Aumer U Lamara : "Les Anglais écrivent en anglais, les Algériens devraient écrire en algérien !"

Aumer U Lamara écrit exclusivement en kabyle. Il a publié sept ouvrages, le dernier "Timlilit di 1962", vient d’être édité en Algérie par les Editions Achab.

Aumer U Lamara : Le Matindz : Vous venez de publier un nouveau roman, "Timlilit di 1962" (rencontre en 1962) aux Editions Achab à Tizi Ouzou. Est-ce réellement un roman ou un essai sur l'histoire de la guerre de libération nationale ?

Aumer U Lamara : Les deux. Le narrateur, Salem, reconstruit les fragments de vies des personnages présents sur une photographie prise en avril 1962 sur le lieu d'un des premiers rassemblements de l'Algérie de l'après cessez-le-feu. Les histoires individuelles relatées sont en grande partie une mosaïque de faits réels vécus par nos compatriotes pendant la guerre. Chaque lecteur pourra ainsi retrouver dans cet ouvrage une part de ses souvenirs ou ceux de ses proches.

L.M. : Qui est Aumer U Lamara ? Vous avez fait partie de ce noyau d'étudiants qui a travaillé avec Mouloud Mammeri. comment ça se passait à l'époque. Racontez-nous comment vous travailliez, quels furent vos objectifs ? Quelle était l'ambiance ?

A. U L. : J'étais étudiant du cours de berbère de Mouloud Mammeri déjà lorsque j'étais élève au lycée technique du Ruisseau puis  à ma venue à la faculté des sciences d'Alger, et ce jusqu'à la suppression de ce cours en septembre 1974, par le ministre de l'éducation de l'époque, Ahmed Taleb Ibrahimi. Permettez-moi de saluer ici la mémoire de Dda Lmulud et ma grande reconnaissance à ceux qui ont travaillé avec lui, notamment pour l'élaboration de l'excellent dictionnaire, Amawal n Tamazight Tatrart (lexique de berbère moderne). De mémoire, il y avait dans ce groupe Mustapha Benkhemmou, Amar Zentar, Amar Yahiaoui, Saïd Sadi, Mohia et beaucoup d'autres que je ne connaissais pas ; le travail se faisait dans la clandestinité.

L.M. : Vous étiez enseignant de berbère à l'université de Tizi Ouzou, n'est-ce pas ?

A. U L. : ça nous éloigne du roman "Timlilit di 1962" ! Oui. J'étais enseignant de physique à Tizi Ouzou dès 1981 et parallèlement  j'ai assuré le cours libre de tamazight, avec Ramdane Achab, Hend Sadi et d'autres, de manière irrégulière, jusqu'à mon retour en France en 1985 pour achever le travail de recherche entamé. C'était une période d'activité intense pour l'animation du MCB, la production de la revue clandestine Tafsut, l'organisation de conférences à l'université et dans les villages, de débats infinis, d'élaboration et distributions de tracts. Je garde le souvenir intact des étudiants-militants exemplaires tels que Djafar Ouahioune, Aknine Arab, et beaucoup d'autres.

L.M. : Aussi la première Ligue de défense des doits de l'Homme en 1985 ?

A. U L. : Oui. C'était une initiative lancée indirectement par le MCB, comme l'association des enfants des chouhadas par ailleurs. Je suis membre fondateur de cette ligue mais je n'ai pas participé à la préparation ni au comité de direction. Saïd Sadi et Dda Abdennour Ali Yahia étaient les véritables artisans de sa création. Le néo-FLN avait réagi en stalien de la pire espèce et avait conduit la direction de la ligue à la cour de sûreté de l’État puis à  la prison de Tazult/Lambese. Ne l'oublions pas.

 L.M. : Votre premier ouvrage en berbère est "Iberdan n Tissas" (les sentiers de l'honneur ), publié en 2007 à Alger. Parlez-nous un peu de l'écriture de ce livre.

A. U L. : C'était un simple recueil de la biographie militante, réalisé entre 1985 et 1991, d'un des derniers survivants du premier novembre 1954 en Haute Kabylie, Messaoud Oulamara, mon père. Le déclic était venu de la conférence qu'il avait animée en décembre 1984, une des actions du MCB. Nous avons reconstruit ensemble le fil de sa vie de militant depuis son adhésion au PPA en 1938 jusqu'à sa sortie de la prison de Tazult/Lambese en 1965, après 8 mois d'incarcération sous le régime Ben Bella. C'était un travail d'intense émotion et de respect de la mémoire du militant, en saisissant fidèlement les enregistrements audiophoniques. Sa maîtrise de la langue berbère m'avait  facilité énormément la tâche.

L.M. : Cet ouvrage a été traduit en français depuis ?

A. U L. : Oui, à la demande de beaucoup de personnes, je l'ai traduit en français et il a été publié en 2013 à Alger aux Editions Koukou et à Paris aux Editions L'Harmattan.

L.M. : Comment devient-on écrivain en kabyle ?

A. U L. : je dirai "comment devient-on écrivain tout court" ! Je répondrai par une citation de Mammeri : "On écrit lorsqu'on a quelque chose à dire". Quant à la langue d'écriture, c'est tout simple, les Anglais écrivent en anglais, les Espagnols écrivent en espagnol et les Algériens devraient écrire en algérien. J'ai décidé d'écrire en algérien, ma langue maternelle et je n'éprouve aucune difficulté à exprimer ce que j'ai envie de transmettre. Tamazight est une langue vivante, synthétique et pleine de nuances. J'en apprends tous les jours.

L.M. :  Il y a eu ensuite "Tullianum – Taggara n Yugerten", "Akkin I Wedrar" et "Omaha Beach-Ass-a de Wussan". Des romans qui s'inscrivent dans la thématique historique, si je ne m'abuse.

A. U L. : Parfaitement. Pour reprendre Mammeri, j'écris sur ce que je ressens avec l'envie de le faire connaître. Le premier donne la parole à Yugerten (Jugurtha) qui raconte les 14 ans de guerre contre les romains, son arrestation dans un guet-apens, l'humiliation lors de la marche triomphale dans Rome, sa réclusion dans le cachot Tullianum au centre de Rome, sa réflexion sur son combat et son testament pour les générations futures, avant de mourir. Akkin i Wedrar (au-delà de la montagne) est une analyse des mécanismes de défense et de sauvegarde d'une société, la nôtre, dans une période historique cruciale où l'envahisseur était à nos portes (celle de nos ancêtres, bienv sûr). Pour "Omaha Beach..."c'est l'imbrication de la guerre d'Algérie et du débarquement américain en Normandie un certain 6 juin 1944, lors de la seconde guerre mondiale. Tout l'arsenal militaire qui avait servi à libérer l'Europe de l'occupation nazie a continué sa route vers Toulon pour traverser la méditerranée et faire la guerre aux algériens… il y a tant de choses à dire sur ce sujet.

L. M. : En 2012, vous avez publié une biographie de Muhend Abdelkrim El Khettabi, "Di Dewla n Ripublik" aux Editions L'harmattan à Paris. C'est la première lecture d'un Amazigh sur un autre Amazigh. N'y a-t-il pas un parallèle entre le Rif qui refuse l'autorité coloniale et celle du roi et la Kabylie qui s'oppose depuis toujours au pouvoir d'Alger, d'abord les Turcs, ensuite le colonialisme et aujourd'hui, la Kabylie demeure la région qui s'oppose au pouvoir... Qu'apporte de nouveau cette biographie d'Abdelkrim ?

A. U L. : L'ouvrage est un essai historique de la formidable mobilisation des rifains contre l'occupation espagnole puis française pour libérer tout le Maroc. La guerre du Rif, de 1920 à 1926, a été le déclencheur du mouvement mondial de décolonisation. Le Rif avait trouvé en son sein l'homme qui dirigea les rifains vers la victoire, avec intelligence, en redonnant sa place à la culture du peuple. Il a fallu toute la puissance militaire française et espagnole, l'arme chimique et l'expérience du Maréchal Pétain pour casser  la République du Rif… Justement ce livre parle de ce peuple, de l'intérieur, qui près d'un siècle après se souvient "du temps de la république /Di Dewla n Ribublik". Muhend Abdelkrim des At Waryaghen a mis fin aux guerres intestines entre familes, villages et tribus, mis fin au règne des caïds, réhabilité tajmaât/l'assemblée de village et introduit des techniques militaires modernes. Mais le rapport des forces était disproportionné ; il y avait en face la France, l'Espagne et la trahison du makhzen yaâlawite, inféodé aux puissances coloniales et qui intrumentalisa à grande échelle l'islam et les mosquées.

Le parallèle avec la Kabylie que vous suggérez n'est pas totalement fortuit. Ce sont deux régions historiquement autonomes et linguistiquement plus ou moins homogènes. Le Rif était pendant des siècles dans le "bled essiba" en guerre larvée contre le makhzen, et la Kabylie était en guerre permanente contre les turcs (forme de makhzen musulman). Il ne faut pas oublier que la Kabylie, sous la direction de Oulkadi de Koukou, a occupé Alger pendant 7 ans, de 1520 à 1527. Mais la Kabylie a aussi sauvé le pouvoir turc à plusieurs reprises en l'aidant dans les résistances contre les attaques des flottes européennes. Quant à la Kabylie aujourd'hui, qui est une des régions d'Algérie comme les autres, elle ne cesse de revendiquer l'instauration d'une république algérienne démocratique et sociale issue de plus de trois mille ans d'histoire et de culture. Les revendications pacifiques du printemps amazigh de 1980 sont plus que jamais d'actualité. Cependant, la gangrène qui ronge l'Algérie d'aujourd'hui c'est le "bédouinisme" prédateur et l'idéologie arabo-islamiste, hybridation du panarabisme et de l'islamisme, dans le seul but de faire de l'Algérie un califat, vassal de la nébuleuse arabe et islamiste Qatar/Arabie Séoudite/Koweit /etc, butin des cavaliers de Okba Ibn Nafaâ. Hélas, les agents de cette gangrène sont de chez nous, et beaucoup sont dans les structures de l'Etat. Nous voyons tous les résultats aujourd'hui en Irak, en Syrie et en Libye ; laisserons-nous notre Algérie subir le même sort ?

L. M. : Votre prochain livre sera en berbère ?

A. U L. : Toujours. Il grandit de jour en jour.


Le Matin   

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