Saïd Sadi à “Liberté”

“Le pouvoir a ses calculs, j’ai mes arguments”

C’est un Saïd Sadi plus que jamais décidé à traquer la vérité en interrogeant l’histoire qui revient dans cet entretien sur ces polémiques qui n’ont de cesse d’enfler depuis cinq ans.
“Le pouvoir a ses calculs, j’ai mes arguments”Et quoiqu’il lui en coûte en diatribes et même en quolibets ! En dépit de la salve qui le vise, il reste serein. C’est avec lucidité qu’il analyse ces critiques-attaques qui, souligne-t-il, ciblent sa personne au lieu de s’intéresser au contenu de son livre Amirouche, une vie, deux morts, un testament. Saïd Sadi y relève un régionalisme de l’Ouest, comme fait du régime et non un sentiment des populations. C’est ce même régionalisme, affirme-t-il, qui a instruit, en même temps qu’une autosaisie du parquet, la levée de boucliers concernant ses propos sur Messali. Il y a du Zola chez ce Saïd Sadi qui dégaine un “j’assume l’intégralité de mes propos”, souhaitant que le procès ait lieu. “Il est temps de libérer l’histoire et la mémoire des curées tribales”, assène-t-il.

Liberté : Vos propos à Sidi-Aïch, dans la wilaya de Béjaïa, ont soulevé des polémiques. Ils ont été pourtant tenus par d’autres auparavant sans provoquer de réaction. Pourquoi un procès maintenant, pourquoi à Saïd Sadi ?
Saïd Sadi : Les propos que j’ai tenus sur Messali à Sidi-Aïch n’étaient pas ceux qui ont été rapportés. De plus, la conférence ne portait pas sur les personnes citées mais sur un sujet qu’il m’importait de discuter avec les populations de la région ; à savoir les valeurs mobilisées dans la vallée de la Soummam qui a abrité des mouvements politiques et sociaux d’une importance historique majeure comme l’insurrection de 1871, la grève des mineurs de 1953 qui a duré 9 mois avant de faire plier le pouvoir colonial ou encore le Congrès de la Soummam.
Les sujets qui font problème aujourd’hui ont été introduits dans les débats. Ils ont, comme par hasard, occulté une conférence qui a rassemblé un millier de personnes. J’ai d’ailleurs transcrit l’enregistrement de ma réponse aussitôt sur ma page facebook car je pressentais que la question pouvait être exploitée dans une provocation. J’avais souligné que personnellement aucun sujet, aucun personnage, aucune zone, aucune période ne me posait problème mais que nous devions parler sereinement avant d’ajouter qu’il était vraisemblable qu’une certaine presse allait zoomer sur cette question hors sujet et zapper une thématique qui a rassemblé la majorité des cadres de Sidi-Aïch pendant plus de trois heures.
Ce rappel est anecdotique mais il permet d’éclairer vos lecteurs sur les origines et, éventuellement, les buts visés par les auteurs de cette manœuvre. Naturellement, j’ai déclaré et je le répète : j’assume l’intégralité de mes propos.
Pour revenir à votre question, il faut savoir que, dès la première conférence donnée à Iferhounène, dans la wilaya de Tizi Ouzou, le premier novembre dernier, les affidés du système avaient déclenché les hostilités. Comme je n’avais pas arrêté mes interventions publiques et que cela tendait un peu plus un climat général difficile pour un pouvoir qui essayait de réparer ses fractures internes, qu’en même temps le Sud bouillonnait, il a fallu montrer ses crocs. Le message ne m’était d’ailleurs pas forcément adressé personnellement ; mais, à travers ces intimidations, on espérait faire taire d’autres personnes qui seraient tentées de faire valoir une parole libre dans une phase de grande instabilité du système. Que pouvait faire d’autre, le pouvoir ? Menacer ? Il connaît les limites de l’exercice. Empêcher les conférences ? Il ne peut pas le faire en Kabylie. Il lui restait le plus simple : l’instrumentalisation de la justice qui doit, une fois de plus, boire le calice jusqu’à la lie. Peu importe que des paroles plus dures aient été prononcées par d’autres sur le même sujet.  
 
Comment se présente ce procès ?
Le pouvoir a ses calculs, j’ai mes arguments. Au regard du droit algérien, l’auto-saisine du parquet est une aberration juridique. Je n’ai pas cherché cette confrontation dans le prétoire mais elle est bienvenue car il est temps de libérer l’histoire et la mémoire des curées tribales.
Plus de cent avocats ont spontanément proposé leur constitution. Une pétition en ligne a déjà recueilli plus de 24 000 signatures en moins d’un mois, ce qui est un record en Algérie. Des anciens maquisards de la Fédération de France du FLN ou des Wilayas II, III et IV et des enfants de chouhada qui ont affronté le messalisme se portent témoins. Face à cette ferveur citoyenne et militante, les instances officielles censées veiller aux respects des martyrs brillent par leur silence. Est-ce une surprise ? N’oublions pas qu’à la veille de son déplacement sur Tlemcen, le seul nom que François Hollande a fait applaudir à l’Assemblée nationale — qui est malgré toutes les fraudes le lieu de la représentation du peuple algérien — fut celui de Messali. J’avais espéré qu’un responsable officiel ose élever la voix devant cette forme de recolonisation mémorielle. En vain.
Ce qui m’a conduit à rédiger une lettre ouverte publiée la veille de l’arrivée du Premier ministre français, Jean-Marc Ayrault, en Algérie.

Comment expliquez-vous ce détachement chez des responsables qui ont construit leur vie politique d’après-guerre sur la mythification du combat du FLN ?
Sur ce registre, il faut bien noter qu’il y a eu une méticuleuse stratégie de révisionnisme avec l’arrivée de Bouteflika. Messali a été “repêché” dans la foulée des célébrations d’Abane et de Khider dont les noms ont été donnés aux aéroports de Béjaïa et de Ouargla. Du coup, cela a permis d’attribuer au “patriarche” celui de Tlemcen. On vient de voir que le président français a été appelé en renfort pour “valider” la réhabilitation ; on se souvient de la légende de grand maquisard que le chef de l’État s’est construite ; du deuil de huit jours qu’il a fait observer à la mort de Ben Bella… Toutes une série de mesures ont été arrêtées pour remodeler la nation en déplaçant son centre de gravité de l’histoire partagée vers la pulsion tribale. Il y a une vraie filiation idéologique et politique entre Messali, Ben Bella et Bouteflika : la tutelle orientale sublimée et revendiquée, les exclusivismes doctrinaux qui doivent définir la nation et le goût immodéré pour le pouvoir personnel caractérisent les trois hommes.
Ce révisionnisme a pu se faire par la corruption des organisations en charge des anciens combattants, le prix du baril a permis de pousser à son paroxysme l’inflation de faux moudjahidine, lesquels ont dilué les voix des authentiques maquisards.
 
De manière plus générale, vos sorties sur l’histoire de la guerre de Libération déclenchent une tempête médiatico-juridique. Quelles en sont, selon vous, les origines ?
Il y a deux manières de traiter l’histoire d’un pays. Soit on la considère comme le patrimoine du peuple et alors le débat doit être libre pour restituer le vécu commun dans une entreprise adulte et apaisée. Les recherches et le temps tamisant les évènements, les choses sédimentent et donnent un socle de vérités sur lequel se construit la mémoire d’une nation qui sert de matrice à la conscience nationale. Soit, et c’est malheureusement ce qui se passe chez nous, l’histoire est un enjeu de pouvoir et on a alors une exposition qui varie avec les époques et les humeurs des dirigeants ; c’est un passé à géométrie variable que le responsable confisque pour le configurer à sa guise afin de se sacraliser, échappant ainsi à toute critique ou arbitrage du citoyen.
Facteur aggravant en Algérie, les affrontements feutrés qui opposent les clans se disputant la légitimité historique s’hystérisent quand il faut aborder la Kabylie. En l’occurrence, le message se veut clair : l’histoire est la propriété du dirigeant de l’heure. Un code vient d’être violé ; d’où le séisme actuel.
 
Mais cette fois la violence des échanges et les moyens mobilisés sont quand même inédits…
Après la sortie du livre consacré au colonel Amirouche, des militants, qui n’ont pas pu ou voulu s’exprimer au début, ont accepté de livrer ce qu’ils ont vécu comme acteur ou dont ils ont été témoins. C’est ainsi que de nouveaux témoignages sont apparus dans la quatrième édition avec, notamment, la révélation de l’ordre donné par Boussouf pour exécuter le colonel Lotfi.
Du coup, il me fallait répondre par des correspondances privées à des questions émanant d’anciens maquisards, journalistes, chercheurs, étudiants, enfants de chouhada… Cela n’était pas commode mais, en même temps, j’ai trouvé cette demande très saine. C’est ainsi que j’ai décidé d’entamer une série de conférences sur l’histoire en général et les référents culturels qui lui donnent cette expression et cet intérêt si particuliers chez nous. Ce cycle a commencé, on le sait, le premier novembre passé à Iferhounene. D’une part, le P/APC est lui-même un fils de chahid qui a érigé un remarquable monument aux martyrs dans sa municipalité, d’autre part, cette localité compte 1 600 martyrs. La rencontre qui a eu lieu dehors et en pleine nuit a rassemblé des milliers de personnes. J’avais aussi annoncé que je me rendrais dans d’autres wilayas pour animer des rencontres sur des épisodes peu connus ou qui appellent de nouveaux éclairages. L’élargissement du débat dans le temps et l’espace est probablement une des raisons qui ont exacerbé la violence et la multiplication des attaques.

Vous laissez entendre que cette campagne est préparée, sinon organisée. Par qui et pourquoi ?
Les repères politiques sont de plus en plus confus. Il faut en finir avec les tabous, les esquives et les explications soporifiques si nous voulons éviter que la rumeur ou les confidences maffieuses régentent la vie de nos enfants.
En même temps, nous devons rester prudents et ne pas nous précipiter dans les interprétations car les événements sont encore trop proches pour en dégager tous les tenants et aboutissants. Mais ce qui se passe n’est pas anodin et souligne de nombreux aspects de notre vie collective ; qu’il s’agisse de la sphère politique, du monde universitaire ou de la société civile. Et en s’en tenant aux seuls faits, il y a déjà beaucoup à dire sur le poids du régionalisme dans la construction de la pensée d’une bonne partie de l’élite algérienne et de sa relation incestueuse avec le pouvoir politique.
Un citoyen a eu l’idée d’établir la liste des contempteurs qui se sont mobilisés dans cette polémique : D. Ould Kablia, A. C. Deroua, M. Benachenhou, D. Djerbal, A. Lahouari, M. Rahal... Tous sont originaires de l’Ouest.
On peut supposer que ce coagulât est un hasard mais les faits sont là. Les rares intellectuels qui se sont démarqués des attaques, à l’exception notable de Kamel Daoud — vraisemblablement perdu pour la conjuration tribale —, sont issus d’autres contrées du pays.
Cela en dit long sur les tentacules de sectes qui peuvent métastaser au point de prendre en otage la parole publique. Il est du devoir de chaque patriote d’alerter sur ces réflexes de meutes, surtout s’ils émanent de personnages dont on pouvait considérer qu’ils étaient à même de s’émanciper des archaïsmes tribaux.   
 
Avez-vous l’intention d’y répondre ? Et comment ?
Par un livre. Il y a assez de matériaux pour dégager une analyse générale de ces comportements. Mais en même temps, il faut être responsable pour soi-même et pour les autres et ne pas se laisser tenter par des réactions symétriques à celles que l’on dénonce et combat. Je sais que face à tant d’invectives et d’agressivité, l’appel à la retenue peut ne pas être l’annonce la plus attendue. Mais il faut savoir aussi que la nécessaire lutte contre le régionalisme ne peut pas être sa réplique.
 
Vous parlez du régionalisme de l’Ouest, mais dans cette controverse, il y a aussi Ali Kafi qui est du Nord-constantinois…
Petite remarque à votre question. Les populations de l’ouest du pays n’ont pas à répondre des manœuvres faites en leur nom. Un médecin, originaire de Tlemcen, vient de produire chez vos confrères du Soir d’Algérie une contribution qui honore l’éthique qui doit habiter l’élite algérienne.
Ceci dit, il faut savoir qu’Ali Kafi a été engagé dans cette mise en scène pour deux raisons : élargir le front de la ghettoïsation du Kabyle et faire une vente concomitante. Le parcours de Messali étant difficilement “vendable” dans sa globalité, les fiches dénonçant les responsables de la Révolution algérienne envoyées par Ben Bella, des années durant, aux services spéciaux égyptiens étant connues, il a fallu impliquer Kafi pour faire passer le duo Messali-Ben Bella.
Tout patriote est en droit de s’exprimer sur une dérive qui a fait des milliers de morts chez un peuple qui affrontait au même moment le colonialisme. Il est légitime de se poser la question du coût payé par l’Algérie indépendante aux collaborations de Ben Bella avec Fethi Dib, chargé par Nasser de contrôler le FLN ; mais personne ne remet en question le parcours d’Ali Kafi, même si l’accusation de trahison qu’il a proférée contre Abane est contestable, voire condamnable ; elle a d’ailleurs été condamnée, non pas à la suite d’une auto-saisine du parquet, mais après une plainte de la famille.      
 
Par quoi se manifeste alors ce régionalisme et quelles en seraient les conséquences pour le présent et le futur du pays ?
D’un point de vue institutionnel, il suffit de regarder les grandes affectations des responsabilités régaliennes pour voir que les recrutements sensibles se font sur la base de coteries régionalistes. Économiquement, cela se traduit par une prédation où la compétitivité, le droit et la concurrence sont ignorés dans la mesure où l’accès au crédit et l’octroi des marchés relèvent du fait du prince. Socialement, les populations sont captives de structures sous-terrains échappant à des institutions qui servent de faire-valoir pour un pouvoir réel, invisible dans ses mécanismes et inaccessible à tout contrôle. Symboliquement, nous sommes dans l’indicible : Messali est un héros et Abane — dont la vie se confond avec son patriotisme — est accusé de trahison !
On a trop pollué l’histoire, trop menti dans la vie publique, trop fraudé dans les élections, trop corrompu dans la société pour croire que nous pouvons continuer à jouer, sans grands dommages, la pièce cauchemardesque entamée depuis 1962.

Vous accusez le régime de régionalisme. Que répondez-vous à ceux qui vous disent que des Kabyles sont aux premières loges du pouvoir économique et politique ?
La question n’est pas tant de savoir si un responsable est né ici ou là, mais de voir si sa fonction est opérationnelle et si ce qu’on lui fait faire contribue à émanciper sa communauté et la nation en général. Or, l’histoire des régimes autocratiques est invariable en la matière. C’est dans les collectivités les plus indociles que sont recrutés les éléments qui doivent exécuter les “sales besognes” ; d’une pierre deux coups : on s’exonère de l’accusation de marginalisation de tel ou tel groupe social et on le charge de tout ce qui induit du ressentiment chez le peuple. La Savak du Shah d’Iran, composée pour une bonne partie de Kurdes, avait commis ses plus grands dommages au Kurdistan iranien. Chez nous, quand le pouvoir colonial voulait faire passer une décision peu amène ou commettre un acte indigne, il convoquait un indigène. Il y a longtemps que l’on sait qu’en Algérie ceux qui gèrent ne décident pas et que ceux qui décident ne gèrent pas.
 
Revenons à l’histoire. Pourquoi un livre, le vôtre sur le colonel Amirouche, suscite-t-il autant de contestations ?
Le problème est qu’il n’y a pas contestations sur le livre. Le débat auquel j’ai appelé n’a, hélas, jamais eu lieu. Je vous ferai d’ailleurs observer qu’aucun politique, aucun universitaire parmi ceux qui se sont associés à cette campagne, n’a remis en question les témoignages ou les documents qui constituent la base d’un ouvrage dont personne ne veut parler et autour duquel se déchaîne tant de haine. Les interventions tournent autour de mon droit à écrire ou non, quand elles ne prennent pas carrément l’allure d’attaques personnelles. Quand Mme Malika Rahal écrit : “Il me semble que certains acteurs instrumentalisent le passé pour un intérêt immédiat, pour remplir le vide politique, créer de l’agitation, attirer l’attention sur eux…Comme historienne, je trouve cela pénible, comme citoyenne, je trouve cela insupportable”, lorsque M. Addi Lahouari déclare : “Quand Saïd Sadi parle de Ben Bella, ça en dit plus sur lui-même que sur Ben Bella”, on ne voit pas ce que ces jugements compulsifs et ces invectives apportent au débat sur le livre.

Mais alors pourquoi cette passion, pourquoi cette tournure où même l’État, jusque-là resté à l’écart, sort de sa réserve ?
Les circonstances de la mort d’Amirouche et de Haouès et la séquestration de leurs ossements après l’Indépendance représentent un concentré des fautes morales et politiques qui minent la conscience algérienne. C’est un traumatisme qui pose tout à la fois la question de la violence endémique dans le champ politique, celle de la confiscation de la lutte de libération, et, probablement plus que tout, le rôle historique de la Kabylie dans la guerre et, implicitement, sa place dans la matrice nationale. Tant que l’on n’aura pas abordé clairement, sainement et loyalement ces données, l’équation algérienne restera bancale et l’équilibre moral et politique du pays s’en ressentira. Or, pour parler de tout cela, il faut une autorité, une volonté, un courage, une force et une légitimité politiques qui n’existent pas ; d’où l’irritabilité, l’agressivité ou la censure qui caractérisent tout débat concernant la mémoire et la justice. Voyez comment on a maquillé la décennie noire avec une “loi sur la réconciliation” qui est un brevet de semence pour des drames futurs. Nous ne sommes pas l’Afrique du Sud qui a pu regarder les abus de l’apartheid en face. Il n’y a pas de Mandela chez nous. Ou, pour être plus précis, ceux qui en avaient la trempe n’ont pas survécu à la guerre. Ils ont été éliminés soit par l’ennemi soit par les tenants des régimes oligarchiques. Au regard de la déchéance de la vie publique actuelle et des arrogances parisiennes, on comprend que les Abane et Ben M’hidi n’avaient aucune chance de survivre aux menaces des uns ou aux calculs des autres. La confiscation de l’histoire est à la base du pouvoir algérien. Tout ce qui éclaire le citoyen est vécu comme une menace vitale pour le système. Le film consacré à Krim Belkacem est la dernière illustration des doubles enterrements qu’on inflige à des hommes dont le combat dérange la doxa officielle.
 
Si les attaques de politiques peuvent s’expliquer par la crainte de voir des positions fragilisées et des intérêts menacés par l’éclatement de certaines vérités, comment expliquez-vous que des universitaires, dont des historiens, s’impliquent dans les polémiques ?
Certains universitaires, expatriés ou non, sont toujours tributaires du tropisme régionaliste qui transcende les formations académiques, les engagements politiques ou même les convictions idéologiques. Ces élites ne se sont pas émancipées du magma de la sociologie primitive qui surdétermine leurs positions en dernière analyse. Il faut une grande force morale pour se libérer de la “pensée automatique” du système.
Certains auteurs comme Abdelmadjid Merdaci, Annouar Benmalek, Boualem Sansal ou Kamel Daoud, qui ne sont pourtant pas tous d’accord, ont pu préserver leur autonomie. C’est pour cela qu’il ne faut pas tout noircir non plus. Cet épisode amorce un vrai débat sur notre être collectif, ses destins possibles et ses handicaps. La chose se vérifie dans la presse ou les associations. J’ai lu jeudi dernier un billet courageux de Maâmar Farah à propos de la polémique en cours. Pourtant, nous avons des appréciations divergentes sur le bilan de Boumediene. Cela n’empêche pas une estime que je pense sincèrement réciproque. C’est vers cette tolérance que devrait tendre l’Algérie.
 
Ne seriez-vous pas, vous-même, pris au piège de cette “hystérie” ?
C’est toujours difficile de se situer soi-même par rapport à des enjeux qui engagent toute une nation. Mais beaucoup de citoyens estiment en effet que ce livre et les turbulences qui l’ont suivi n’auraient pas connu une telle intensité s’il avait été signé par un autre auteur. Un homme politique qui assume sa kabylité tout en revendiquant son algérianité pose problème dans un pays qui a peur de tout, y compris de lui-même. La charge du responsable de l’association du Malg est exemplaire de cette phobie de la transparence. Le support de l’anathème est constant. Il m’accuse de ne parler que d’Abane, d’oublier que Ben Boulaïd et Ben M’hidi sont aussi morts, de focaliser mes interventions sur la wilaya III… Peut-on laisser passer un discours aussi fielleux ? Abane n’a pas été tué par l’ennemi mais par une organisation que ce monsieur connaît bien et dont il dirige aujourd’hui la fondation. Des pages, que je crois émouvantes, ont été dédiées et à Ben Boulaïd et à Ben M’hidi dans un livre qui ne leur était pas consacré.
Glissons sur la mauvaise foi qui occulte une évidence : pour partie, cette dernière campagne est due à la révélation de la tentative d’assassinat de Lotfi. Toutes ces données sont évacuées car elles tamponnent la religion du “péril kabyle”. La violence inouïe de la réaction de la fille de Messali est une caricature du fantasme justifiant l’ostracisme qui cible ceux qui ne sont pas homologués par “les constantes nationales” : elle m’accuse d’être “un inculte” et un “séparatiste” : fidèle héritage paternel. Ces non-dits ne sont pas des dérapages occasionnels ; ils sont partagés par beaucoup et portés par des certitudes, voire des convictions qui peuvent être à l’origine de grandes décisions politiques. Faut-il taire ces travers ? Faut-il les traiter par le mépris ou la condescendance ? Faut-il en parler pour les dépasser ? Toutes ces questions se posent. Mais on ne le dira jamais assez, l’opacité et le tabou sont les principales causes du divorce pouvoir-société.

Et vous pensez à quoi particulièrement ?
Vous savez, si l’on devait écouter ceux qui veulent nous exclure du débat sur l’histoire, l’amazighité serait toujours décriée comme une invention des Pères blancs, le dossier des droits de l’homme, l’arme des étrangers pointée contre notre justice révolutionnaire, le pluralisme politique et syndical un piège de la réaction visant les acquis du socialisme spécifique, la séparation du culte et du champ politique une atteinte aux constantes nationales ; la libération de la femme un attentat à notre honneur, la régionalisation une menace pour l’unité de la nation…Toutes les avancées démocratiques ont été imposées au pouvoir. Cela dit bien ce que l’on peut en attendre maintenant que les moyens financiers font défaut.
 
Question d’actualité : jusque-là, le chef de l’État recevait généralement les responsables civils et militaires en même temps ; récemment, il s’est entretenu, tour à tour, avec le général Gaïd Salah, chef d’état-major de l’ANP, et le général Mediene, responsable du DRS, au sujet de la révision de la Constitution. Quelle lecture faites-vous de ces audiences séparées ?
Les différends opposant le chef d’état-major omniprésent et le responsable d’un DRS sous pression étaient connus de tous. Il semble que le réchauffement survenu entre les deux hommes n’a pas suffi à provoquer une discussion conjointe avec le chef de l’État. Mais est-ce là l’essentiel ? Au moment où le pouvoir s’évertue à convaincre de sa volonté d’associer tout le monde pour la prochaine révision de la Constitution, on remarque que lorsqu’il faut vraiment trancher, ce sont les chefs militaires qui sont consultés dans l’opacité. Or, par définition, la Constitution ne peut être ni une question secrète ni une affaire militaire. C’est d’abord et avant tout un chantier public et civil.

À suivre votre raisonnement, l’Algérie est sans repères ni perspectives. Quelle suite voyez-vous pour le pays ?
Nous savons tous que le système a tenu sur trois supports : l’argent, la peur et la cohésion des clans qui se sont toujours rassemblés quand l’essentiel était en jeu. Aujourd’hui l’argent manque, la peur a disparu et les clans ne parviennent pas à rétablir leur conglomérat. Les trois piliers du système se fissurent en même temps. Pourtant, et malgré cette gravité exceptionnelle, la solution négociée qui consisterait à tout mettre à plat pour repenser notre destin, rechercher un compromis à la mesure des attentes des populations et des exigences de notre temps, ne fait pas partie de l’agenda du pouvoir. Quand on voit comment la révision de la Constitution est bricolée, quand on constate la volonté d’“arouchiser” le mouvement du Sud par la subornation et la division, quand on analyse les pressions que subit un parti comme le MSP, les intentions du pouvoir sont d’une dramatique inconséquence : statu quo et manipulations.
Il reste l’alternative d’un mouvement large et patiemment conduit, associant les partis émancipés du pouvoir et la société civile pour éviter le chaos. C’est ce qui est en train de se faire laborieusement dans la coordination pour les libertés et la transition démocratique et dans les luttes menées au Sud. Mais le cadre algérien, trop longtemps passif, doit impérativement s’impliquer dans cette opération de survie nationale avec le devoir de mettre de côté ses sensibilités propres pour s’engager sur les fondamentaux démocratiques qui doivent refonder la vie publique.
Dans ce difficile cheminement, il faut penser, pendant qu’il en est encore temps, à respecter la mémoire de ce peuple auquel on a tout dénié. Cela passe par la libération de l’histoire. Y accéder, c’est instaurer un climat d’apaisement qui peut favoriser l’avènement de l’Algérie démocratique et sociale qui attend depuis 1962. La voie est étroite, le temps nous est compté mais nous n’avons plus d’autres choix.


S. A. I./ K. K.

Liberté   

 

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