a une certaine indépendance des magistrats italiens, leurs enquêtes s’arrêtent aux frontières algériennes.

- Des frontières imperméables aux enquêtes mais pas aux pots-de-vins…

Dans le secteur de l’armement et de la sécurité, et de par les chiffres et statistiques d’instituts internationaux aussi bien celui de Londres que celui de Stockholm, l’Algérie est entrée, ces quinze dernières années, dans le vif des pays importateurs d’armement et d’équipement de sécurité.

Avec la manne financière dont disposait le gouvernement, l’Algérie est devenue attractive pour toute la faune des intermédiaires de pots-de-vin et de commissions dans le secteur de l’armement et de la sécurité. Aussi, on ne se fait pas trop d’illusion sur la capacité du pouvoir politique algérien, malheureusement encore une fois, à ouvrir de son propre chef ou à solliciter la justice pour s’autosaisir et ouvrir des enquêtes.

- Le doute est d’autant plus justifié que le budget de la Défense nationale est connu pour échapper à tout contrôle…

Effectivement, c’est anormal que plus de cinquante ans après l’indépendance, le secteur de la défense de manière générale et les institutions de sécurité échappent à tout contrôle parlementaire et à tout contrôle des institutions comme la Cour des comptes qui intervient à posteriori. Il s’agit d’une question d’ordre politique, et même d’ordre constitutionnel que de mettre un holà à cette pratique.

D’autant plus que les données et statistiques sur tout ce qui est importé et acheté par le pouvoir en matière d’armement et de sécurité est connu sur le marché international. Cela ne sert à rien qu’il y ait des commissions de défense nationale ou des affaires étrangères au niveau des Chambres parlementaires si ces commissions ne servent pratiquement à rien. Donc, effectivement, au plan politique il faut qu’il y ait une ouverture à ce niveau-là, il faut qu’il y ait un droit de regard.

- Comment peut-on savoir qui, dans ce type d’acquisition, est censé passer commande ?

Dans le cas des hélicoptères, et l’information que je vous donne est de première main puisque je l’ai obtenue auprès d’une personne qui est directement concernée, la décision a été prise par les politiques.

Il y a quelques années de cela, pendant la période où il y a eu ces contrats précisément, quand différents secteurs ont exprimé leur besoin d’acquisition d’hélicoptères, notamment les Douanes, la Gendarmerie nationale, la Protection civile, différents corps de l’armée, dont l’hôpital militaire de Aïn Naadja, la Marine nationale et l’état-major des forces terrestres, le gouvernement avait pris l’initiative de mettre en place une commission interministérielle. Tous les secteurs concernés étaient représentés dans cette commission et les techniciens de ces différents secteurs, surtout les militaires qui ont le plus de compétence en la matière, ont été consultés sur les choix techniques des hélicoptères.

Il y a eu une sorte de consultation internationale restreinte auprès des fabricants mondiaux d’hélicoptères, et les techniciens ont formulé des choix non pas selon les constructeurs mais en fonction de leurs besoins qui ne sont pas les mêmes selon que l’appareil soit destiné à la Protection civile, ou l’armée ou autre. Mais le pouvoir politique, de manière assez opaque, prend la décision finale.

Je ne veux pas disculper par là les techniciens mais je veux dire que dans cette affaire, comme dans d’autres, ils ont eu un rôle assez limité. Et donc c’est le pouvoir politique en dernier ressort, j’allais dire une sorte de cabinet noir, qui décide de l’achat final et de l’engagement financier de plusieurs milliards de dollars concernant cette commande publique. Voilà donc un peu comment cela se passe au plan concret et au plan pratique.

- Vous pensez donc que comme dans l’affaire Sonatrach, la responsabilité politique est entièrement engagée…

Absolument, tout comme dans l’affaire SNC Lavalin qui est totalement enterrée au niveau de la justice.

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