Le professeur de management à HEC de Montréal, Omar Aktouf, à Liberté

“Un État digne de ce nom fait cruellement défaut à l’Algérie”

“Un État digne de ce nom fait cruellement défaut à l’Algérie”

Dans cette partie, le Pr Omar Aktouf aborde divers sujets d’actualité nationale et internationale : capitalisme vorace, autres modèles économiques, attrait du management US, élites nationales, couple “gauche/droite”...

Liberté : Pr Aktouf, selon vous, le problème n’a jamais été le type ou la nature de l’économie, mais ce que nous faisons de l’économie. Mais, pourquoi diabolisez-vous l’économie américaine et reprochez-vous à nos “élites” le choix du modèle US ?
Omar Aktouf : Pour moi, peu importe le nom ou l’étiquette que l’on accole à un système économique, même s’il faut, bien sûr, nommer correctement et caractériser les choses. Comme le montre le modèle dit nippo-rhénan, l’important est d’être pragmatique et de ne pas hésiter à franchir les barrières des dénominations et idéologies, pour appliquer “ce qui convient ici et maintenant”, en ayant toujours à l’esprit le bien-être général et non des intérêts étroits : si les circonstances, contextes, conjonctures, nécessitent des mesures de type néolibéral, allons-y ! De type keynésien, allons-y ! De type néo-marxien, allons-y ! De type social-démocrate, allons-y ! À ce chapitre, le modèle politico-économique d’un pays, parmi les mieux considérés et les plus compétitifs qui soient, comme la Suède, est au fond une perpétuelle “combinaison évolutive” de centralisation, de décentralisation, de dirigisme, de marché dit “social”, de mesures néolibérales, de mesures keynésiennes, parfois de rigueur, parfois de relance, selon les circonstances, les besoins, les évolutions… mais sans jamais perdre de vue des impératifs inamovibles, tels que les permanents concertations-consensus entre toutes les composantes de la société et la satisfaction des besoins essentiels de tous. Cela est tout sauf “dogmatique”.
Or, sous de fallacieux couverts pragmatiques, le modèle US-néolibéral est un modèle des plus dogmatiques qui soient : dogme du “libre” marché autorégulé, dogme du caractère nuisible de l’État “lorsqu’il se mêle d’économie”, dogme de l’enrichissement individuel automatiquement bienfaiteur, dogme de la nocivité du syndicalisme, dogme de la légitime suprématie absolue du capital et des forces d’argent, etc., etc. C’est ce dogmatisme qui ne dit pas son nom que je reproche à nos “élites” d’épouser sans discernement et aveuglément. Dogmatisme qui ne cesse pourtant de montrer ses graves limites et lacunes sous nos yeux. Par contraste, il convient de noter et de méditer la permanence de la santé économique allemande, dont le modèle est aux antipodes de celui des USA et qui vient d’enregistrer un insolent excédent commercial équivalent à près de 5 fois le déficit commercial français. En un mot, le modèle US n’est ni une théorie ni même — presque — une idéologie : c’est du dogmatisme de type quasi religieux, qui consiste à transformer les désidérata des riches en “modélisations économiques-managériales théorisées”, rien de plus ! La crise européenne qui n’en finit plus et qui s’aggrave, les ampleurs historiques des inégalités et des injustices, sans parler des autres dégâts, dus à ce modèle dit “capitalisme financier”… actuellement, tout cela est suffisamment documenté (Stiglitz, Reich, Krugman, Piketty…), pour qu’on y réfléchisse à deux fois, avant de l’adopter sans nuances.

Vous concédez que le management US séduit économistes, spécialistes du business-management, décideurs du monde politique et des affaires algériens. Vous êtes-vous penché sur ce phénomène d’attrait ? Véhicule-t-il une certaine idée de la liberté… ?
Je suis désolé, mais il n’y a aucune sorte “d’idée de liberté” dans tout cela, sinon celle d’une sorte de loi de la jungle, où tous les coups sont permis pour permettre aux forces d’argent de s’attirer toujours plus d’argent. Il n’y a que bride sur le cou aux forces d’argent, élevée au rang de “valeur démocratique”.
Quant à l’attrait que le modèle US exerce, il est connu depuis longtemps. Alexis de Tocqueville en esquissait déjà le “magnétisme pseudo démocratique” dès le XIXe siècle… Mais, plus récemment, Michel Albert (Capitalisme contre capitalisme) en a minutieusement résumé les “charmes”.
Cela n’a rien à voir avec le modèle nippo-rhénan, qui comporte une kyrielle de garde-fous et d’obligations imposées aux forces d’argent et à la “libre” entreprise privée… garde-fous compris non pas comme des entraves mais comme des garanties de bonne entente et de consensus.  
L’obligation (constitutionnelle) de pratiquer la cogestion, la codétermination, la codécision, combinée à un véritable pluralisme démocratique, où les “lobbies” écologistes ont autant de poids que ceux des banques, limite automatiquement les profits, les inégalités, les privilèges, les dommages à la nature, à des niveaux “raisonnables” et “durables”, en assurant une cohésion sociale, garante de compétitivité soutenue. Le modèle US, lui, donne une omnipotence sans bornes aux forces d’argent, en symbiose continue avec les forces politiques. Cette omnipotence est une force qui fascine, attire, charme et flatte les “élites” de nos pays du tiers-monde, qui se retrouvent détenteurs, en même temps, de “toute puissance” économique et politique. Nous sommes en présence d’un modèle qui est à la fois séduisant, facile et hyper-gratifiant pour ceux qui en tiennent les rênes. Séduisant du fait que tout patron s’y sent “leader”, omniscient, au-dessus de la commune condition humaine ;  facile parce que rien n’est plus aisé que de prendre des décisions seul (ou entouré de zélés flatteurs), sans comptes à rendre ni obligations de concertations avec syndicats, État, mouvements citoyens, écologistes ; hyper-gratifiant parce qu’il permet de se servir sans vergogne ni limites, s’enrichir vite, beaucoup et en sus, recevoir félicitations et adulations parce que l’on est créateur (d’emplois, de richesses) génériquement décrétés bienfaiteurs polymorphes. Par contraste, dans le modèle nippo-rhénan, il arrive souvent que des P-DG soient moins payés que leurs employés-clés. Par exemple, le P-DG de la Japan Airlines touche un salaire inférieur à celui de ses pilotes, un cadre dirigeant célibataire de Toyota ou Daimler-Benz peut facilement recevoir un salaire égal ou inférieur à celui d’un ouvrier plus âgé et père de famille. Alors pourquoi s’acharner à faire du modèle US une sorte d’extraordinaire œuvre humanitaire-philanthropique pour laquelle il convient d’infiniment remercier et aduler le premier bénéficiaire !? Encore un dogme “séduisant” de ce que je dénomme la “métaphysique patronale” du modèle US.

Vous placez une partie de vos espérances dans le rôle que peuvent jouer les écoles de gestion. Mais vous critiquez la formation dispensée dans des écoles de gestion et de management à la US. Ne serait-ce pas contradictoire ?  
En effet, je place ce que j’appelle un espoir “paradoxal” dans ce que pourraient faire les écoles de gestion pour améliorer notre monde, mais j’assortis cet espoir d’une raison et d’une condition expresses. La raison en est que les lieux de pouvoirs et de décisions, un peu dans toutes les sphères, sont peuplés de plus en plus de diplômés de ce genre d’écoles.
La condition est que ce qu’on y enseigne change radicalement :
1/ qu’on en relativise un maximum de ce qui vient du modèle US-néolibéral qui n’est que perpétuelles répétitions — plus ou moins maquillées de nouveaux mots —, de pseudo-théories, de décalogues de techniques et de recettes du how to make money maquillés en “savoirs”, “connaissances” ou même “sciences”, et, fabriquées pour l’essentiel depuis les débuts du siècle dernier ;
2/ qu’on y rende obligatoire une vaste expérience de terrain et de formation sur le tas, conjuguée à l’étude sérieuse des sciences sociales et humaines, autant pour les enseignants que pour les étudiants ;
3/ qu’on en relativise ce que je dénomme l’hyper-mathématisation de la pensée, fruit d’une folle prétention au statut de “science” consistant à confondre “mathématiser” avec “être scientifique” ;
4/ enfin, qu’on y réintroduise massivement non seulement l’essentiel des sciences humaines et sociales, mais aussi un solide cursus “propédeutique” assurant un maximum de culture générale dite “classique”. Ce que je contribue à réaliser peu à peu en Amérique latine, y compris cette semaine même, à Bogotá, auprès de la prestigieuse «Université Naciolna»


Sur votre blog(*),vous écrivez : “Gauche ou droite, le politique ne fonctionne plus, à cause de l’échec de l’économique.” En Algérie, doit-on avantager le débat sur le choix du modèle économique, alors que le choix de société et la nature du régime politique ne sont pas encore réglés ?
Vous faites bien de me rappeler que j’ai un blog… œuvre d’étudiants qui voulaient me forcer la main, mais hélas, je n’ai guère le temps de “suivre” et de mettre à jour ce qui s’y trouve et encore moins de répondre à tous ceux qui auraient la gentillesse d’y réagir… mais je promets de m’y remettre, dès que les circonstances y seront plus favorables.
Pour répondre plus directement à votre question, je répèterai sans hésitation que le clivage gauche-droite est dépassé, car les deux ont échoué… En fait pour continuer à exister, la gauche doit partout «se droitiser»sauf dans le modèle nippo-rhénan où une très intelligente “troisième voie”, résolument collectiviste-social-démocrate, mais aussi résolument pragmatiste, a su dépasser ce clivage. Plus précisément, je dirais que ce clivage est dépassé, car il ne s’agit plus de se demander si on fait de la politique de gauche ou de droite, mais plutôt si on fait de la “politique/économie intelligente”. C’est ce que je dis à propos d’un “management intelligent” : faire de l’argent sans scier la branche sur laquelle on est assis et sans tuer la poule aux œufs d’or. Autrement dit, faire “des affaires” ou faire fonctionner une économie nationale (in fine “agrégat” de ce qui se fait aux niveaux “méso” et “micro”) de façon à ce que le salariat augmente, que le profit soit raisonnable et non maximal, que la pauvreté et les inégalités diminuent, que les dégâts à la nature baissent, que la juste part de l’impôt soit payée par tous, que le niveau de formation-instruction-santé de la population s’améliore… Voilà donc, en très bref, ce que j’ai voulu exprimer. On peut appeler cela capitalisme, socialisme, humanisme, social-capitalisme… aucune dénomination idéologique ou politique ne me dérange, dès lors qu’on atteint ces objectifs qui, au fond, ne sont ni de gauche ni de droite… ils sont de simple bon sens et d’intérêt bien compris de tous. Ce qui, tout naturellement, devrait pousser l’Algérie à bien plus travailler, à se doter d’un projet de société, donc forcément, d’un modèle économique qui, ipso facto, déterminera le régime politique et la nature de l’État qui vont avec.

En 2012, une polémique a éclaté entre vous et le Pr Taïeb Hafsi, tous deux établis au Canada. Vous défendiez l’étatisme économique, alors que M. Hafsi plaidait pour le libéralisme. Laquelle des deux visions permettra à l’Algérie de renouer avec le travail, l’honnêteté, l’esprit d’entreprise, l’intégrité, le sens des responsabilités, le développement et le progrès ?
Je voudrais d’abord préciser que je ne défends aucun “étatisme”, mais plus simplement une présence active d’une instance indispensable, réellement représentative des intérêts de la nation, du peuple, de la nature, des générations futures, qui se dénomme État. Un “État” digne de ce nom, qui fait cruellement défaut à l’Algérie. Un État à l’allemande, à la scandinave… où, grâce notamment à des modes de scrutins proportionnels, les pivots indiscutables de leurs politiques économiques (protection sociale, éducation de haut niveau pour tous, défense de l’institution familiale et des classes moyennes, adaptations régionalisées-décentralisées, consensus et équilibres entre capital, travail…) sont systématiquement reconduits et garantis…

H. A. (À suivre)
http://omaraktouf.over-blog.com

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