L’ouverture économique commentée par Omar Aktouf

“L’Algérie a besoin d’un modèle au service de la nation et du peuple”


Un puissant outil qui capte des informationsOmar Aktouf est professeur titulaire de management à l’École des hautes études commerciales (HEC) de Montréal, au Canada. L’ancien cadre supérieur dans l’industrie est membre fondateur du groupe Humanisme et Gestion, et auteur de nombreux ouvrages traduits en plusieurs langues, dont Algérie : entre l'exil et la curée, La stratégie de l'autruche et Halte au gâchis, réédités en Algérie par Arak éditions.

Liberté : Malgré l’ouverture économique, fin des années 1980, l’Algérie n’est pas parvenue encore à asseoir un véritable entrepreneuriat, source de richesse et d’emplois. Où se situe la faille ?
Omar Aktouf : Vaste et complexe question ! Réduisant ma réponse au strict essentiel, je dirais que le nœud gordien réside dans le fait que nous avons fait cette “ouverture” par pur “effet de mode”, sans préparation. L’exemple de ce qu’il aurait fallu faire nous est donné par les “cas” japonais, coréen, malais… plus récemment la Chine. Ce genre d’“ouverture” ne peut s’envisager sans danger de se faire phagocyter par de puissants intérêts étrangers, ou sombrer dans “l’autodigestion”, à vil prix des richesses nationales, par des oligarques pataugeant dans le népotisme et la corruption, que si et seulement si, il y a profonde et sérieuse préparation préalable de “bases”, pour accompagner cette “ouverture” d’un “développement autocentré”, qui compte en priorité sur ses propres moyens et ressources et non uniquement sur celles importées d’ailleurs. En gros, cela consiste à se doter en compétences humaines de “production”, d’abord (ingénieurs, techniciens, ouvriers-employés de fine pointe…), et de bonne gestion, ensuite (comptables, financiers, administrateurs…) ; puis en capacités installées et en outils de production, technologies dignes, le plus rapidement possible, de rivaliser avec les meilleurs ; enfin avec des “élites” économiques (à l’instar des zaibatsu du Japon, zaebols de Corée, ou familles entrepreneuriales de Malaisie) et politiques étatiques (promoteurs de l’ère Meiji, général Park, Muhamad Mahathir…) qui, ensemble, adoptent et se mettent au service d’un projet résolument nationaliste, patriotique, centralisé dans ses grands desseins, au service de la nation et du peuple.

Ces dernières années, certaines voix dont l’UGTA plaident pour le “patriotisme économique”. Celui-ci a-t-il des chances de sauver une économie trop dépendante des hydrocarbures et des importations ? Pr Aktouf, que faire pour «déconstruire» et sortir de l’économie rentière ?
Je ne vois pas du tout comment ce genre d’appel, de l’UGTA ou autres, pourrait modifier quoi que ce soit au canevas économique de type néolibéral-US, si solidement installé dans notre pays. Je suis évidemment pour, farouchement pour, un modèle économico-entrepreneurial national-patriotique. Sans détour, je dirais que les modèles japonais, coréen, malaisien, auxquels on peut ajouter la “source inspiratrice” : l’Allemagne-Scandinavie, pourrait non seulement être implanté en Algérie, mais aussi la sortir de cette délétère torpeur rentière, appuyée sur les seuls hydrocarbures. Mais, hélas, il y a des conditions tellement drastiques pour y arriver, et tellement de puissants intérêts — y compris hors Algérie —, qui vivent grassement sur le statu quo, que cela en devient utopique. Mais parlons-en tout de même et disons que pour déconstruire et reconstruire, il faudrait : 1- séparer radicalement argent et politique, permettre à du vrai sang neuf de prendre les rênes de l’État ; 2 - que ce sang neuf s’attelle immédiatement à élaborer un projet de société “nationaliste” assorti de “plans” incluant syndicats, société civile, régions, collectivités locales… ; mettre des balises à la bride sur le cou du déjà très puissant secteur privé national et étranger, pour l’inclure dans les efforts de réalisation de ces plans ; 3 - immédiatement, mettre le maximum de ce que permet encore la rente pétrolière-gazière et ce qui peut être prélevé sur les colossales fortunes privées (impôts, contrôle de l’évasion fiscale, de l’informel, rapatriement des énormes sommes qui dorment ailleurs comme dans les coffres de la banque HSBC) au service d’une rapide mise en place de “bases de développement autocentré” : formation accélérée des vraies “forces créatrices”, les ingénieurs, techniciens, ouvriers de pointe ; puis miser tout ce que l’on pourra sur la réduction de la dépendance alimentaire, l’installation de capacités de production et en infrastructures — incluant les NTIC —, à degré d’appropriation technologique nationale la plus brève possible ; et enfin n’encourager que les opérateurs privés (nationaux ou étrangers) qui se comportent comme instruments de développement collectif/national avant de se comporter en égocentriques money makers. Tout cela, vous en conviendrez, est bien loin du modèle néolibéral-US, dont on peut observer à loisir les délétères résultats un peu partout.

L’Algérie, comme ses voisins tunisien et marocain, a conclu des accords d’association avec l’UE. Ceux-ci ont-ils des effets positifs sur notre économie ?
D’abord, il y a tromperie dans les mots : tout vrai “libre-échange” devrait comporter un minimum d’homogénéité et de réciprocité, économiques, technologiques, financières, politiques, monétaires, entre les pays qui entrent dans un tel processus. Ensuite, il faut une libre “circulation des facteurs” y compris des personnes (facteur travail). Or aucune de ces conditions de base n’est remplie dans le cas qui nous occupe. Et lorsque ces conditions ne sont pas remplies, il y a “libre-échange” entre des Goliath et des David ! Il peut y avoir un dit “libre” commerce de produits, services, capitaux… mais surtout pas “équitable” et encore moins “à valeurs ajoutées équilibrées”. C’est ce que l’on connaît depuis fort longtemps, sous la dénomination de “asymétrie des termes de l’échange”, qui ne font que “développer le sous-développement” des pays moins nantis ou pas assez préparés, dans le sens évoqué plus haut. C’est tout simplement la spirale argentine ou mexicaine qui nous attend : voir tout ce qui est “valeur ajoutée” et “secteurs juteux” échapper à la nation et se transformer en lucratif néocolonialisme, au service des pays riches, qui inonderont nos marchés de leurs produits et services, accapareront tout ce qui est rentable à court terme, bénéficieront de matières de base et main-d’œuvre bon marché, sans parler de la dévastation écologique du territoire. Je sais que l’on serine force arguments, du genre “si les opérateurs nationaux sont confrontés sans protection à la concurrence étrangère, ils seront obligés de produire de façon plus compétitive”, etc. Oui ! Si on se prépare comme l’ont fait le Japon, la Corée, la Malaisie, la Chine… Sinon, nous ne serons que de minuscules David subissant les lois des Goliath. L’Argentine en a payé le prix, en sombrant dans le chaos que l’on sait en 2002-2003, et le Mexique qui, depuis l’accord de libre-échange signé en 1994 avec le Canada et les USA, en est réduit à accepter sur son territoire (quelques conséquences parmi mille) un maïs canadien et US moins cher que celui cultivé dans le pays, des tortillas made in US moins chères que celles que font les mères de famille mexicaines (!), près de 50% de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté, l’état de quasi-guerre civile, la montée fulgurante des cartels de la drogue et de la violence, des inégalités toujours plus criantes, une corruption vertigineuse, un patrimoine forestier mis à sac… mais il est vrai, une classe dominante plus corrompue et riche que jamais, et même l’homme le plus riche du monde ! Comment voudrait-on que l’Algérie puisse tirer des bénéfices – hors sa classe dominante — à partir de mesures en tous points identiques à celles qui ont ruiné l’Argentine et mis le Mexique en état de chaos ?

L’Algérie, à l’inverse du Maroc et de la Tunisie, n’est pas encore membre de l’OMC. Comment expliquez-vous cela ?
Pour ce qui me concerne, c’est tant mieux que l’Algérie ne soit pas (encore) membre de l’OMC ! Je ne peux que réitérer les positions qui ont toujours été les miennes : entrer dans ledit “libre commerce mondial”, oui, mais pas de n’importe quelle façon. Il faut y adhérer avec un minimum de “position de force” et avec de solides arguments pour pouvoir y défendre ses intérêts : les essentielles bases de développement autocentré dont j’ai parlé plus haut. Or j’entends bien souvent dire que “même la Chine” y a adhéré (en 2001)… Oui, mais tout le monde n’est pas la Chine, encore moins l’Algérie ! Entrer à l’OMC quand on est déjà pratiquement le premier atelier et fournisseur, y compris en produits de haute valeur ajoutée, de la planète, c’est s’assurer de tirer le meilleur des deux mondes : le sien et celui des marchés planétaires. Nous sommes, hélas, même à notre échelle, à des années-lumière du début de l’ombre de la situation chinoise en 2001 !
 
Partagez-vous l’avis d’économistes et de hauts responsables qui pensent que notre pays est condamné à rejoindre l’OMC ?
Désolé, mais nul n’est “condamné” à adhérer à ce genre d’organismes, n’importe quand et n’importe comment. Comme je l’ai toujours dit, en ce qui concerne aussi bien “la mondialisation” que l’OMC : en soi, adhérer à un monde où le commerce et les échanges se feraient de façon “libre”, symétrique, équitable, “gagnant-gagnant”… qui pourrait être contre ? Mais “mondialisation” tout court et “mondialisation néolibérale” sont deux choses fort différentes. Faire son entrée à l’OMC, cela veut dire accepter l’AGCS (Accord général sur le commerce et les services) et les fameux chapitres 10 et 11 qui vont avec : privatisations et marchandisations de tout, tous azimuts, dérégulations sans bornes, recul du rôle de l’État et des mesures de protection sociale, élimination de tout ce qui ressemble à des caisses de compensation… d’un côté, et de l’autre, drastiques mesures de représailles (par exemple, des entreprises privées pouvant à tout moment poursuivre des États pour “entrave au libre commerce”) contre tout membre qui ne joue pas le jeu du chapitre 10. L’OMC, c’est la défense d’un commerce mondial dit “libre”, mais surtout pas “équitable”. Ce qui a été à l’origine de l’échec, constaté dès l’été 2006 par son DG Pascal Lamy, de ce qui devait être l’achèvement de l’organisation en “bon ordre” du commerce planétaire avec le cycle de négociations dit de Doha. La minuscule Malaisie, pourtant membre du GATT, puis de l’OMC, par la voix de M. Mahathir, celui qui l’a mise sur la bonne direction économique (notamment en expulsant du pays les représentants des FMI, Banque mondiale… et en rejetant les mesures néolibérales dès les années 1970), n’a pas manqué de jouer les trublions, en critiquant sévèrement l’une des dernières réunions de l’OMC (Cancun 2003), en qualifiant officiellement cet organisme d’officine au service des pays riches, notamment en ce qui a trait aux politiques agricoles honteusement favorables aux pays nantis, et en déclarant la réunion de Cancun comme un “succès des pays pauvres contre les riches” et non comme un “échec”. Ajoutant haut et fort : “Commerce libre oui”, mais “équitable d’abord !”.
Donc, pour synthétiser, je dirais : mettons d’abord notre pays en position de capacité de développement autocentré, ayons les ressources installées de production d’un minimum de valeurs ajoutées nationales, donnons essor à un marché intérieur capable de nous mettre à l’abri de l’hyper-dépendance de l’étranger, poussons le privé et “l’informel” à être moins extravertis et à se mettre au service d’activités inscrites dans des projets et plans de décollage nationalistes-patriotiques (et non d’une “économie de bazar et de cabarets” comme l’a déclaré un de nos récents Premiers ministres). Permettez que je rappelle que c’est exactement ce qu’a fait – et fort bien réussi – un certain Vladimir Poutine, avec ses “oligarques”, en faisant passer la Russie du chaos eltsinien, fin des années 1990, au statut de puissance redoutée aujourd’hui : en moins d’une quinzaine d’années ! Pourquoi pas nous ?

H. A. (A suivre)

Liberté   

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