A CŒUR OUVERT AVEC L’ÉCRIVAIN RACHID OULEBSIR :

 « Zawali ou Fhel ou Markanti ou Rkhiss (*) » ?

À CŒUR OUVERT AVEC L’ÉCRIVAIN RACHID OULEBSIR : « Zawali ou Fhel ou Markanti ou Rkhiss (*) » ?Universitaire, diplômé de Paris Sorbonne, Ancien journaliste au Matin, essayiste  et écrivain, vous vivez parmi les paysans de la montagne kabyle. Parlons d’emblée de vos ouvrages, c’est sans doute la meilleure des introductions ?

À  ce jour,   j’ai produit quatre ouvrages : deux romans, un essai et un recueil de contes !  Mon premier ouvrage est un essai d’ethnologie  Kabyle, paru chez l’Harmattan  à Paris  en 2008 sous le titre  «  L’olivier en Kabylie entre mythes et réalités », le second est un roman « Les derniers kabyles »   édité  en 2009 par la maison Tira de Béjaïa, dirigée par Brahim Tazaghart. « Le rêve des momies », un roman paru  en 2011 chez L’ Harmattan (Paris)  est  mon  troisième  produit, le tout dernier paru  en 2012 toujours chez L’Harmattan est un recueil de contes sous le titre « Le pèlerinage du Chacal ».  « Les derniers kabyles »  a été réédité en 2012 toujours par  Brahim Tazaghart. Je participe à une revue poétique  animée par des poètes des cinq continents qui s’intitule « Convergences ». Dirigée par Kader Rabia et Sonia Lounis, elle paraît à Paris, elle est  à son numéro 2

 Le parcours de votre vie est atypique et il mérite qu’on s’y attarde. Jeune, vous êtes partis en France où vous avez effectué des études supérieures. Puis, contrairement à la majorité écrasante de ceux qui partent, vous êtes revenu. En plus, non pas pour vous installer dans une grande ville. Mais plutôt pour vivre en pleine campagne et il paraît que vous menez actuellement une vie de véritable montagnard. Un choix qui peut sembler absurde quand on prend la vie de manière très superficielle comme la majorité le fait aujourd’hui. Parlez-nous un peu de tout ça ?

Si j’aimais la ville, je n’aurai jamais quitté Paris, sans doute la plus  belle ville du monde ! Revenir de Paris pour vivre dans une ville algérienne est absurde ! C’est comme qui passerait d’un salon style Louis XV à une  porcherie !  Je suis revenu pour vivre  à la campagne ! En 1980, je suis rentré de France  avec une maîtrise  en sciences économiques et un diplôme d’études approfondies en sciences sociales (Doctorat de troisième cycle) des universités  Paris Nord et Paris 1 Panthéon- Sorbonne.  Je  suis rentré  pour des vacances. Conquis par la magie  de la Kabylie je me  suis inséré  dans cette oasis culturelle pour le reste de mes jours. J’ai travaillé quelques mois à l’université d’Alger, à Constantine puis au sud ! J’ai fini par ranger mes stylos tout plaquer, rompre avec la fausse modernité, pour reprendre la ferme familiale à Tazmalt dans la haute vallée de la Soummam (Béjaïa). J’étais tombé amoureux  d’une paysanne aux yeux couleur olive noire  et de la montagne  du Djurdjura.   J’avais décidé de  m’insérer parmi les paysans, les montagnards  à la culture ancestrale  dans le but d’écrire des romans, des essais et  surtout des reportages. Depuis, j’ai fait tous les métiers du Fellah accompli ! j’ai creusé mon puits  à la force de mes bras, avec l’aide et la solidarité des paysans du coin, j’ai construit ma maison dans le style Kabyle originel  de mes propres mains, je partage depuis trois décennies de merveilleux moments dans les rituels culturels des montagnards,  La cueillette des olives  avec ses rites  ensorcelants, les transhumances animales de printemps, la fête de Yennayer la porte de l’année Amazighe, l’accueil du printemps , les labours de démarrage de l’année agraire, les différentes « Twiza », espaces de solidarité active dans la construction, l’ouverture de routes, la plantation d’arbres et le reboisement. Depuis une décennie  j’ai repris pied dans l’éducation nationale, je dirige un établissement scolaire. Je mène avec bonheur mes fonctions de directeur et celle de paysan arboriculteur. Dans ma ferme il y a plus de mille  arbres de toutes les essences. Mes reportages sur la paysannerie des montagnes sont tous parus dans la presse nationale  notamment dans le défunt «  Le Matin ». Leur compilation a donné naissance  à mon premier essai intitulé «  L’olivier en Kabylie  entre mythes et réalités » dont deux chapitres seront repris par la nouvelle encyclopédie berbère.

 Venons-en  à vous !  Natif de Kabylie  une année  avant le déclenchement de la guerre de Libération,  vous évoquez  dans  vos deux romans  une enfance  terrible marquée par le règne de la mort, de la peur, la haine,  mais aussi de l’espoir  de la délivrance et d’une quiétude future !  On dit que  notre enfance  ne nous quitte jamais  réellement, en tout cas elle refait surface  très souvent   dans les œuvres littéraires. Les écrivains commencent souvent  leur parcours par des autobiographies.  Vous n’en dites pas assez !

Je suis né  en 1953,  un peu plus d’un  an  avant le déclenchement de la guerre de libération ! J’ai grandi à la campagne sous le bruit des bottes et le tonnerre terrifiant des canons. Mes plus lointains souvenirs sont des images d’enfants qui pleurent, de sang répandu,  de maisons qui croulent sous les bombardements, d’enterrements et de déménagements incessants. Mes désirs les plus refoulés sont des envies de satiété. Manger à ma faim et étancher des soifs lointaines. Je vécus captif reclus et protégé parmi les femmes battues et violées par les soldats français et les harkis kabyles. Les hommes étaient  partis, certains  en ville  pour échapper la mort programmée, d’autres  au combat, au maquis et sur les frontières à harceler l’ennemi colonialiste. J’apprenais la haine et la peur dans ce halo pollué de profondes déchirures. Je jouais avec mes camarades malgré l’enfer. Nous mimions les adultes avec des fusils de bois et des menottes en fil de fer. J’étais, dans mes ocres cauchemars, le héros de troubles batailles ensanglantées, où je n’avais que mes urines pour éteindre les profonds brasiers entretenus par des bûcherons criminels. Je  savais à peine marcher quand ma campagne fut déclarée zone interdite. Le précaire village de regroupement avala ma famille et l’école coloniale, forte ogresse en rut, ramassa les petits d’un coup d’aile et les aligna comme de tendres eunuques à sacrifier pour le Dieu du savoir. Nous étions parqués dans de grandes salles austères, assis à des tables de gros bois noir, face à un tableau noir et des adultes qui ne savaient pas rire.  Je ne comprenais pas pourquoi je devais apprendre la langue incompréhensible de l’ennemi. L’instituteur était parmi ceux-là même qui nous brutalisaient, terrorisaient et pourchassaient nos papas sur la lointaine montagne en fumée. Je ne saurai jamais par quel miracle toutes les parties alors ennemies à mort, s’étaient liguées pour faire endurer aux enfants le cruel supplice de l’école. Pourquoi donc nous contraindre à écouter et obéir à cet adulte en vareuse kaki, alors que jouer était si agréable ! Je m’étais révolté ! Mes brumeux projets d’évasion, de fugue matinale prolongée avaient avorté faute d’allié sûr. Même ma mère d’habitude si indulgente avait rallié le triste camp de la conspiration.

 Vous regrettez énormément les années de votre enfance. Pas à cause de l’âge mais plutôt compte tenu de la vie menée à l’époque par la société kabyle avec ses repères et ses traditions, sa simplicité aussi. Peut-on vous qualifier d’écrivain nostalgique ?

Je ne regrette pas les années de mon enfance. J’ai plutôt  un compte à régler avec  cette époque !  Mais qui n’est pas nostalgique de son enfance ?  Je suis écrivain nostalgique des valeurs des ancêtres et non d’une carte postale, une image d’Epinal ! Je n’idéalise pas une société de misère et de précarité  dont le fonctionnement injuste, souvent violent, est  par ailleurs largement décrit  dans le détail par de nombreux écrivains de l’époque coloniale tel Camus et Mammeri, Feraoun, et bien analysée et disséquée par des sociologues tel Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad.  J’ai connu une enfance douloureuse  dans un village de regroupement entre des fils barbelés en l’absence du père, des oncles et des cousins parti au Maquis pour se battre et  libérer le pays. J’ai grandi dans l’injustice, l’humiliation, la privation et la peur !   J’ai un besoin latent de me libérer de cette durée indicible infernale !  J’écris en ce moment un roman sur l’enfance  durant la guerre  largement inspiré de ma petite vie  misérable dans ce village d’une zone interdite ! Si la violence était le climat  naturel de la colonisation, la société kabyle est une école de résistance  culturelle !  C’est en cela que je l’idéalise  en regard de notre présent marqué par le déclin des valeurs, la régression culturelle,  l’intolérance, la prévarication, la corruption des âmes et des esprits. Une époque où l’homme est  facilement corrompu, où les valeurs des ancêtres ont été perdues et où celles de la modernité n’ont pas été acquises !  « Nous avons tenté de voler comme la perdrix et nous avons perdu la démarche de la poule »  dit un proverbe du Djurdjura. Durant la guerre de libération, sous l’oppression coloniale, nos mères puisaient leur ration quotidienne de courage dans la mémoire collective ! Les  chants, les récits, les contes, les légendes et tous les savoir-faire de la culture locale  étaient mobilisés  comme armes intellectuelles pour résister moralement à l’occupant  beaucoup plus fort matériellement ! J’ai intériorisé ces facultés, et toute cette culture dans l’impuissance et l’innocence de l’enfance ! Je grandissais dans l’adversité permanente  armé d’un esprit de vengeance contre l’envahisseur ! Comment prendre ma revanche contre toute cette humiliation ? Ma mère  avait la recette : il faut que tu apprennes leur langue pour  chasser les colonisateurs de chez nous ! Disait-elle, je n’ai compris que beaucoup plus tard le sens profond de ce credo  maternel. Certes, des qualités de notre société de l’époque ont disparu aujourd’hui, elles sont nombreuses, mais en même temps, il y a aussi certains aspects de la même société, qui étaient loin de faciliter la vie à l’époque, qui n’ont plus droit de cité. Les exemples sont nombreux, comme, l’accès à l’instruction à tous, plus de liberté dans le choix du partenaire dans le mariage aussi bien pour l’homme que pour la femme et la liste est longue.

Le changement a donc eu lieu dans les deux sens, positif et négatif …nous étions dans un  processus de déracinement socioculturel qui continue encore de nos jours !  Dans le village de regroupement où l’armée coloniale nous avait parqués de  1958 à 1961, nous avions tout perdu, les repères, le tissu  des solidarités et les relations sociales. La mort était plus présente  que la vie ! Le temps était implacable, dur,  précaire.  Nous évoluions dans la peur,  l’incertitude et l’espoir d’une quiétude future. Nous étions déjà dans la nostalgie d’une société perdue, où régnaient la paix  et la sécurité,   une existence simple transparente, égalitaire, une forme de démocratie directe  sans institutions répressives où  le déroulement de la vie quotidienne constituait l’école et l’espace de transmission des valeurs et des savoir-faire et savoir-vivre. Je suis toujours dans cette nostalgie là ! Tant que  mon pays  n’aura pas réalisé le dépassement et l’accès à la démocratie, la modernité,  le bien être, la justice sociale, l’égalité  des citoyens devant les institutions et la loi ; la vieille société  Kabyle demeurera une référence, un repère, une oasis de rêve, un éden de l’imaginaire collectif. La société algérienne en général  a longuement dormi sous le règne tribal patriarcal injuste  hypocrite et violent ! La société  kabyle malgré ses spécificités n’était pas en reste ! Marquée par une pudibonderie et une duplicité profondes, la culture  kabyle reproduisait  tout un lot d’injustices et d’inégalités, corrigées  par ailleurs par  des rituels de  rééquilibre social  qui redonnaient au pauvre et à l’exploité  honneur et dignité. C’était une société  assez primitive par bien des aspects ! Elle était  marquée par une ambivalence  politique où la femme matrice et  socle de toute la création économique  artistique  culturelle était dessaisie du pouvoir politique  et de la représentation sur  le plan social. Le fonctionnement de la nostalgie est sélectif ! Ne refont surface  dans la mémoire que les moments  et les espaces idéalisés,  les paradis perdus !

 Ne pensez-vous pas que votre « cause » s’inscrit plutôt dans un cadre romantique voire utopique, puisqu’un écrivain ne peut pas arrêter la marche du temps ?

Nos ainés, Mammeri, Dib, Kateb Yacine, Feraoun avaient initié la littérature de la résistance  à la colonisation et contribué à l’éveil de la conscience anticoloniale ! Dans leurs œuvres  l’Algérien écrasé meurtri dans  sa chair, atteint  dans  son orgueil  et sa dignité  trouvait les ressorts adéquats  pour résister  et se révolter contre son statut de sous-homme. Dans la littérature orale Si Mohand-Ou-Mhand, archétype  de l’homme qui refusait de plier  même s’il devait être brisé par l’ordre colonial avait mené une vie où il n’avait que  la poésie  pour arme, ces poèmes étaient d’authentiques S.O.S, des appels de détresse, des messages qui appelaient la vie et la résurrection. Toute sa poésie fut un immense cri d’alarme ! En ce qui me concerne je suis  engagé dans un combat contre l’amnésie, contre l’oubli,  contre la folklorisation de  l’héritage des ancêtres ! C’est sans doute une utopie, mais  sans utopie  le monde serait resté à son état primitif ! Le rêve  est père de la création et  du changement. La dérive que connaît notre société est une régression  dramatique et non une évolution même si par certains aspects matériels l’illusion semble féconde. De nos jours il appartient à l’écrivain de conscientiser les citoyens, même si je ne me fais pas d’illusion  au regard  de la situation de la lecture dans notre pays et du sinistre de l’école. La clochardisation de notre vie quotidienne  ne laisse pas indifférent à moins d’avoir vendu son âme au diable ! Regardez autour de vous  comment le citoyen dégrade l’espace public, comment la corruption gangrène les relations sociales  les plus ordinaires, comment la Hogra, l’humiliation  transforme les hommes en animaux  et leurs bourreaux en hyènes lubriques. Je travaille pour la réhabilitation de la mémoire des aïeux, la marche  sur leurs traces, dans  leur sentier  avec les valeurs  positives qu’ils partageaient avec le reste de l’humanité. Le passage  à la modernité est inéluctable,  mais quelle modernité ?  Celle de la consommation sans éthique, celle de la corruption,  de l’allégeance au plus nanti, celle du règne des délinquants, des nervis et des parvenus !  Je n’accepte pas une telle société  d’hommes sans racines sans visions et surtout sans honneur !

 Qu’est ce qui vous déçoit le plus dans la société kabyle d’aujourd’hui et que regrettez-vous le plus dans celle d’hier ?

La société kabyle  est  entrée de plain-pied dans la décrépitude ! Le démantèlement a commencé après la défaite  qui a suivi la grande insurrection populaire de 1871 ! Depuis cette date  le déclin n’a pas fini de produire ses effets. La guerre de Libération nationale a absorbé toutes les énergies de cette société et accéléré  le déracinement.  Depuis  l’indépendance   les choix politiques de l’État central ont défait les dernières trames du tissu des solidarités sociales. Aujourd’hui, nous sommes face à une société cupide, triste, guidée par les désirs les plus primaires et rongée par l’outrance de la consommation, la violence et la saleté, l’intégrisme et l’intolérance.
 Le citoyen n’est pas encore décolonisé culturellement, la preuve nous la voyons dans ses rapports  à l’espace public ! Il dégrade  son environnement comme s’il avait affaire  à la propriété de l’ennemi, le bien   du colonisateur ! Observez ce que le citoyen fait  de la rue, la place publique, le jardin, les rues et les boulevards, les agoras et les esplanades !  Il  est dans une logique d’adversité et de destruction de tout ce qui est collectif, la plage, la forêt, les grandes routes. Je regrette la perte des valeurs des ancêtres  qu’étaient  la sacralisation du travail, de la création, le respect d’autrui, la solidarité permanente, la propreté, le partage, l’hospitalité ! Le citoyen Algerien en général et le kabyle en particulier  est passé de la situation de «Zawali ou Fhel» (Pauvre mais digne) à celle de   «Markanti ou Rkhiss» ( Riche et corrompu ). Dans son esprit  tout ce qui est collectif et qu’il ne peut pas  posséder à lui tout seul est à détruire. Il a intégré la notion de Beylik, puis celle de « Bien Vacant ». Je peux dire  que, depuis l’indépendance  nous n’avons pas réussi à construire une société  démocratique  où l’homme est citoyen, il s’acquitte de ses devoirs  et peut se battre pour ses droits. À l’exception de quelques oasis  montagnardes, la clochardisation a atteint le tissu urbain et disloqué la ruralité !

Le lectorat en langue amazighe n’existe  qu’à l’état embryonnaire, il s’agit du même lectorat qui maîtrise la langue française. En l’état actuel de la langue  vernaculaire Kabyle et de Tamazight en général, je plaide plus pour une réhabilitation  urgente de l’oralité par la fixation du patrimoine immatériel  dans toutes ses dimensions, grâce aux moyens technologiques modernes (supports numériques, vidéos, films, sons, images,…). Je crois qu’il faut se décomplexer par rapport à cette question de la langue maternelle ! Le passage à l’écrit n’est pas forcement salvateur s’il participe de la momification de notre héritage linguistique et patrimonial !  Le temps passe vite,  il faut sauvegarder impérativement la mémoire par les moyens audiovisuels modernes  et ensuite seulement  prendre le temps de passer à l’écrit ! Si Nous épuisons nos faibles énergies dans  ce combat politique de long terme,  le vainqueur n’aura plus rien à transcrire  après ses batailles contreproductives ! Sauvons d’abord l’oralité, la langue et les autres vecteurs du patrimoine immatériel et de l’ensemble de la mémoire, écrivons ensuite !  Vous me diriez que l’on peut mener  de pair les deux tâches ! Il y a un problème de faiblesse de moyens conjugué à l’absence  de ressources humaines qualifiées ! Il faut être sincère, en la matière, l’engagement politique  et la militance ordinaire ne peuvent palier au déficit de formation scientifique académique  Pour l’instant  chacun est libre d’user de la langue qu’il maîtrise le mieux ;  pour moi c’est le français. Mais pour la curiosité de vos lecteurs, mon prochain ouvrage est un recueil bilingue de poésie  Kabyle et française qui paraitra chez Achab éditions à Tizi-Ouzou

Vous n’êtes passé à l’écriture romanesque qu’après avoir longuement écrit notamment dans la presse, mais aussi après la publication d’un ouvrage sur l’un des aspects les plus saillants de la société kabyle : l’olivier et ce qui lui est inhérent. Parlez-nous un peu des origines de cette envie d’écrire des romans ?

Pour le jeune lycéen que j’étais dans les années 60, écrire était un défi ! Moi qui ai grandi dans un village colonial de regroupement parmi des hommes et des femmes qui n’avaient de culture que l’oralité, écrire était une épreuve de valorisation,  une distinction, un rite d’initiation à la vie moderne !  Nous devions par la force des choses apprendre d’abord  à écrire une lettre ! Nos mères  allaient avoir  enfin un petit confident qui écrirait  à leur mari émigré les mots de leur détresse !  Avant de quitter l’école primaire en 1964, j’avais appris  à écrire la lettre parfaite,  pensée en kabyle  et traduite dans les subtilités de la langue de Voltaire ! Je savais, à l’instar des jeunes de ma génération, trouver les mots justes  pour émouvoir le père absent et obtenir de lui le mandat salvateur ! Je me souviens qu’au lycée Emir-Abdelkader où je suivais mes études, un groupe d’élèves  de terminale  confectionnait un journal  intitulé  «La voix de l’Emir», j’étais  alors en 3e, je préparais mon brevet quand les rédacteurs de ce journal du lycée  organisèrent le concours du meilleur conte, celui du meilleur récit  et de la meilleure nouvelle. C’était en 1966 ! J’obtins alors le premier prix de meilleur conte (Conte Kabyle traduit en Français). Je fus depuis cette heureuse participation retenu dans l’équipe de rédaction du journal du lycée pendant toutes les années que j’ai passées avant d’avoir mon bac en 1972. Le virus de la littérature ne m’a jamais quitté  depuis ! À partir de ce temps magique de l’adolescence, j’ai appris à penser en Kabyle et écrire en française, comme les Mammeri, Feraoun et autres Djaout !

En vous lisant, on constate vite que vous avez sans doute beaucoup lu dans votre jeunesse. Pouvez-vous revenir sur vos lectures, vos préférences. Pourquoi préférez -vous tel romancier à tel autre ?

L’amour de la lecture, je l’ai acquis au lycée dans les années 60 ! Nous avions une  bibliothèque très riche. J’étais interne  et lire était l’unique  loisir  en l’absence de télé et  autres moyens de  distraction et de diversion. Les grands écrivains  de la condition humaine sont mes maitres.  J’avais un professeur de français qui nous orientait vers les meilleurs ! Les grands romanciers russes  du 19e siècle, comme Pouchkine, Gogol, Tolstoï, Dostoïevski,  ceux du 20e siècle  comme le poète  Maïakovski, Maxime Gorki, et plus tard  Soljenitsyne ! Dans la littérature française, Balzac était ma toute première école ! J’aime chez lui l’art de la description et la richesse lexicale ! Je me retrouve dans le   pessimisme de Céline  et son style populaire proche de l’oralité ! Avec Gérard de Nerval j’ai appris la littérature du souvenir et de l’imaginaire. J’aimais particulièrement George Sand, la journaliste féministe chez qui j’ai retenu les  magnifiques descriptions du monde rural   français du 19e siècle  qui était un peu celui de la Kabylie. Hugo  avec ses figures  précises de la misère,  de la souffrance, de la cruauté et de l’ignorance des hommes. Stendhal, Rousseau, Maupassant et bien sûr  Zola avec ses tristes portraits d’un monde cupide, où régnaient les bas instincts, l’outrance de la consommation. Lire Zola aujourd’hui aide à décrire la société dans laquelle nous vivons  ses violences multiples, son intolérance, ses excès et ses dérives. Je ne suis pas resté aux classiques à l’évidence ! Toute mon adolescence était marquée par  les révolutions et les changements du monde. Très influencé par l’école marxiste,  un peu comme toute la génération, je me suis abreuvé de littéraire de la gauche française. Je fus même un peu distrait par la littérature socioéconomique et  des textes  revendicatifs  de l’intelligentsia  internationale  porteurs de révoltes contre l’injustice et les drames du capitalisme. Je lisais beaucoup  Marx, Lénine,  Mao Tsé Toung, Rosa Luxembourg. Mon mentor  fut Léon Trotski. Sans être de grands romanciers, ces essayistes m’ont  forgé une culture de base qui me permet d’analyser et de comprendre  l’évolution du monde !  De conceptualiser  ma façon d’exprimer  ma révolte, mon refus de l’indignité.J’ai été également marqué par les anthropologues  et les chercheurs des racines culturelles du monde comme Levy Strauss, la littérature culturaliste de Bourdieu. J’aime profondément la poésie, les Eluard, Aragon, Pablo Neruda ont fait surgir  mon âme de poète  forgée par les chants et les contes kabyles. La littérature maghrébine  moderne m’a beaucoup influencé !  Assia Djebbar, Tahar Djaout,  Leila Sebbar, Rachid Mimouni, Maissa Bey,  les marocains BenJelloun, Choukri, Khatibi… sont de belles plumes. Dans le pourtour méditerranéen, le Turc Yachar Kemal, le Libanais  Amin Maalouf  sont  à eux seuls de vraies écoles. Le Tchèque  Milan Kundera est  un peu trop moderne mais son style d’écriture est impressionnant. Je ne préfère pas  un romancier  en particulier, chaque écrivain apporte son grain  au chapelet de ma littérature ! Il va sans dire que la littérature du terroir Kabyle  et amazighe constitue un peu ma matrice, je suis dans la continuité des Amrouche, Malek Ouary, Mammeri, Feraoun, Kateb Yacine.  J’aime beaucoup les romans du Kirguize, Tinghiz Ait Matov. «Djemilia» est, d’après Aragon, le plus beau roman d’amour du monde !  Je suis en train de lire «Un jour plus long qu’un siècle». Je pense que cet écrivain de l’ex-union soviétique a atteint avec ce roman le sommet de l’art d’écrire !  Il y a du Balzac, du Maïakovski, du Stendhal, du Shakespeare, et du Feraoun. Je pense que c’est le meilleur  même s’il est peu connu chez nous !

 Vous seriez resté en France pour y vivre, auriez-vous écrit vos romans (et pourquoi) ?

J’aurai sans doute écrit d’autres romans,  motivés par l’ancrage  dans une autre durée, une autre réalité, l’urbanité  avec ses raffinements mais aussi ses injustices, sa violence, les souffrances de ses exclus, ses marginalités, ces  frasques et ses abus ! Je crois que j’aurai fait un bon écrivain de l’exil, ce stade suprême  et mortifère du déracinement ! Je sais pour l’avoir attrapé que quand on est habité par le virus de la littérature  on n’en guérit jamais.

Parlez-nous un peu de ce monde magique dans lequel vous évoluez, cette Kabylie profonde  restée encore loin de la souillure de la fausse modernité !

Avant de venir à la littérature, le roman, le récit, la nouvelle  le conte, la prose ! J’étais dans le journalisme, cette autre littérature de l’urgence !  La montagne m’appelait de toutes ses forces ! Les oliviers, les cèdres, les aigles, les perdrix, les chacals et le vent, et la neige, et les bergers des hautes collines verdoyantes, et les moulins d’oliviers qui tournent à la vitesse d’un cheval, tous  me murmuraient des complaintes irrésistibles, des cris d’amitié, des mots d’amour et de fraternité ; ils me lançaient des regards auxquels mon âme ne pouvaient résister ! Je faisais de longs reportages vécus pour de nombreux quotidiens ! J’ai appris à traquer l’insolite, le singulier,  le bizarre, l’anormal ! Ce qui aux yeux du profane n’était que curiosité  devenait pour moi objet littéraire, la vie des paysans en elle-même dans un pays où la prise en charge sociale  est un style de gouvernance,  est un espace littéraire par excellence. Mes amis, les artisans, les sourciers, les puisatiers, les oléiculteurs  les maraîchers, les éleveurs, les apiculteurs, les bouviers des hautes montagnes, les dresseurs de chevaux, les maîtres des transhumances  printanières, les tisserandes des burnous, les tailleurs de pierres, les constructeurs des maisons de terre, les tambourinaires, les troubadours, les aèdes des marchés hebdomadaires, les coryphées  aux épithalames  ataviques, les femmes solitaires anachorètes des agoras et des mausolées, tous ces hommes et femmes que la modernité a relégués  à la marge, ces êtres qui n’ont plus pignon sur rue, sont souvent des magiciens du verbe, des poètes émérites, des conteurs fabuleux, des porteurs de pans de notre mémoire collective, un patrimoine vivant ; leur immatérialité constitue la matière de mon œuvre !

De tous les écrivains que vous avez lus, quel est le plus grand d’après vous et pourquoi ?

Les plus grands écrivains sont ceux qui arrivent  à exprimer les phénomènes humains les plus complexes avec les mots les plus simples ! Ceux qui rendent accessible le monde des sentiments, la complication de l’humain, ceux qui  arrivent à saisir par le texte des arc-en-ciel dans le regard des amoureux, ceux qui par leurs mots  font naître des fleurs  là où hérissent les épines ! Chaque époque  a eu les siens ! Chaque région du monde a été marquée par la présence d’un écrivain, un créateur  de lumières,  un magicien du verbe ! Chez nous,  mon ami  Tahar Djaout aurait été un géant  si un tôlier intégriste  au nom de l’intolérance islamiste n’avait mis fin  à son génie !

 «Les derniers kabyles» est le titre de l’un de vos derniers ouvrages. Est-vous aussi pessimiste ?

Je suis réaliste ! Vivre avec les paysans,  c’est travailler tous les jours  avec des gens qui créent leur propre richesse. Ils n’attendent ni salaire, ni rente, ni pension ! Ils sont externes à la prise en charge de l’Etat, loin des espaces de l’assistanat, de vrais hommes «Irgazen» au sens Kabyle du terme. Dès le lever du jour  ils savent qu’ils doivent gagner leur pain quotidien ! Leurs rapports avec la nature sont d’une grande générosité !  Il n’y a pas de place au pessimisme. Qu’on a lu le  roman «Les derniers kabyles»  on aura compris qu’il s’agit d’un SOS,  l’appel des racines, le cri des entrailles, d’une civilisation en péril d’une langue en décrépitude, d’un imaginaire  brouillé par l’école moyenâgeuse, la télévision et l’Internet, d’une culture envahie par le brouillard de la fausse modernité. Il y a un concept  kabyle qui désigne précisément ce cri, «Anza», l’appel des morts, pas n’importe quels morts, mais ceux qui ont été assassinés  le poignard dans le dos par ceux en qui ils avaient confiance ! Ce murmure de douleur, cette plainte qui vient du fond des tombes n’est entendue que par l’oreille de l’homme averti, l’artiste, le poète,  l’être à l’âme sensible.

 Ultime question presque inévitable : avez-vous des projets ?

Des projets ! Il y a un proverbe Kabyle qui dit «Le rêve est trop long pour qu’une nuit suffise !». J’ai tellement de travaux au brouillon qu’il me faudra une seconde vie pour tout mettre au propre, les jours ne suffiront jamais pour tous mes chantiers ! Pour être plus prosaïque, j’ai deux romans au stade de la mise en page, de la fiction sur fond de grand espace, une histoire de bandit d’honneur dans la Kabylie profonde sortie d’une guerre sanglante, un récit qui sent la poudre, le poids de la parole donnée et le respect des valeurs de vendetta et d’honneur tribal ! Et une seconde histoire plus actuelle, celle d’un amour impossible dans un village où règne un émir intégriste qui a pour seul souci de traquer les jeunes amoureux et de les assassiner ! J’ai également deux recueils de poèmes qui paraitront bientôt chez Achab éditions à Tizi Ouzou. Mais mon urgence, ma grosse préoccupation est  de finir ce roman sur l’enfance durant la guerre d’Algérie, quelque peu autobiographique, une fresque sociale sur les ressorts ultimes de la  résistance humaine à la déchéance de la colonisation.  Dans un mois au plus, une maison d’édition algéroise dirigée par Samira Bendris sortira un ouvrage collectif  intitulé «L’Algérie au rendez-vous de l’histoire» qui est une compilation de trois textes ayant servi de base  à des conférences sur la paysannerie algérienne de l’époque coloniale à  nos jours, communications données  en octobre 2012 à Blois (France), dans le cadre d’un Colloque international sur la paysannerie par trois écrivains  algériens invités par le Centre européen de promotion de l’histoire (CEPH).  J’ai ma part dans cet ouvrage collectif avec un texte et des annexes sur le calendrier agraire de Kabylie. C’est ma façon de rendre hommage aux paysans gardiens de la mémoire  et sauveteurs de l’imaginaire  culturel de Kabylie.

(*Pauvre mais digne ou Riche et corrompu)

Entretien réalisé par Hafit Zaouche


Le Courrier d'Algérie       

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