Entretien avec Hakim Laalam

Plongée dans l’univers du Fumeur de thé

Entretien avec Hakim Laalam
Plongée dans l’univers du Fumeur de théUn humour déjanté, d’une joyeuse mais lucide férocité, des mots de tous les jours suintant le pessimisme, un sorte de «dégoût» d’un monde façonné par les dérives chroniques de ceux qui ont la charge depuis une cinquantaine d’années de (mal) gérer notre quotidien, voilà en raccourci et résumé en peu de mots l’univers du Fumeur de thé que nous avons rencontré à l’occasion d’une séance-dédicace de son roman Rue sombre, au 144 bis organisée à la librairie Chikh de Tizi-Ouzou, au milieu des fidèles lecteurs de ses chroniques.

Un endroit où il dit être «aux petits oignons», comme un poisson dans un bocal de… thé. C’est dire que l’entretien qui suit est une suite de volutes de fumée de thé au parfum acidulé et piquant qui enveloppe les mots du chroniqueur et désormais romancier qui revient ici sur sa double expérience en tant que chroniqueur et romancier, sur ce qui l’inspire, sur les raisons de sa colère qu’il étale au quotidien sur la Der du Soir d’Algérie. Une colère saine et lucide qui n’a rien de pathologique et aucunement haineuse, comme le lui prêtent de bien-pensantes plumes habituées à l’encre sympathique et à qui Hakim semble dire : «J’arrêterai de crier «d’ouvrir ma gueule», seulement quand ils (ceux qu’ils brocardent chaque jour dans ses chroniques) s’arrêteront de nous pourrir la vie».

Le Soir d’Algérie : De la chronique journalistique, tu passes au roman, mais la réalité décrite est quasiment la même. Qu’est-ce-qui motive donc ce passage à un registre d’écriture ?

Hakim Laâlam : La chronique est une réaction quotidienne à une actualité. Dans Rue sombre, au 144 bis, nous sommes dans une autre forme d’élaboration scripturaire, à la forme romanesque où il y a macération de cette actualité ; c’est cette matière-là que j’essaie de régurgiter en m’étalant sur le long terme et sur le mode romanesque et de la narration. On n’est pas du tout dans le même registre d’écriture et d’expression avec la chronique qui est un cri, l’expression d’une exaspération journalière et ressentie au jour le jour. Le roman est un exercice qui consiste à structurer cette colère, de la mettre en mots pour donner forme à une histoire. Mais il ne faut pas s’y méprendre, tout n’est pas actualité dans mon roman ; mon travail part, d’abord, d’une fiction, Selim, le personnage central de mon roman et qui est journaliste, n’est pas nécessairement moi, ce n’est donc pas de l’autofiction. L’autre personnage décrit n’est pas nécessairement la représentation de celui à qui l’on pense. Toute la différence entre le roman et la chronique réside à ce niveau.

Par quoi peux-tu expliquer l’engouement des gens pour tes chroniques et tes sorties publiques pour les ventes-dédicaces de tes livres ? C’est seulement ton talent de chroniqueur, ton humour et ton style provocateur qui attirent les gens, qui te valent cette popularité ?

Je n’ai pas d’explication plausible qui me permettrait d’appréhender la réalité, de façon concrète. En revanche, ce dont je suis sûr, c’est que je me nourris de ces moments-là. Ce sont ces rencontres, cette proximité avec les gens, mes lecteurs qui me donnent la certitude et l’envie de continuer. Ma très grande angoisse, je te le dis tout de go, c’es le jour où je vais me rendre compte que j’écris pour une poignée de personnes des salons algérois, pour deux ou trois personnes de la nomenklatura. Ce genre de situation ne m’intéresse pas. Le jour où je commencerai par m’apercevoir que mes écrits ne sont appréciés que par une poignée de réfugiés dans les salons d’Alger, j’arrêterai ce métier. Mon bonheur, c’est de voir les gens défiler et venir d’horizons divers pour se faire dédicacer mes livres, cela suffit à mon bonheur. Ce genre de spectacle, c’est comme un produit dopant que je m’injecte régulièrement et me donne l’envie de continuer.

Les gens trouvent, peut-être, en toi une sorte d’exutoire à leur malaise. Tes chroniques et tes écrits seraient une réponse à une angoisse vécue au jour le jour ?

Mes chroniques ne sont que ça ! La raison en est toute simple : les gens n’ont pas d’endroit, de cadre où exprimer leur angoisse. Si je peux être, quelque part un petit balcon, un balcon même fragile où les gens peuvent s’accouder, dire leur angoisse, tant mieux, c’est tout bénéfice pour moi. Et ça, vois-tu, ça n’a pas de prix.

Rue sombre, au 144 bis, d’aucuns ont pu voir à travers ce titre de ton roman une allégorie sur l’impasse historique dans laquelle se trouve l’Algérie aujourd’hui.

L’Algérie dans une impasse, c’est presque une lapalissade ! Du reste, les gens n’ont pas attendu mon roman pour s’en apercevoir. Notre pays est dans une impasse pas seulement pendant cette dizaine, quinzaine ou vingtaine d’années, il y est pendant longtemps. Bien évidemment que le titre de mon roman évoque cette situation de blocage historique mais en même temps, si on se donne la peine de faire une petite analyse iconique de la couverture, on se rendra compte qu’il y a, en effet, une impasse en haut de laquelle figure un escalier qui donne sur une lueur de lumière. Ce qui veut dire, pour moi, qu’il y a une fenêtre ouverte sur l’espoir et que l’Algérie peut s’en sortir.

Justement, quand est-ce que Hakim Laâlam s’arrêtera de fumer du thé ? Pourra-t-on un jour rire autrement de nous-mêmes, à travers tes chroniques qui sont pour le moment empreintes de pessimisme, d’une sorte de «dégoût», si je peux me permettre l’expression?

J’espère que mes chroniques ne sont pas simplement que du «dégoût». Il y a de la colère, de la joie aussi, des fois, de l’espoir.

J’entends par dégoût ces attitudes comme le désenchantement, le désespoir qui sont véhiculées à travers les mots de tes chroniques : «Je continue à fumer du thé, le cauchemar continue, cette métaphore exprime bien une ritournelle, c’est le malheur qui tourne en boucle…

J’espère de tout mon cœur que ce n’est pas une ritournelle. Le jour où ça sera vraiment le cas, car ça sera de la redite, du déjà-dit, il faudra que j’arrête, que je change de «crémerie», que je fasse autre chose. Je ne pourrai m’arrêter que le jour où les gens ne viendront plus aux séances-dédicaces de mes livres. Cela voudrait dire, alors, que les gens ne se retrouvent plus dans mes écrits. Je vais donc droit devant, pour le moment. Car même le cauchemar dans lequel ils nous font vivre est en constante reproduction, il se métastase. Ils inventent toujours des perspectives à l’ignominie. Ils ne sont pas monocordes dans leur répression et leur manière de cadenasser la société, ils inventent toujours des recettes d’enfermement, de nouvelles procédures de castration. Nous aussi, on doit réagir de façon renouvelée. A cette situation, on est en droit de riposter et de réagir en créant des espaces de cri, de «gueulante».

Un mot, pour finir cet entretien...

C’est un peu béat de le dire mais j’éprouve toujours le même plaisir à me retrouver dans la librairie d’Omar Chikh à Tizi-Ouzou. C’est un espace qui ne fait pas de chichis, où l’on est reçu à la bonne franquette. Le public, quasiment le même, est toujours là à chacune de mes ventes-dédicaces. Comment ne pas se sentir à l’aise dans cet espace ? Moi, je suis aux petits oignons !

Le Soir d'Algerie  

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