ALI IDEFLAWEN À LIBERTÉ

“Le prochain album sera un hommage à Mohya”

ALI IDEFLAWEN À LIBERTÉ
“Le prochain album sera un hommage à Mohya”Avec la faconde qu’on lui connaît, Ali Ideflawen, de son vrai nom Ali Aït Ferhat, fait le point sur ses 35 ans de carrière dans la protest-song.

Liberté : Vous venez de fêter les 35 ans de votre carrière. Quel regard portez-vous sur ce parcours entamé dans la clandestinité ?

Ali Ideflawen : Nos débuts remontent à la fin des années 1970. L’absence de moyens à l’époque était comblée par notre engagement. Nous avons accompagné le Mouvement culturel berbère (MCB) pour réhabiliter notre culture millénaire frappée d’ostracisme politique. Ideflawen était le porte-drapeau de la revendication identitaire et culturelle. Nous avons toujours été partie prenante dans le combat initié dans la clandestinité par la génération d’après-guerre. A ce jour, 10 albums ont été édités qui ont permis au groupe d’élargir son audience. Le 11e titre est en préparation. Nous retournerons bientôt au studio pour peaufiner le travail relativement bien avancé ; et si tout va bien, la sortie du CD est prévue vers la fin de l’année en cours. C’est un parcours honorable que nous avons accompli avec toute les difficultés qu’on peut rencontrer dans un tel parcours. L’identité d’Ideflawen est ancrée dans la mémoire collective. C’est là notre profonde satisfaction.

ALI IDEFLAWEN À LIBERTÉ
“Le prochain album sera un hommage à Mohya”



Est-ce que la thématique sera toujours la même, sachant que vous avez beaucoup puisé dans l’œuvre de Muhend u Yahia ?


Effectivement, nous avons chanté des textes de Mohya. D’ailleurs, nous comptons lui rendre hommage dans notre prochain album. Nous allons reprendre deux textes de lui. Un poème sur l’émigration (“Timura medden akk yiwet, nek snat iyi-d-ssahen”) et un texte chanté par Imazighen Imula. Il s’agit du poème “Ghuri yiwen umeddakul” écrit par Ali Laïmèche, militant berbériste du Mouvement national, dans les années 1940. Sauf que ce texte a été inversé par Mohya tout en lui faisant garder la même cohérence contextuelle. C’est cela le génie de Mohya. Nous avons également repris Tibugharin, des chants de guerre anonymes, sauvegardés de l’oubli grâce la tradition orale féminine. Bien entendu, nous avons gardé le cachet particulier d’Ideflawen. J’espère que cela plaira à notre public.

Ne pensez-vous pas que la chanson engagée, telle qu’on l’a connue durant les années de plomb, semble avoir vécu, pour la simple raison que nous vivons dans une tout autre époque ?


Effectivement, les temps ont changé. A l’époque de la clandestinité, le seul moyen d’expression était la chanson. Il n’y avait pas de partis politiques, d’associations, pas de radios, etc., pour faire passer le message du MCB et mobiliser l’opinion contre le déni identitaire. C’est donc la chanson qui avait popularisé la question identitaire, en la portant dans la rue avec l’adhésion citoyenne qu’on a connue.
La chanson était le substrat de notre revendication. Aujourd’hui, ce style de chanson a moins d’influence, certes ; même si le public de la chanson engagée est plutôt élitiste, on le retrouve notamment dans le milieu universitaire. Mais les éditeurs ont aussi une part de responsabilité.

Vous êtes quand même d’avis que la chanson engagée ne mobilise plus…


Ma réponse sera plutôt nuancée. Si vous parlez de la chanson contestataire, qui est un segment de la chanson engagée, oui, celle-ci a connu un repli qui peut être expliqué par des raisons objectives. On n’est pas dans le même contexte historique, cela va de soi. Nos anciens ont fait de la chanson engagée à leur manière. Je peux citer le cas de Hnifa. L’engagement, ce n’est pas seulement attaquer le pouvoir ou dénoncer ses pratiques. Chanter l’enfance, l’émancipation de la femme, c’est une forme d’engagement. Ceci dit, il y a à mon avis un recul de l’engagement dans la chanson en général.

Même le public s’est rétréci comme une peau de chagrin, n’est-ce pas ?


Vous êtes observateur, vous avez dû le constater. Il y a un élément qu’on ne doit pas oublier dans la balance. La décennie noire a fait changer de vision à la nouvelle génération. Son rapport à la chanson, la chanson contestataire en particulier, n’est pas du tout le même. En revanche, dans le milieu universitaire, il y a eu un renouvellement du public. Nous le remarquons aussi dans le combat démocratique, il y a eu un renouvellement générationnel. Autrement dit, l’engagement y est toujours.

Sinon, plus globalement, comment voyez-vous la chanson kabyle de nos jours ? On est bien loin de l’époque des groupes modernes de la protest-song…


A mon avis, il ne s’agit pas de comparer deux époques totalement distinctes à bien des égards. D’abord, il faut noter une différence de moyens techniques. Dans les années 1960/70, un chanteur qui débute est soumis à des critères rigoureux ; il est écouté par un jury, avant d’aller au studio pour enregistrer, si jamais il est sélectionné. Malheureusement, ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, n’importe qui peut aller enregistrer, quelles que soient la qualité vocale, la technique de chant ou les idées musicales ; on peut faire de lui un artiste. Grâce à la magie de la boîte à rythmes. De plus, les maisons d’édition ne cherchent même pas la qualité artistique, elles aussi gagnées par le gain facile. C’est ce qui, à la longue, peut tuer la chanson. Mais tout n’est pas sombre dans ce tableau. Il y a des jeunes artistes qui font de belles choses. Certes, ils ne courent pas les rues et ont de la difficulté à émerger ; mais, l’essentiel est que la relève soit là.

Liberté  

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