Le porte-parole du Comité de sauvegarde de l’UGTA, Ahmed Badaoui, à “Liberté”

“Nous comptons empêcher la tenue d’un congrès préfabriqué”


“Nous comptons empêcher la tenue d’un congrès préfabriqué”Ahmed Badaoui est le porte-parole du Comité national de réappropriation et de sauvegarde de l’UGTA (CNRS), un comité rassemblant des syndicalistes frondeurs de l’UGTA, qui a vu le jour en avril dernier. Dans l’interview qui suit, l’ancien secrétaire général du syndicat des douanes, connu pour ses prises de position contre la direction actuelle de l’UGTA, revient sur l’organisation prochaine d’un rassemblement de protestation national devant la Maison du peuple Abdelhak-Benhamouda, mais également sur les dysfonctionnements et altérations au niveau de la Centrale syndicale.

Liberté : Vous avez annoncé, en octobre dernier, l’organisation d’un vaste rassemblement des travailleurs devant la Centrale syndicale. Où en êtes-vous dans les préparatifs ? Avez-vous arrêté une date ?
Ahmed Badaoui : Concernant le rassemblement ou le sit-in devant la Centrale syndicale, nous ne sommes pas les seuls sur le terrain de cette initiative. D’autres forces syndicales et d’autres segments de l’organisation agissent dans ce sens et à cet égard, nous sommes dans l’obligation de coordonner nos efforts pour la cause et la réussite de cette action. Mais, je peux vous certifier qu’en ce qui concerne les démarches du Comité national de réappropriation et de sauvegarde de l’UGTA, nous avons l’adhésion de plusieurs syndicats répartis dans 25 wilayas qui ont donné leur accord pour être présents, le moment voulu. Je citerai, à titre d’exemple, les wilayas d’Alger, Mostaganem, Constantine, Batna, Tiaret, Jijel, Saïda, Tizi Ouzou, Béjaïa, Djelfa, Annaba, Ouargla, Oran, etc. Pour ce qui est de la date du rassemblement, nous sommes en relation étroite avec les représentants de l’autre espace, constitué majoritairement de plus de 70 membres de la CEN (Commission exécutive nationale de l’UGTA, ndlr) et nous sommes en voie de finaliser un accord pour une date commune.
Mais soyez-en certaine, cette action ne saurait tarder, elle est inscrite dans l’agenda du comité comme un moment et un évènement phare. J’aimerais rappeler qu’au début de la création du CNRS de l’UGTA, il fallait, dans un premier temps, s’atteler à expliquer les raisons et les motivations ayant amené à la création de ce comité, le faire connaître en le médiatisant au maximum pour que le message arrive aux confins de l’Algérie et surtout au monde du travail, en brisant le mur de la peur et de la terreur. Dans une deuxième étape, il fallait structurer horizontalement ce comité, consolider sa base et rendre pérenne son existence par l’agrégation des syndicats actifs à la base. Ce n’est que par la suite que nous avons pensé à agir, en fixant des objectifs d’action sur le terrain. Pour cela, nous avons entrepris de lancer une pétition sur le Net pour exiger le départ de la direction actuelle de l’UGTA que nous considérions et que nous considérons toujours comme illégale et illégitime. Cette action n’a pas eu tout le succès que nous espérions et la raison en est toute simple : nous avons constaté à nos dépens que l’écrasante majorité des travailleurs et des syndicalistes auxquels s’adressait notre message ne communiquaient pas via les réseaux sociaux et n’avaient pas la culture de l’outil Internet. Comment voulez-vous qu’ils soient abonnés à Internet, alors que dans leur vie de tous les jours, ils n’arrivent pas à joindre les deux bouts ? De plus, les conditions sociales dans lesquelles ils végètent ne leur permettent pas de greffer à leurs besoins les frais supplémentaires pour l’abonnement à Internet. Avec l’utilisation du support papier et le contact direct avec les concernés, nous avons réussi à collecter plus de 17 643 signatures. De ce fait, nous avons compris que le retour à la base de l’organisation des travailleurs, le contact direct et le travail de corps à corps est devenu nécessaire, obligatoire et prend tout son sens.

Quels objectifs avez-vous fixé à ce rassemblement ? La réappropriation de l’UGTA par la base ou l’objectif de peser sur le prochain congrès de l’organisation ?
Les deux sont liés étroitement. Se réapproprier l’UGTA à la base est une tâche centrale. C’est par cette action qu’on compte empêcher la tenue de ce congrès préfabriqué, anti-statutaire et non réglementaire. La réappropriation de l’organisation par les travailleurs reste l’enjeu primordial, qui déterminera le retour à la légalité, à la légitimité et à la crédibilité, et donnera du sens et du contenu à un congrès authentique, réellement démocratique et conforme à la volonté et aux aspirations des travailleurs, à leurs intérêts et aux intérêts du pays.
Comment voulez-vous que le CNRS travaille dans la perspective de ce congrès, organisé par Hmarnia – qui, il n’y a pas si longtemps, était exclu de l’UGTA et réhabilité par l’actuel secrétaire général - au moment où nous le dénonçons et nous dénonçons les conditions dans lesquelles il se prépare ? Comment voulez-vous que la tenue du 12e congrès puisse être, pour notre comité, un moment phare, quand le secrétaire national chargé de l’organique, avec la bénédiction de l’actuel SG, a déjà décidé qui sera le futur secrétaire général de l’UGTA et mieux encore, de quoi sera composé le futur secrétariat national ? Comment voulez-vous que ce moment constitue pour nous une référence, quand les statuts sont impunément violés par une poignée de brigands et de mercenaires, qui refusent de transmettre à la base, avant la tenue du congrès, le rapport moral et financier pour discussion, débat et approbation, tel que prévu par les statuts ? Le secrétaire national chargé de l’organique croit à tort qu’il peut organiser impunément et à sa guise un congrès de dupes et un congrès de “moutons de Panurge”, il se trompe gravement.

Avec le slogan “Dégagez tous et rendez l’UGTA aux travailleurs”, ne craignez-vous pas que votre initiative soit interprétée comme un règlement de comptes personnels ?
C’est ainsi que toutes les tentatives d’opposition, structurées ou non, qu’elles soient syndicales ou politiques, sont perçues par ceux qui veulent se maintenir aux commandes. Ils les donnent ainsi à percevoir comme l’expression d’ambition personnelle. “C’est un coup de poignard dans le dos”, s’était exclamé Sidi-Saïd, par l’intermédiaire de son secrétaire national chargé de la communication, oubliant lui-même la multitude de poignards qu’il a donnés dans le dos de la classe ouvrière. Il s’agit là d’un élément de langage, construit par les officines du statu quo, pour décrédibiliser et dévaloriser toutes les tentatives d’opposition ou de résistance dans la société. “Dégagez tous et rendez l’UGTA aux travailleurs” reste, pour nous, un leitmotiv et un enjeu capital lié à la raison de la création de ce comité. Nous les tenons tous et sans exception, responsables de la situation de décadence et de délitement à laquelle est parvenue l’organisation de Aïssat Idir, Abdelhak Benhamouda, Lakhdar Kaïdi et Boualem Bourouiba. Nous voudrions clamer haut et fort que le CNRS n’a aucun compte à régler avec qui que ce soit et ceux qui le prétendent font preuve de malhonnêteté et veulent noyer le poisson. À cet effet, nous invitons les membres de la direction actuelle à un débat public télévisé sur le thème “Où va l’UGTA…?”

Sur quelle base soutenez-vous que l’UGTA est aujourd’hui menacée dans son existence ?
Pour une raison et une conséquence. Il y en a plusieurs, bien entendu, mais parlons de l’essentiel. La raison est l’état de déliquescence et d’anomie dans lesquelles se trouve l’UGTA et dans lesquelles toutes les valeurs sombrent, même la plus élémentaire : l’adhésion à l’organisation syndicale. Elle est atteinte de plein fouet depuis l’assassinat d’Abdelhak Benhamouda par l’idéologie dominante de la rente, des intérêts personnels, de l’affairisme, du gain facile et de la “chkara”. Elle a perdu des pans et des secteurs entiers de travailleurs qui l’ont quittée, totalement démobilisés et des fois, au profit d’autres organisations syndicales dites autonomes ou un peu plus autonomes. Elle a abandonné le terrain des luttes sociales et de l’engagement au profit d’une politique “dialoguiste”, qui a prouvé toutes ses limites et ses dangers. Elle a bafoué ses propres statut et règlement intérieur, privilégiant la désignation aux postes de responsabilité, s’appuyant dans son fonctionnement beaucoup plus sur les structures horizontales, frappées d’obsolescence, et délaissant les structures verticales. L’inexistence d’organe de contrôle des biens mobiliers et immobiliers de l’organisation contribue gravement à la création de conditions objectives pour sa disparition. C’est ainsi que la vente des cartes et des timbres n’obéit à aucune rigueur et souvent le produit de ces ventes est détourné. Des sièges de l’organisation sont loués à des tiers et souvent à des privés pour un usage commercial, tel que café, pizzeria, vente de vêtements, etc., sans qu’on sache où va l’argent de la location. Des salles immenses censées abriter les assemblées générales et les activités syndicales sont louées pour les fêtes, sans que personne justifie de la destination donnée au produit de la location. Des appartements affectés par l’État, pour les besoins fonctionnels de l’UGTA, sont le plus souvent détournés de leur destination d’origine et cédés  aux uns et aux autres. C’est dans cette logique que des congrès sont organisés, sans présentation de rapports moraux et financiers, qui, au regard de la loi, devraient être déclarés invalides. Aujourd’hui, pour affaiblir les luttes sociales et le mouvement syndical, les dirigeants actuels de l’UGTA cherchent à combler le vide sidéral qu’ils ont sciemment créé, par le partage de la rente et la distribution de privilèges souvent mal acquis. Voilà, sommairement, les raisons, parmi beaucoup d’autres, qui nous ont emmenés à affirmer que l’UGTA est menacée dans son existence.

Pourquoi le CNRS pense-t-il que son combat concerne tout le monde syndical, même les syndicats autonomes ?
Le monde du travail est au fondement du développement d’un pays. Tous les travailleurs, à quelque syndicat qu’ils appartiennent, sont créateurs de la richesse et de la modernité d’une nation. C’est la raison pour laquelle nous pensons que le mouvement de rénovation, de changement et de défense des libertés syndicales concerne tous les syndicats. Il s’agit d’opposer au système un front syndical conscient de sa place dans la construction du pays. C’est pourquoi, nous appelons aussi à la refondation de l’organisation en une grande confédération. Nous sommes convaincus que l’édification d’un État social, juste et équitable, pour lequel sont morts un million et demi de martyrs, passe nécessairement et obligatoirement par la construction d’une alternative syndicale et politique, suffisamment forte et organisée. Il appartient à tous les militants syndicaux, où qu’ils soient, de trouver les idées et les moyens pour répondre à la question : “Comment concilier la force de l’union des travailleurs dans une seule confédération et la richesse du pluralisme syndical ?”

Ameyar Hafida

Liberté  

 

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