Hocine Boukella à “Liberté”

“Nous chantons contre la peine de mort”

Hocine Boukella à “Liberté”
“Nous chantons contre la peine de mort”Invité par la jeune boîte SN Production Inc., Sidi Bémol sera à l’affiche, le 12 juillet, au Festival international Nuits d’Afrique de Montréal. Dans un entretien exclusif à Liberté, Hocine Boukella, le leader du groupe, fait le point sur une carrière jusque-là flamboyante.

Il analyse, avec du recul, ses propres œuvres et donne des projections futures sur ses projets artistiques qui risquent, selon lui, d’être contrariés par manque de moyens.

Liberté : Votre 9e opus édité récemment, Âfya, tranche avec les premiers tubes, notamment au plan musical. Comment expliquez-vous cette mutation musicale ?
Hocine Boukella : Âfya est un album un peu à part, un peu inattendu. Un voyage en Turquie, une rencontre avec des musiciens du Rajasthan, une invitation à un festival de musiques gitanes, l’idée de chanter Slimane Azem sur un rythme de tablas… C’est dans ce “décor” qu’a germé le projet de Âfya. Cela m’a donné l’envie d’explorer de nouveaux territoires musicaux, d’expérimenter de nouvelles fusions avec notre musique. Au départ, l’album devait être produit et enregistré en live à Alger ; malheureusement, nous n’avons pas trouvé de partenaires pour le faire. Finalement, on l’a enregistré entre Alger, Paris et Tours avec nos propres moyens. Je trimbalais partout mon petit studio ambulant, on a fait quelques prises dans un studio troglodyte près de Tours ; on a surtout travaillé dans les studios de l’école Musiques Tangentes à Malakoff, qui a été vraiment le partenaire déterminant dans la finalisation de l’album. Ensuite, il fallait l’éditer, mais nos caisses étaient déjà plus que vides, car, en plus de tous les frais de production de Âfya, nous venions de sortir deux albums de chants de marins kabyles. Nous avons alors fait appel à tous les gens qui nous suivent et nous soutiennent depuis le début, nous avons sollicité nos fans. Nous avons tenté le financement participatif par Internet et cela a marché. Je remercie encore mille fois tous ces “amis virtuels” qui n’ont pas hésité à mettre la main à la poche pour faire exister cet album.

La thématique chantée brosse un éventail de sujets aussi divers les uns que les autres. Pourquoi le titre Âfya ? Et à quoi renvoie-t-il ?
Les textes sont très variés effectivement. Oylum est une liste de mots algériens d’origine turque. Une façon de chercher ce qu’ont laissé les Ottomans dans notre inconscient collectif. Nekkni est un très beau poème de Abdallah Mohia, admirablement mis en musique par Momo Azenzar.
Dans Jnuni, j’essaie de me mettre à la place de quelqu'un qui croit être habité par des djinns, des squatters qui ne paient ni loyer ni charges. Êssala est une chanson qui parle d’une abeille des Aurès. Abrid At Yejjar fait partie de ces chansons que nous chantons depuis des années mais qui n’a jamais été enregistrée dans Sidi Bémol. Tout comme Buya qui est une reprise rock blues d’un fameux titre de Khaled. J’ai enregistré une nouvelle version de Apatride en réaction à tout le discours politique sur les Roms en particulier et les étrangers en général. C’est très préoccupant, quand les choses vont mal, on cherche tout de suite l’étranger bouc émissaire. Âfya est une adaptation d’une chanson de Nusrat Fatah Ali Khan, The face of love. C’est un titre qui a été composé par Tim et David Robbins pour un film superbe, Dead man walking. C’est un film militant contre la peine de mort. Je suis convaincu que tout châtiment corporel est indigne et inhumain. Je crois fermement que la peine de mort est inutile. C’est d’ailleurs ce que je dis avec la chanson El-Bandi, qui est aussi un plaidoyer contre la peine de mort.

Votre expérience avec le poète Ameziane Kezzar dans l’œuvre des Chants marins (Izlan ibehriyen) peut-elle être envisagée de nouveau ?
Le projet des chants de marins kabyles est un chantier encore en cours. Il y a déjà deux volumes qui ont été publiés ; mais, au final, il y en aura quatre, avec au total une cinquantaine de chansons. Ma collaboration avec Ameziane Kezzar ne s’arrêtera pas aux chants marins. Nous travaillons actuellement sur des chants kabyles antiques, des chants païens et c’est très stimulant, car, comme Izlan Ibehriyen, c’est un travail sur l’histoire, sur la mémoire. C’est une façon de lutter contre l’obscurantisme religieux, contre la bigoterie qui entrave toute initiative et qui censure toute réflexion, de lutter pour un regard objectif sur notre histoire et notre culture, sans parti pris et sans arrière-pensée idéologique, politique ou religieuse.
Après, c’est toujours la même chose, nous sommes limités par les moyens. Il y a plein de projets intéressants, utiles et même peut-être vitaux pour notre culture, notre avenir ; mais il n’y a pratiquement personne qui s’en préoccupe à part quelques “fous”.

Comment voyez-vous, avec le recul, cette expérience inédite dans l’histoire de la chanson kabyle ?
C’est une expérience très enrichissante pour moi, car elle m’a permis d’explorer les chants marins du monde entier et, en même temps, c’est une immersion dans la langue kabyle. J’espère que ce travail inspirera d’autres artistes qui nous étonneront à leur tour. J’espère aussi créer une pièce de théâtre musical sur les chants de marins kabyles, c’est un des chantiers de l’année prochaine.

Vous avez participé à des festivals prestigieux dans le monde. Comment la musique de Sidi Bémol est-elle perçue par le public ?
En général, les gens sont étonnés parce que notre musique leur est en même temps familière et étrange. Ils perçoivent bien quelques influences blues, celtiques ou rock, mais c’est quand même une découverte pour eux. Nous avons toujours une image un peu “underground” et, souvent, nous sommes précédés par des “ambassadeurs”, c'est-à-dire des fans qui rameutent tous leurs amis en leur expliquant que Sidi Bémol est le plus grand groupe algérien de tous les temps. Je les remercie de tout cœur.

Justement, vous êtes programmé au festival international Nuits d’Afrique pour le 12 juillet. Comment appréhendez-vous cet événement dans une ville où il y a une forte concentration de la communauté maghrébine ?
C’est la troisième fois qu’on joue au Canada. Cette fois nous allons jouer en Ontario et à Montréal. Montréal est vraiment une ville magique en été. La vie et les gens y sont très cool. J’ai hâte de retrouver le public montréalais, très réceptif et très énergisant. Il y a aussi quelques vieux amis de la fac et du quartier que j’ai hâte de revoir.

À votre avis, Montréal, connue pour être une métropole de la diversité, serait-elle plus réceptive aux sonorités venues d’ailleurs ?
Il y a du vrai là dedans. A Paris, on a l’impression que les gens sont un peu blasés. A Montréal, on a l’impression que les gens ont toujours soif de découvrir, qu’ils sont plus curieux. Même après les concerts, les gens viennent vous aborder simplement et vous posent des tas de questions sur la vie, la musique. Vraiment très cool !

La chanson Viraj dans l’un de vos albums évoque le massacre de Bentalha en 1997. Est-ce un hommage aux victimes du terrorisme ?
La chanson Viraj parle de Bentalha et des massacres de la décennie noire, de toutes ces victimes que personne n’oubliera jamais. Je parle des virages politiques qui nous entraînent vers une situation incertaine. Allons-nous vers un avenir radieux avec des villes nouvelles, Boughezzoul nouvelle capitale ? Allons-nous vers de nouveaux massacres programmés ? C’est la crainte qui se niche dans le cœur de tous les Algériens.

Un mot sur le statut de l’artiste. Pensez-vous que l’artiste est protégé en Algérie ?
Je ne sais pas si l’art et les artistes ont vraiment la place qu’ils méritent chez nous.

Pour rester dans le même sujet, l’ONDA a signé récemment un accord avec le média social YouTube pour protéger les œuvres des artistes algériens. Quel commentaire en faites-vous ?
C’est bien si cela permet aux artistes d’avoir des revenus supplémentaires.

Quel bilan faites-vous de l’expérience Louzine qui a permis l’émergence de beaucoup d’artistes de talent ?
Les musiciens de Louzine étaient l’Orchestre national de Barbès, Gaâda Diwane de Béchar, Sidi Bémol, Azenzar, Zerda, Mad In Paris… Le fait d’avoir un lieu de travail autogéré par et pour les musiciens est une superbe expérience. Cela permet de progresser rapidement, mais il faut gérer les problèmes d’ego qui ne manquent pas chez les artistes, les problèmes d’argent aussi ; et ça, ça use quand même petit à petit.

Sinon, vous avez des projets artistiques en perspective. Peut-on connaître la quintessence ?
J’ai commencé à travailler sur un prochain album. Il sera gourbi blues et rock. Un retour aux sources en quelque sorte.

À quand une tournée en Algérie ?
Juste après le Canada, je joue à Alger le 25 juillet, à El-Aurassi.  

Liberté

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