Rachid Oulebsir. auteur-editeur, chercheur indépendant en patrimoine culturel immatériel : «Le pouvoir ignore les langues maternelles»


Au lendemain de la Journée internationale de la langue maternelle, Rachid Oulebsir, auteur, propose dans cet entretien des mécanismes pour sauver les langues algériennes.   

-Quel était l’héritage linguistique au lendemain de l’indépendance algérienne ?

L’Algérie présentait à l’indépendance une riche mosaïque linguistique, une belle diversité culturelle exprimée par plusieurs langues qui cohabitaient en couches stratifiées. Le tamazight comme couche de base avec sa dizaine de langues vernaculaires et ses différents parlers régionaux constituait le substrat linguistique en cohabitation avec l’arabe dialectal, «dardja», la langue véhiculaire quasi nationale.

Du phénicien et du punique semés de façon éparse sur la côte, nous n’avons que d’infimes vestiges expressifs avalés par les parlers locaux, variantes du berbère. Le latin, langue de la civilisation romaine qui a dominé l’Afrique du Nord durant des siècles, s’est également enkysté dans les parlers vernaculaires berbères. L’arabe, langue de l’islam, religion adoptée par les Berbères depuis le VIIe siècle, est, avec le tamazight, la couche linguistique la plus répandue et la plus partagée.

Du turc, il ne subsiste que des expressions liées à certains métiers de l’artisanat, de la marine, voire de toponymie. Le parler andalou, introduit dans les villes côtières comme Tlemcen et Béjaïa par les lettrés musulmans chassés d’Espagne à partir de 1492, subsiste en poussières de verbe qui recouvrent certaines terminologies musicales et vestimentaires. Avec la colonisation française, s’imposa le français par l’école, la médecine, l’armée et le peuplement. L’espagnol s’est également inscrit à l’ouest du pays comme langue véhiculaire d’une élite de métiers, tout comme fut l’italien à l’Est.

Ces deux langues furent vite avalées par les parlers locaux, et institutionnellement écartées par le français. La diversité linguistique de l’Algérie aux premiers temps de l’indépendance constituait un patrimoine culturel immatériel inestimable  que le pouvoir algérien va vite dilapider en organisant le règne de la pensée unique, de la religion unique et de la langue unique. Avec l’extinction des anciennes langues, le punique, le phénicien, le latin, l’espagnol, l’andalou, et l’impossible adoption de l’italien et de l’espagnol arrivés avec les colons occidentaux au XIXe siècle, trois langues restaient donc en usage en Algérie au lendemain de l’indépendance : le berbère, l’arabe et le français ! Qu’en est-il un demi-siècle après ?

-Quelle était la géographie linguistique à l’indépendance ?

Il est bon de jeter un éclairage au lendemain de la Journée internationale de la langue maternelle (21 février), sur la richesse et la diversité linguistique amazighe et arabe dans toutes les régions du plus vaste pays d’Afrique. En 1956, une étude du «Secrétariat social d’Alger» établit que «le berbère est le langage très vivace, nullement en voie de disparition, d’un nombre considérable de ruraux et de montagnards villageois : environ 25% des indigènes le parlent : la proportion est de 38% dans le département de Constantine, 37% dans celui d’Alger, et 10% en Oranie». Nous pouvons déduire que l’arabe parlé était la langue du reste des Algériens, soit 75% de la population autochtone.

La répartition suivant les 3 départements de la colonisation donnait 90% pour l’Oranie, 63% pour le département d’Alger et 62% pour le Constantinois. Les colons français et les juifs utilisaient alors le français. Notons cependant que la plupart des juifs étaient des citadins, à l’exception de la colonie Bahussiya, qui vivait d’élevage dans les pourtours immédiats de Souk Ahras et parlait le berbère. Ils s’exprimaient dans un dialecte judéo-arabe qu’ils écrivaient en cursive hébraïque.

Ce dialecte a fini par être avalé par l’arabe parlé d’Alger. A l’exception des colons et des juifs assimilés par le Décret Crémieux en 1871, la langue française était méconnue des Algériens, parlée et écrite par seulement près de 6% des hommes et 1,5% des femmes. Ces Algériens lettrés en français se rencontraient dans les centres urbains, et principalement en Kabylie où les Français avaient ouvert les premières écoles et installé des couvents chrétiens.

-Quel constat faites-vous de la situation des langues maternelles en Algérie ?

Il y a autant de langues maternelles que de communautés linguistiques rurales et urbaines en Algérie. Un premier constat s’impose : la langue arabe littéraire, langue officielle de l’Etat algérien, n’est pas une langue maternelle, pas plus que ne l’est le français. Même si pour le français des situations de bilinguisme peuvent être recensées dans quelques îlots élitistes culturellement liés à la France.

Les nombreuses langues maternelles algériennes sont des parlers amazighs et arabes. Les parlers amazighs sont localisés dans une géographie discontinue, allant de l’immensité chaouie ayant les Aurès pour noyau, jusqu’aux Beni Snous de Tlemcen, passant par la région kabyle des Babors au Djurdjura et la succession de blocs amazighophones d’inégale importance comme l’Atlas blidéen, Chenoua, Beni Menacer, Monts de Miliana et Ouarsenis.

D’importantes zones berbérophones s’éparpillent dans le Sud  et le sahara : des ksours oranais aux territoires targuis, passant par le Gourara, Ouargla, le M’zab et Touggourt. Dans chaque région, il y a autant de parlers que de communautés rurales et d’îlots villageois. Contrairement aux territoires amazighophones montagneux et oasiens, le domaine de l’arabophonie est dans une continuité géographique et une diversité linguistique reflétant la variété des modes d’existence des arabophones, anciens berbérophones arabisés par la proximité des villes ou arabes de souche, pasteurs nomades ou citadins artisans ou lettrés. L’Algérie ne fait pas exception dans le monde arabe.

On y recense plusieurs arabes parlés. Les variations dialectales sont si nombreuses que d’une région à une autre on se comprend difficilement. Un citadin de Constantine échange difficilement avec un pasteur de Laghouat, un cultivateur de la plaine oranaise a beaucoup de peine à se faire comprendre par un montagnard de Souk Ahras. Mais depuis l’indépendance, une tendance née de l’extension du tissu urbain sous la colonisation se renforce de plus en plus et se concrétise par l’adoption d’un arabe parlé transcommunautaire qui s’impose comme langue véhiculaire à l’échelle du territoire national. Même dans les zones berbérophones, l’arabe dialectal citadin d’Alger est usité couramment.

-Ces nombreuses langues maternelles sont-elles valorisées ? Sont-elles enseignées pour garantir leur préservation ?

Les multiples langues maternelles des populations et des territoires de l’immense Algérie ne sont pas valorisées. Elles sont plutôt combattues et soumises à la politique culturelle jacobine de l’Etat, qui entend pour des besoins politiques de contrôle, de soumission et de gestion des populations les réduire, les effacer et les faire disparaître progressivement. Le rôle de lessiveuse attribué à l’institution scolaire est remarquable, même si les effets constatés ne sont pas les résultats attendus et programmés.

La création artificielle d’une langue nationale en dehors des langues parlées est un échec. 50 ans après les premières expériences obligatoires d’arabisation, l’arabe littéral n’est pas parlé par les Algériens qui lui préfèrent ses dialectes et ses parlers communautaires avec un attachement utilitaire à la langue française. Au nom du jacobinisme linguistique et de l’unicité de pensée, le pouvoir algérien préfère ignorer les langues maternelles au lieu d’en faire un inventaire afin de les protéger, les promouvoir et   articuler l’unité nationale autour de la diversité culturelle et linguistique. L’Algérie est l’un des rares pays au monde où la diversité culturelle et la richesse linguistique sont officiellement combattues au nom d’une l’idéologie archaïque et antipatriotique qui les considère comme des dangers à l’unité du peuple.

Un pays où des hommes et des femmes ont été réprimés, emprisonnés, torturés et assassinés pour avoir réclamé l’utilisation de leur langue maternelle. L’histoire récente du combat populaire pour la réhabilitation du tamazight, langue et culture, est probante. Un prix très lourd a été payé en vies humaines, en handicaps et les avancées ne sont toujours pas palpables.

A l’évidence, l’enseignement des langues maternelles en Algérie n’est pas pris en charge. Quand il l’est, il est partiel, comme c’est le cas de tamazight. Un enseignement régionalisé dans sa graphie et maintenu facultatif même dans les wilayas où la population le réclame. L’apprentissage et la transcription de cette langue n’ont aucun sens si elle n’est pas langue officielle, donc obligatoire, jouissant comme l’arabe des moyens institutionnels de l’Etat. L’absence de volonté politique rend caducs tous les efforts de la société civile à travers le mouvement associatif usé par le volontariat et le bénévolat.

-Les langues maternelles en Algérie sont-elles menacées de disparition ?

Les langues maternelles sont guettées par l’extinction générée par deux
phénomènes : la volonté politique des pouvoirs publics d’imposer l’arabe littéraire par le biais de l’école et de l’administration d’une part, et la mondialisation qui impose les langues de technologie et de nouveaux jargons, d’autre part. Les nouvelles techniques d’information et de communication répandent des langages inédits et dans leur extension elles s’emparent prioritairement de l’enfance, réduisant les espaces des langues maternelles. L’unicité culturelle au niveau planétaire  avance à grands pas, gommant sur son passage cultures non officielles et langues non écrites.

L’Unesco déclare que plus de 50% des 6700 langues du monde sont en danger de disparition, une langue disparaît en moyenne toutes les deux semaines ; 80% des langues africaines n’ont pas de transcription écrite ; 90% des langues ne sont pas représentées sur internet. Trois domaines sont prioritairement conseillés par l’Unesco pour organiser la sauvegarde des langues menacées de disparition, à savoir «la sensibilisation des pouvoirs politiques et des sociétés civiles à la problématique de disparition des langues et à la nécessité de sauvegarder la diversité culturelle» ; «le renforcement des capacités locales et la promotion de politiques linguistiques appropriées» et «la mobilisation de la coopération internationale».

Vous comprendrez que l’Algérie ne fait pas exception dans cette tendance mondiale ; pire, le mouvement morbide qui érode les langues natales et les parlers vernaculaires arrange la politique linguistique algérienne, d’où l’absence de prise en charge  de l’écriture de ses parlers et la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel dont elles constituent les vecteurs de transmission.
 
El Watan   

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