Entretien : RACHID GRIM, POLITOLOGUE :

«On assiste à l’émergence d’un nouveau pôle d’opposition»

Plus que quelques jours nous séparent du jour du vote pour le futur président de la République qui occupera le palais d’El Mouradia pour 5 ans. Des six candidats en course pour le fauteuil présidentiel, tant convoité, un outsider sort du lot et se pose comme alternative au président sortant qui brigue, malgré tout ce qu’on dit de sa santé chancelante, un 4e mandat. Il s’agit de Ali Benflis, crédité d’un large soutien et de nombreux ralliements de partis et de personnalités politiques.

Il croit dur comme fer remporter ce scrutin, autrement, ce sera une victoire qui lui sera ravie par la fraude, et devant des milliers de personnes, il affirme ne pas se taire pour dénoncer la supercherie… D’où la question : que sera l’après-17 avril ? Sur cette question et d’autres, nous avons demandé à Rachid Grim, politologue, observateur averti de l’effervescence du champ politique à nous livrer son analyse.

Le Soir d’Algérie : Qu’est-ce qui distingue cette présidentielle 2014 des trois précédentes ?
Rachid Grim : C’est avant tout les caractéristiques attachées à la personnalité du principal candidat, c'est-à-dire Abdelaziz Bouteflika. La première de ces caractéristiques est liée à son état de santé : victime d’un grave AVC avec de graves séquelles physiques (celles-là sont visibles et ne peuvent être niées) et probablement intellectuelles (celles-là ne sont apparentes que pour ses proches ou ses médecins qui sont à ses côtés). Il ne se lève pas, ne marche pas, ne gesticule pas, ne parle pas (ou alors de manière inaudible) ; tout le contraire du candidat de 1999 et celui de 2004 qui donnait l’impression d’une personne hyperactive. En 2009, il était moins pimpant (les séquelles de son «ulcère hémorragique»), mais avait gardé une certaine vivacité de corps et d’esprit qui permettait de penser qu’il disposait de toutes les facultés physiques et intellectuelles indispensables pour mener à bien sa mission de président de la République, détenteur de l’essentiels des pouvoirs constitutionnels.
Ce n’est plus le cas aujourd’hui. S’il est réélu (et c’est probablement ce qui se passera), il ne pourra pas assumer toutes les missions liées à sa charge de président, ou alors par procuration, ce qui est inconstitutionnel et même anticonstitutionnel.
Directement liée à son état de santé, on constate l’opposition farouche d’une grande partie des Algériens au quatrième mandat. La violation de la Constitution de 2008, pour supprimer la limitation à deux des mandats présidentiels et offrir une présidence à vie à Bouteflika, avait soulevé l’ire des seuls acteurs politiques de l’opposition qui voyaient les portes du pouvoir se fermer devant eux et de quelques intellectuels particulièrement conscients et clairvoyants qui s’interrogeaient déjà sur la possibilité d’une présidence à vie et l’émergence d’une vraie dynastie familiale.
L’armée elle-même, celle opérationnelle ou celle plus sécuritaire du DRS, avait laissé le viol de la Constitution se dérouler sans broncher, tétanisée qu’elle était par les capacités de nuisance du président envers elle.
Aujourd’hui, on assiste à l’émergence d’un nouveau pôle d’opposition, plus sérieux et plus dangereux pour le clan présidentiel que ne l’étaient les opposants d’hier. Il s’agit, d’une part, de la jeunesse instruite et consciente des enjeux politiques, économiques et sociétaux, une jeunesse qui est née avec la télévision satellitaire et internet, qui a une bonne connaissance de tout ce qui se fait ailleurs, en bien ou en mal, qui sait faire la comparaison entre ce qui se passe chez elle et ailleurs et, surtout, qui ne se connaît aucun avenir autre que le chômage et la malvie. Et elle sait pourquoi.
C’est une jeunesse qui n’a plus de repères à l’intérieur du pays : la référence à Novembre 1954 lui apparaît comme une arnaque dont le seul objectif est de permettre à une génération hors d’âge, formée en majorité de prédateurs prêts à tout pour conserver le pouvoir et la rente qui va avec, de se remplir les poches et celles de leurs enfants au détriment du reste. De tout le reste. C’est aussi une jeunesse totalement désabusée qui ne croit ni en la politique ni aux promesses d’un avenir meilleur ânonné ici et là, à longueur de temps, par toute la faune des politiques – pouvoir et opposition confondus – qui croient être écoutés et entendus. Et c’est cette jeunesse qui vient de découvrir qu’elle ne peut plus compter que sur elle-même pour se sortir de la situation inextricable dans laquelle le système politique algérien l’a mise et a mis l’ensemble du pays.
Elle a en référence les mouvements de la jeunesse dans d’autres pays, y compris dans les pays proches, qui se battent durement et qui ont des résultats. Elle veut elle aussi se battre pour changer les choses, et elle commence à le faire. Le mouvement Barakat, encore embryonnaire, est en train de se renforcer et de s’étendre sur l’ensemble du territoire national. C’est vrai qu’il manque encore de structuration et de leaders charismatiques incontestés et c’est tant mieux, parce que cela lui évitera peut-être d’être récupéré par le pouvoir dont on connaît la forte capacité de corruption. C’est vrai aussi qu’il ne mobilise pas encore les masses, dont un jour il aura besoin pour faire sa révolution.
Pour l’instant, avec d’autres groupes de jeunes (les étudiants, les chômeurs, certaines associations de la société civile, etc.,) il s’entraîne quotidiennement dans des manifestations pacifiques contre le quatrième mandat et le système politique qui l’a engendré. Il se prépare pour la suite du combat qui lui paraît plus sombre encore et qui requiert la pleine mobilisation de ses militants, adhérents et sympathisants. Et, me semble-t-il, il saura se prémunir contre la division que des prédateurs travaillant pour le système ne manqueront pas de susciter. Gageons que Barakat saura éviter de finir comme les «aârouch» de Kabylie, corrompus par le pouvoir et/ou dynamités par des intérêts personnels et la cupidité de leurs dirigeants. Gageons aussi que le lendemain du 17 avril 2014 ne sera pas un long fleuve tranquille pour celui qui gagnera l’élection présidentielle et son système.

Le mot d’ordre du candidat-président est qu’il représente la garantie de l’avenir, autrement, c’est le chaos. Sellal, son porte-voix, le clame haut et fort : «L’Algérie a besoin d’un homme qui peut assurer la paix, la sécurité et la stabilité» ; «il a la sagesse et la vision lointaine», etc.
J’ajouterai que c’est un slogan qui parle bien à une grande partie de la population : celle qui a vécu la décennie noire et l’extrême violence qu’elle avait charriée. 200 000 morts, des milliers de blessés physiquement et moralement, toutes les destructions d’infrastructures sociales et industrielles, la misère noire vécue par des centaines de milliers de personnes déplacées pour ne pas finir dans les charniers de la horde sauvage. Cette génération ne voudra à aucun prix revivre le cauchemar des années quatre-vingt-dix.
Naïvement, elle croit que la paix et la stabilité retrouvées est l’œuvre du président Bouteflika et sa politique de concorde nationale. Le système sait jouer de ces peurs : «Imaginez que celui qui vous a apporté la paix et la stabilité ne se représenta pas, ou même qu’il soit battu par un autre candidat qui n’a aucune de ses compétences à lui», il n’en suffit pas plus pour faire revivre les peurs cachées. Il s’agit donc là – et c’est de bonne guerre – d’un mot d’ordre vraiment efficace qui jouera à plein, le jour du vote, si d’évidence, cette fois encore le parti majoritaire sera celui de l’abstention (pas seulement à cause de l’appel des boycotteurs, dont il sera impossible de mesurer l’impact) ceux qui iront voter – probablement la classe de ceux qui ont vécu dans leur chair les affres de la décennie noire, voteront en majorité pour le président sortant, espérant voir se perpétuer la période de «stabilité et de paix» qu’ils préfèrent à n’importe quel autre rêve de démocratie et de prospérité promis par les autres candidats.

Les opposants à un 4e mandat, dont le mouvement Barakat ne l’entendent pas de cette oreille, descendent dans la rue dans plusieurs villes du pays en signe de protestation...
Ceux-là, contrairement à ceux que j’ai décrits auparavant, sont, soit très jeunes, éduqués et conscients que l’Algérie de 2014 n’est plus celle de 1992 ou même de 1999. Les problèmes de terrorisme intérieurs, s’ils existent encore çà et là, ne sont plus un danger pour l’existence même de l’Etat comme dans la décennie noire. Pour le terrorisme, ils savent que les services de sécurité (ANP, police et gendarmerie) sont maintenant assez aguerris pour le terrasser ou du moins limiter très fortement ses nuisances. Ils savent aussi que les dangers du terrorisme sont maintenant internationalisés (ils existent tout autour des frontières du pays) et que l’Algérie n’en est plus à les combattre seule et isolée comme dans les années 1990.
Les revendications du mouvement Barakat et des autres mouvements identiques, qui finiront, je l’espère, par se retrouver sur une plateforme revendicative commune, sont d’un autre ordre : plus de justice sociale, plus de liberté, plus de croissance et de développement, moins de corruption, une école et une université plus performantes, une recherche scientifique plus développée et plus proche du monde économique, plus de travail et moins de chômeurs, des revendications du XXIe siècle qui ont pour dénominateur commun la disparition définitive du système mis en place par les prédateurs qui se sont emparés de l’Algérie en 1962, qui l’ont mise à leur service exclusif et qui ont fait d’elle leur vache laitière et qui ne l’ont plus lâchée.
Et cette revendication, plus que la stabilité, sera la leur pendant les années qui suivront le scrutin du 17 avril. Les jeunes de Barakat et tous leurs alliés devront pourtant se méfier très fort du système qu’ils veulent combattre, tant il est capable de créer lui-même le chaos dont il dit qu’il est le seul rempart crédible.

Une première aussi : l’empêchement de meeting des trois chargés de mission de Bouteflika, hués et chahutés...
Il ne s’agit-là que d’un moyen trouvé par les opposants au 4e mandat de se faire entendre. C’est vrai qu’il s’agit d’une première dans le sens où les pouvoirs publics les ont laissé faire, au nom de la «liberté d’expression» (que l’Occident leur a imposée pour ne pas remettre en cause les résultats officiels du scrutin du 17 avril). Jusque-là, cette manière de faire s’est déroulée de manière plutôt pacifique : les manifestants étant maintenus à distance par les forces de l’ordre, plutôt bonhommes, pour ne pas que les évènements basculent dans la violence physique, comme cela s’est produit à Béjaïa.
Il y a de temps en temps quelques petits dérapages (comme les pots de yaourt lancés, sans le toucher, sur Ahmed Ouyahia à Oum El-Bouaghi), mais rien de vraiment grave n’est encore arrivé, les forces de l’ordre possédant la capacité, si elles veulent bien l’utiliser à bon escient et, surtout, si elles ne reçoivent pas d’ordre contraire d’intervenir efficacement pour éviter que cela ne s’envenime et ne dérape vers l’irréparable. Pour l’instant – et c’est un vrai bon point pour les forces de sécurité – les choses sont assez bien gérées et les tenants du pouvoir en place peuvent faire valoir leur «comportement démocratique, contrairement à leurs adversaires dans la rue qui se comportent en voyous».

Faut-il s’attendre à des incidents le jour du scrutin si l’atmosphère est toujours dominée par les passions ?
Il est sûr qu’il y aura des incidents le jour du scrutin. Il y en a toujours, mais je ne crois pas qu’ils dépasseront les limites de ce qui s’est toujours passé : des tentatives d’agression, vraies ou seulement supposées, d’adversaires politiques. Des incidents entre partisans de candidats différents dans les centres ou bureaux de vote.
Des groupes de boycotteurs vociférant devant les centre de vote, peut-être même des tentatives d’accéder aux bureaux de vote pour déstabiliser l’opération. Rien de très grave si les services chargés de maintenir l’ordre font correctement leur travail. La peur réside dans le déroulement de la dernière semaine de campagne électorale qui pourra être totalement remise en cause par de graves incidents qui pourraient éclater çà et là : les ingrédients existent et pourraient être manipulés par des apprentis sorciers eux-mêmes manipulés par certains laboratoires toujours en activité au sein ou aux alentours du pouvoir. Je pense à Ghardaïa qui vit toujours sur une poudrière qui pourra exploser à tout moment. Aux Aurès, on a essayé de se soulever à partir d’une broutille dite en privé par Sellal.
En Kabylie, des rumeurs disent qu’elle est prête à se soulever. Au terrorisme qui peut encore se rappeler au bon souvenir de tous et commettre un ou des attentats d’importance. Souhaitons que les pouvoirs publics restent vigilants, et surtout que les services de sécurité n’oublient pas que leur mission première est la protection du pays et des citoyens conte la bête immonde du terrorisme.

Il faut reconnaître que c’est bien la première fois qu’une élection de ce niveau fédère autant d’opposition de diverses catégories sociales civiles et d’anciens officiers supérieurs de l’armée, certes à la retraite…
En fait, l’opposition n’est pas aussi fédérée que cela. Il est vrai pour les gros rassemblements de petits partis qui se sont réunis, et parfois négocié une plateforme commune d’opposition au 4e mandat ou au boycott de l’élection présidentielle. Mais cela ne mène pas très loin, tant les «grosses cylindrées» de l’opposition — RCD, FFS, MSP — la jouent en fait en solo. Le RCD et le FFS restent des frères ennemis irréconciliables : le ni-ni du FFS n’est en fait qu’une manière inventée par le parti d’Aït Ahmed pour contrer la position du RCD (il faut vraiment être un génie pour comprendre à quoi correspond une telle position : ni participation ni boycott).
La plupart des militants du parti d’Aït Ahmed n’ont pas compris la consigne et se demandent aujourd’hui encore comment ils doivent se comporter pendant la période de campagne électorale et la journée du 17 avril.
Certaines associations de la société civile ont rejoint le camp des boycotteurs quand d’autres se sont rapprochées, sans pour autant s’allier à lui, du mouvement Barakat. Il y a, bien entendu, tous les satellites du pouvoir, entre autres, l’UGTA et ses dépendances, les anciens moudjahidine, les fils de chahid, les étudiants de l’Unea, l’Unfa, etc., qui soutiennent le quatrième mandat avec le risque de créer des dissidence en leur sein à cause du candidat Benflis qui a ses soutiens à l’intérieur de beaucoup de ces organisations.

On dit Bouteflika prisonnier, que c’est son clan qui le force à se représenter même mourant ? Quelle serait la part de la propagande, pour ne pas dire légende ?
Pour être franc, je n’ai absolument aucune idée. Je ne peux que supputer à partir de ce que la télévision a montré sur les capacités physiques du président qui sont d’évidence très restreintes. De fait, il le reconnaît lui-même dans sa lettre aux Algériens du 22 mars 2014. Il apprend aux Algériens qu’il est physiquement diminué, mais que cela ne le disqualifie pas pour autant pour briguer un quatrième mandat. Sous-entendu que son cerveau continue de fonctionner plus que convenablement, et qu’il est donc apte à assumer la charge de président de la République.

Est-ce suffisant pour être un président de plein exercice et ne pas avoir à déléguer l’essentiel de son activité à des proches ou à un vice-président, si le poste venait à être créé et confié à un de ses proches ?
Pour répondre à votre question, il me paraît probable, qu’au moins au début, avant qu’il n’y ait une petite évolution dans l’état de santé du Président, c’est le clan qui a pris toutes les décisions importantes, dont celle de le mettre devant le fait accompli et lui forcer la main pour se représenter. Mais connaissant le caractère entier de Bouteflika, sa très haute estime de soi, son ego surdimensionné, sa soif de pouvoir et sa volonté de mourir au poste, même si ses proches lui avaient forcé la main, ils n’ont fait que répondre à une vraie demande, même si elle était restée silencieuse pendant longtemps.

Grosse polémique avec la venue du secrétaire d’Etat américain, John Kerry, vue comme une caution à la candidature de Bouteflika en dépit d’une mise au point de l’ambassade US...
La puissance américaine n’a pas d’amis, elle n’a que des intérêts. La Maison-Blanche l’a démontré plus d’une fois, elle soutient tout régime qui protège ses intérêts. Les différents gouvernements mis en place par Bouteflika, et Bouteflika lui-même, ont toujours été des alliés loyaux des Américains.
A aucun moment, ils n’ont eu de velléité à toucher à ces intérêts dans le domaine de l’énergie, bien entendu, et aussi dans la guerre antiterroriste menée dans le monde entier par les Américains. La visite de John Kerry, plusieurs fois annoncée et reportée, entre dans le cadre du développement d’une alliance stratégique polymorphe et plurisectorielle entamée depuis quelques années entre les deux pays. Que cette visite intervienne à ce moment précis peut être une simple coïncidence, comme elle peut constituer un coup de main discret au 4e mandat. Une manière pour les Américains de renvoyer, sans frais, l’ascenseur à un allié qui a toujours été loyal envers eux.

Cela ne renvoie-t-il pas au bon souvenir de son premier mandat lorsqu’il avait pris à témoin le ministre belge des Affaires étrangères clamant : «Je ne suis pas un quart, ni la moitié d’un président», pour dénoncer la pression de certains milieux du pouvoir ?
Sincèrement, je ne sais pas s’il y a lieu de faire le lien entre la visite de John Kerry, qui peut sembler être un soutien indirect et discret au 4e mandat et la déclaration faite, je crois en 2001 en Belgique, pour affirmer qu’il ne sera pas un trois quarts de président.
La déclaration du premier mandat était une véritable déclaration de guerre (suivie rapidement d’effets) contre les généraux qui l’ont fait président et qui lui avaient fixé des lignes rouges qu’il ne devait pas dépasser. Rappelez-vous ce qui s’est passé juste après la déclaration du Président en Belgique : l’arrestation et la mise en examen du général Nezzar par la justice française pour crime de guerre et torture, sur plainte d’un ancien prisonnier du FIS dissous. Rappelez-vous la grande panique prise par les généraux algériens qui ne pouvaient plus quitter le territoire national. Rappelez-vous encore la déclaration du même général Nezzar à son retour en Algérie, qui accusait sans le nommer le président Bouteflika d’avoir été à l’origine de ses déboires en France. C’est de ce moment-là que date la vraie prise de pouvoir du président et sa victoire sur la haute hiérarchie militaire. Combien de généraux «intouchables» ont-ils été mis à la retraite à partir de cette déclaration faite en Belgique. Bouteflika est devenu non seulement lui-même intouchable (aucun coup d’Etat ne pouvait être tenté contre lui au risque de voir l’Algérie et ses généraux mis au ban des nations), mais il est devenu le vrai chef de l’armée en sa qualité de président de la République et en tant que ministre de la Défense.

Un des prétendants à la présidence, Ali Benflis, candidat libre, ratisse large dans les meetings et se pose comme le concurrent le plus sérieux et le plus crédible. Quelles seraient ses chances, selon vous ?
A mon sens aucune. Il sera battu, comme en 2004. La différence entre les deux dates réside dans le fait qu’il déclare dans tous ses discours que cette fois-ci, il ne se taira pas. Que signifie cette position ?
S’il voulait dire qu’il en appellera au peuple (en fait à ceux qui auraient voté pour lui et dont le pouvoir aurait détourné les voix) pour qu’il manifeste contre la fraude et exige que le vrai vainqueur soit reconnu par le Conseil constitutionnel et placé sur le fauteuil qui lui revient de droit.
Il me semble que Benflis n’est ni un aventurier ni un va-t-en-guerre prêt à aller à une confrontation qui risquera bien vite de déraper vers des émeutes sanglantes. Il ne me paraît pas, et c’est tant mieux, fait de cette pâte qui se moque du prix à faire payer au pays pour le fauteuil de président. Plus prosaïquement, il me paraît qu’Ali Benflis, à son corps défendant, est encore une fois victime d’une fausse garantie d’un clan du pouvoir qui lui aurait donné l’assurance que le Conseil constitutionnel sera cette fois-ci forcé de déclarer vainqueur, au premier ou au deuxième tour, celui qui aura réellement conquis la majorité des voix des électeurs. Comment convaincre le Conseil constitutionnel, verrouillé par un président qui doit toute sa carrière à Bouteflika, dont il est un proche, de déclarer président quelqu’un d’autre que Bouteflika ? Là est la question !

Un second tour pour cette présidentielle est-il plausible ?
S’il a lieu, ce serait une manière de crédibiliser les résultats du scrutin ; cela voudrait dire qu’il n’y a pas eu de fraude massive et que les deux meilleurs candidats pourront s’affronter dans un deuxième tour transparent. C’est bien sûr une possibilité.
Mais il faut dire que cette possibilité n’avait pas été envisagée par ceux qui ont fixé le calendrier électoral. Si deuxième tour il y a, il se déroulera au moins vingt jours après la déclaration des résultats du premier tour. C’est-à- dire au minimum à la fin de la première semaine du mois de mai 2014.
Le mandat du président Bouteflika aura pris fin depuis longtemps, et le pays se trouvera sans président pendant toute cette période. C’est une situation constitutionnelle inédite. Quelle solution géniale trouveront nos constitutionnalistes pour résoudre ce problème ? D’un autre côté, si les personnes qui ont fixé le calendrier électoral n’ont pas jugé utile d’intégrer la possibilité d’avoir recours à un deuxième tour, c’est qu’ils étaient (et sont encore) convaincus qu’il n’y aura pas de deuxième tour, et probablement, qu’il n’aura pas lieu. La fraude annoncée sera passée par là.

Comment aussi un enfant du système peut-il changer ce système qu’il connaît bien pour avoir assumé plusieurs charges dont celle, et non des moindres, de chef de gouvernement ?
Bien entendu, vous parlez du candidat indépendant Ali Benflis. Vous posez là un problème philosophique qui s’est posé à bien des politiques qui n’ont pas pu trouver de réponse vraisemblable.
La question a déjà été posée au candidat Benflis. Il n’y a pas vraiment répondu : il a simplement mis en avant les parties de son bilan de chef de gouvernement, de ministre de la Justice et même de secrétaire général du FLN, qu’il a jugées fortement positives et qu’il pense qu’elles ont influé positivement à faire évoluer le système politique en place.
Ses réponses ne me convainquent pas. Et je pense qu’il n’a ni l’étoffe ni la volonté d’un Gorbatchev qui a réussi de faire exploser de l’intérieur tout le système soviétique.
Dans les conditions présentes du pays, le système mis en place depuis l’indépendance, ne peut pas évoluer, surtout pas de l’intérieur. Il devra être détruit et remplacé, et seule la jeunesse du pays pourra entreprendre une telle révolution. Et je suis sûr que tôt ou tard, elle le fera. J’ai l’espoir qu’elle le fera avec le moins de casse possible.

Elu malgré tout, Bouteflika ne va-t-il pas introduire le «syndrome bourguibien» ?
Le syndrome bourguibien est déjà présent. Le pays est gouverné depuis plusieurs années, depuis 2005, par un homme malade qui ne dispose pas de tous ses moyens physiques et probablement aussi d’une grande partie des ses moyens intellectuels.
Il est en permanence sous traitement avec les effets inconnus pour nous des médicaments qui lui sont administrés plusieurs fois par jour.
La différence entre l’ancien président tunisien et Bouteflika, c’est que ce dernier n’est pas encore atteint de la maladie d’Alzheimer ou de celle de Parkinson. Elle réside aussi dans le fait que Bourguiba a été victime d’un coup d’Etat médical (il avait été déclaré médicalement inapte à assurer ses fonctions), tandis qu’en Algérie, le Conseil constitutionnel a refusé de déclarer Bouteflika en état d’incapacité.

Pour certains analystes, ce qui importe le plus, c’est l’après-17 avril. Ils n’hésitent pas à évoquer une aggravation des conflits sociaux et donc une instabilité permanente, voire même incontrôlable ?
Ce qui se passera après le 17 avril est complètement imprévisible. A mon sens, deux scénarios se présentent :
1- Comme prévu, Bouteflika gagne l’élection, et cette victoire ne suscite aucune réaction violente de la part de la rue. Tout restera comme avant : les manifestations de revendication de type sociale (logements, emplois, eau, électricité, etc.) continueront et seront traitées comme elles le sont actuellement. Tant qu’il y aura de l’argent, le pouvoir cédera pour avoir un peu de paix sociale. Entre-temps, la Constitution sera réformée, un poste de vice-président sera institué (ou une autre variante, si la réforme opte pour un système autre que présidentiel) et un vice-président sera désigné qui, dans un premier temps, gouvernera au nom du président en poste, et dans un deuxième temps lui succédera officiellement.
2- Bouteflika gagne l’élection, mais sa victoire suscite une réaction violente des parties spoliées de la victoire qui appelleront à des manifestations de rue qui pourront durer des semaines et déraperont inévitablement vers des violences incontrôlables. Tant qu’il n’y aura pas de morts, cela sera rattrapable pour le pouvoir en place. Avec des morts, l’Algérie basculera dans le chaos. Dans cette période, le président n’aura ni le temps ni l’opportunité de changer la Constitution et de désigner son successeur parmi ses proches.
L’issue sera peut-être une autre intervention de l’armée qui instaurera une autre période de transition appelée de leurs vœux par beaucoup d’hommes politiques qui attendent qu’on fasse appel à eux. L’Algérie a déjà connu un tel scénario en 1992. On en connaît le résultat.


B. T.
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Le Soir d'Algérie 

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