Omar Aktouf jauge la situation économique-managériale algérienne

“Nos élites se sont largement servis grâce au modèle US”


Dans la dernière partie, le Pr Omar Aktouf réitère son invitation à un débat d’idées “de fond” essentiel pour le devenir de l’Algérie. Il s’exprime aussi sur la diaspora algérienne et sur la nécessité de déconstruire la pensée économique dominante. “La pensée et la pratique économiques, prévient-il, sont aujourd’hui en crise.”

Liberté : Concrètement, que souhaitez-vous pour l’Algérie ?
Omar Aktouf : Voilà ce que je souhaite pour l’Algérie : une économie de marché, mais de “marché social”, guidé par des plans et objectifs nationaux de réel intérêt général, non de “laisser-faire” ou de “marché autorégulé”. Qu’on le veuille ou non, il faut pour cela un garant puissant et actif au-dessus des intérêts particuliers, c’est-à-dire un “véritable État” et non tous ces “comités de gestion des classes riches” qui occupent — usurpent — dénomination et rôle d’État, que l’on voit un peu partout, y compris en Algérie et aux USA. C’est d’ailleurs ce qu’a voulu dire le célèbre multimilliardaire US Warren Buffet en déclarant, avec amertume : “Nous avons gagné !”, faisant allusion aux forces de l’argent contre les forces des États et des sociétés.
En plus clair, je ne veux ni une dictature d’idéologie à la Staline ni une dictature de l’argent à la US ! Comme disait Adam Smith, père spirituel de tous les libéraux et néolibéraux de ce monde : “Laissez trois businessmen faire du business sans surveiller ce qu’ils font et vous avez trois brigands.” Or, qui peut “surveiller ce que font les businessmen” ? Un État et une société civile aussi puissants, sinon bien plus que les businessmen ! Bien malin qui pourra me contredire ici quand on voit les Himalaya de corruptions, les avalanches de méga scandales (visibles) et d’“affaires” qui s’abattent sur notre pays. Encore bien malin qui pourra affirmer, sans rire, que notre “secteur privé” en est totalement innocent.
Donc, en bref : ni étatisme ni libéralisme ou néolibéralisme, mais une symbiose, une synthèse intelligente entre intérêts publics, des travailleurs, des générations futures, de la nature, des patrons privés, dans une optique constante de jeu à somme non nulle, c’est-à-dire gagnants-gagnants. Je ne cesse de me demander ce qu’attendent nos pays, en particulier du Maghreb, Moyen-Orient… et notre Algérie… pour faire venir au plus vite des professeurs, des modèles d’écoles, des consultants… allemands, suédois, norvégiens… La réponse est aveuglante : les intérêts égoïstes de nos “élites” sont largement mieux servis par le modèle US, point !

À l’époque, vous aviez demandé un débat entre vous et Taïeb Hafsi… vous êtes-vous rencontrés depuis ?
Ce que je voulais lancer comme un début de débat de longue haleine autour d’idées “de fond” opposées, comme les miennes et celles de mon collègue Hafsi, a hélas vite tourné à la polémique stérile et à l’invective inutile. Mais, puisque l’occasion m’est donnée ici d’y revenir, je dirais — sans pointer du doigt aucun coupable, mais plutôt la “tournure” des choses —, qu’on s’est bien plus acharné à tirer sur le messager qu’à répondre au message. Dommage. On a perdu une bonne occasion de faire avancer et approfondir une réflexion qui s’imposait plus que jamais, à voir ce que devient aujourd’hui la situation économique-managériale mondiale en général, et algérienne en particulier !
Cela étant dit, je réitère, en tout respect et par pur esprit académique, les questions “basiques”, mais de première importance pour le devenir de notre pays, et le débat souhaité par moi, demeurées jusque-là sans réponse, en initiant le débat. Hélas, mon collègue Hafsi et moi, n’avions que fort rarement eu l’occasion de nous croiser depuis. Tout est resté “en l’état” et le débat n’a guère cheminé du moindre iota.


Pr Aktouf, vous estimez que la diaspora algérienne peut aider son pays d’origine, sur les plans économique ou politique. Qu’entendez-vous par-là ?
J’aimerais débuter ma réponse par une sorte de boutade : toutes proportions gardées et toutes analogies mises en perspective, la diaspora algérienne pourrait être au pays ce que les joueurs professionnels internationaux algériens sont à notre équipe nationale de football… à condition qu’on leur donne l’envie et les raisons d’y venir, qu’on les laisse jouer “comme ils savent jouer”, qu’on leur donne ce dont ils ont besoin pour ce faire, que leurs coaches soient compétents et légitimes.  
La diaspora algérienne compte, de l’Europe à l’Inde, en passant par le Canada et les USA, des kyrielles de très hautes compétences — y compris de seconde génération —, dans des domaines multiples et variés, qui vont de l’ouvrier de pointe ou le machiniste polyvalent, jusqu’au super informaticien, super chirurgien, super professeur d’université, super entrepreneur. Si notre pays réussissait à utiliser sérieusement 10 ou 20% de cette gigantesque force dispersée à travers la planète, bien des secteurs se verraient doter d’un souffle porteur, dont les résultats seraient inimaginables.
Je connais personnellement — et je suis un des premiers de ceux-là — bien de ces compétences prêtes à apporter leur aide, sur base permanente, circonstancielle, ponctuelle… autant politiquement qu’économiquement :
1/ Sur le plan politique : en dehors du fait de pourvoir nos “hauts décideurs” en “consultants-conseillers” de calibre international, “neutres” et dotés d’un regard extérieur et neuf sur la situation algérienne, la seule présence “significative” de membres de cette diaspora imposera, par elle-même, presque automatiquement d’autres manières d’exiger ses droits de citoyen, de les exercer, de les réclamer, de les organiser, les mettre en place, de les dispenser.
Et
2/ Sur le plan économique : tant de compétences toutes prêtes, formées aux ultimes niveaux exigibles en pays développés, expérimentées, aguerries, rompues aux pratiques de niveau international, deviendront très vite des sortes de locomotives ou de références de façons de faire qui, forcément, se multiplieront autour d’elles.
Mais il y a des conditions à cela, comme le font ou l’ont fait Japon, Brésil, Chine :
1/ qu’un minimum de sérieux et de “nationalisme-patriotisme” s’installe dans nos institutions et organismes ;
2/ qu’un minimum de “sens” de ce qu’on vise pour l’Algérie se fasse jour, que cesse peu à peu la navigation à vue et le règne du clanisme-népotisme ;
3/ que les conditions d’accueil (logements, conditions de vie, moyens de travail…) soient à la hauteur de ce qui est attendu. Je dois dire aussi qu’il existe malheureusement une “diaspora nocive” – de bonne foi ou non – qui se comporte en zélotes des régimes et classes dominantes de leurs pays d’origine, en profiteurs, confortant le plus souvent dépendance vis-à-vis de l’étranger, gabegies, corruption, détournements et colportant modes et discours économico-managériaux “de l’air du temps”, fait par et pour les dominants-exploiteurs des pays en développement.

Peut-on dire que la pensée économique est aujourd’hui dans l’impasse ?
Oui. Non seulement la pensée, mais aussi la pratique économique, dont le management est un des bras armés, sont en crise, sinon en panne sèche. Et je suis loin d’être le seul à le clamer. Depuis le début des années 2000, bien des voix font écho à la mienne, et quelles voix ! Pour ne citer que des Nobel, cela va de Stiglitz en 2001 à Tirole en 2014, accompagnés de Sen, Krugman, sans négliger les “quasi Nobel”, tels que des Edward Nell, Tomas Piketty, Jacques Généreux, Bernard Maris, Robert Reich, John-Kenneth et James Galbraith… et sans oublier le mouvement dit des “économistes atterrés”. à cela, ajoutons le fait que 44 associations d’étudiants de grandes écoles de 20 pays, dont la France, les USA, le Canada et l’Angleterre, déclarent ne plus vouloir étudier une “pseudo-science” frappée d’“autisme”. Ils réclament haut et fort un “enseignement pluraliste” de l’économie-gestion et non plus un “endoctrinement” à “la pensée unique néolibérale”.
Venons-en à présent, sans tomber dans l’excès de jargon technique, à ce que j’appelle les raisons pour lesquelles notre “monde économico-managérial”, en totale crise de sens, “marche sur sa tête” depuis deux siècles… Pour le strict essentiel, je dirais que cet univers économie-gestion est construit sur de faux fondements (ce que j’ai appelé “dogmes” plus haut et dont je développe plusieurs aspects dans Stratégie de l’autruche et Halte au gâchis).
Dans le cadre de cette question, je ne traiterai que d’un seul de ces “faux fondements”, qui est en quelque sorte le “pivot” de tous les autres : la démentielle croyance en la possibilité d’une croissance, non seulement infinie, mais infinie pour tous, qui est à la base de tout ce qui fait l’édifice théorique et pratique de l’économie-management néolibérale dominante. Or il est aisé de montrer et comprendre que notre planète est un “monde fini”, rien d’infini ne saurait s’y inscrire : on ne peut faire infiniment de profit sur infiniment d’arbres, de poissons, de pétrole… tout ce qui existe sur notre terre est limité et “fini”. Le dogme de croissance infinie-continue ne peut donc être in fine que bien plus destructeur que bienfaiteur. La terre ne donne que ce qu’elle “peut” en fonction d’innombrables, complexes, délicats et fragiles jeux d’équilibres, qui se font sur les temps géologiques (milliers et millions d’années). Mais l’économie-business néolibérale qui veut et préconise la maximisation des profits, de l’intérêt, des rendements boursiers, de la valeur des actions… conduit automatiquement à la formation de la seule “boule de neige” qui peut gonfler à l’infini : la mécanique des bulles financières. Seule en effet la finance, portée par l’illusion de quelque chose qui peut s’accumuler sans limites (le numéraire, l’argent, la monnaie, les fortunes mesurées en digits informatiques), peut devenir “la chose” faisable-cumulable à l’infini. L’économie-management se “financiarise” (une des choses dénoncée et analysée par T. Piketty à sa façon, dans son célébrissime Le capitalisme au XXe siècle), et la “valeur” de ce que le capital produit dans “l’économie réelle” est vite dépassée par la “valeur” de ce que ce même capital peut réaliser, en placements financiers – spéculations boursières… ce que Piketty appelle “capitalisme de rente”. Ceci est très grave pour une conséquence et deux ou trois raisons “simples” avec lesquelles je conclurai :

1/ La possibilité de faire des boules de neige financières sans limites a pour conséquence de vite faire se comporter les “entrepreneurs” et entreprises, bien plus en “faiseurs d’argent pour l’argent” que de “faiseurs d’utilités” pour l’économie réelle ;
2/ la finance et les milieux d’affaires deviennent les pires ennemis de l’économie et de la “relance” économique ;
3/ les titanesques montants d’argent accumulés se transforment en “bulles” (aujourd’hui, il circule en notre planète des montants cumulés dépassant de quelque 20 à 30 mille milliards $ la bulle de 2008 et représentant environ 10 fois la “valeur” en PNB de la planète !), qui sèment crises et paniques et laissent dans leur sillage des centaines de millions de victimes qui en payent les conséquences ;
4/ songeons, à titre d’illustration, à un taux de croissance de seulement 4% à l’échelle de toute la planète : un élémentaire calcul à l’aide de la formule de l’intérêt composé nous amène à constater que ce taux implique le doublement de tout (ports, aéroports, automobiles, maisons, immeubles, routes, autoroutes…), tous les 15 ans environ !  Sur un seul siècle, cela implique une multiplication de tout par 128 fois (il y a environ 7 fois 15 ans en un siècle, ce qui porte notre croissance de 4% à 27 en un petit siècle). N’importe quel cerveau normalement constitué peut aisément admettre que cela relève non seulement de l’impossible, mais d’un comportement qui va contre les lois de la nature et de l’univers, qui ne connaissent aucune sorte de phénomène maximaliste (sauf le cancer), et qui n’admettent que les “équilibres” et les “justes milieux” en toutes choses.

H. A.
Fin

Liberté 

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