Akli D et Hafid Djemai accueillis à bras ouverts à Montréal

Akli D et Hafid Djemai
accueillis à bras ouverts à MontréalHakim Kaci et Rafik Abdeladim ont organisé ce samedi  soir au Théâtre Le Château un spectacle où se sont produits Akli D et Hafid Djemai. Animée par Sara, la soirée a débuté par la présentation de Hafid Djemai qui a chanté « Tagmat » et interprété plusieurs chansons d'El Hasnaoui, de H'nifa et de Matoub afin de leur rendre hommage. Quant à Akli D, il a réjoui le public avec un nombre de chansons de son répertoire, notamment, « Un thé à la menthe », « Aya Barman », « C'est pas facile ». À cette occasion, les deux artistes ont accepté avec beaucoup de joie de répondre à toutes nos questions. Vous trouverez ci-dessous les deux entretiens.

 

»»»» AKLI D

« Un artiste, c'est un rassembleur et non quelqu'un qui divise »

Vous avez choisi le brassage des genres musicaux (reggae, folklore, rock, etc.). N'est-ce pas une entreprise risquée ?

Akli D et Hafid Djemai
accueillis à bras ouverts à MontréalAkli D : Moi, je n'ai fait aucun choix. Moi, j'ai grandi avec de la musique et j'ai laissé la musique grandir en moi. J'ai fait le choix le jour où j'apprenais la musique, ça, c'est un choix. Mais ce qui sort de moi maintenant, ce sont des choses vécues, soit musicalement ou humainement parlant. Quand je prends ma guitare, je ne dis pas tiens je vais faire une chanson reggae. Moi, je fais du Akli D, puis dès fois ça sonne reggae, parce que j'aime le reggae, parce que j'ai grandi avec cette musique. Je ne vais pas freiner mes sentiments ou mon inspiration. J'ai pris ce chemin de la fusion musique parce que j'aime la vie, j'aime le monde et cela m'a certainement amené à rencontrer plein de personnages dans la vie et connaitre plein de pays et à partir de là la musique sort, voilà. Moi, c'est ce monde là qui m'intéresse. Maintenant, c'est vrai, il fut un temps où j'essayais, comme vous le dites, de décider, tiens je vais du reggae, c'était complètement bidon. Il fallait laisser passer le temps et laisser murir les choses. Maintenant, quand je prends ma guitare, ça dépend du son qui va venir dans ma tête, le son qui sort peut être du gnawi, de l'africain, ou purement du kabyle, dès fois c'est la chanson française, etc. Je ne décide de rien. Maintenant avec tout ça, je me suis accaparé un style que j'appelle la fusion ou la musique du monde. Voilà donc ce que j'ai vécu. Je ne suis pas un poète, je ne prends pas un stylo comme un poète qui écrit tout le temps. Ce sont des sujets, des thèmes que je rencontre dans la vie que j'essaye d'exprimer à ma façon, si cela me touche évidemment.

Qu'en est-il du public à ce moment-là?   

Au début, c'était dur surtout avec le public kabyle. Au début, j'arrive comme un ovni (rire), mais après avec le temps, ils m'ont compris, ils voient ma  démarche. Je me rappelle quand Idir m'a dit cette phrase « J'aime bien ce que tu as fait, tu as décomplexé la musique kabyle », venant de la part d'Idir, c'est un grand honneur pour moi. Donc, j'essaye d'amener ma musique kabyle et non la musique kabyle, je ne suis pas prétentieux à ce point là. Ma musique, comme je la veux, j'essaye de l'emmener le plus loin possible dans les oreilles des peuples du monde. C'est vraiment sans prétention. Je veux bien que les gens sachent d'où je viens, il ne faut pas que je sois un produit exotique.  

Y a-t-il dans vos chansons, aussi hétéroclites soient-elles, un fil conducteur? Si oui, lequel?

Non. Le fil conducteur vient, indirectement et inconsciemment, le jour où on commence à réfléchir à un album comme à un roman. C'est sûr qu'il y a parfois des chansons que je n'arrive pas à mettre à cause du thème choisi, mais si on cherche bien et on réfléchit bien et avec de la patience, elles vont trouver leur place dans l'album. Ça, j'en suis sûr. Maintenant, il y a des chansons qui datent de 10 ans que j'ai ressorties et elles font surface. Moi, tous les jours, j'essaye de m'exprimer, je n'essaye pas de composer. J'essaye juste d'exprimer mon ressenti du jour, du mois, de l'année, ma frustration, ma joie de vivre ou ma tristesse des fois.

Vous avez chanté « Good mornig Tchechenia ». Faites-vous un parallèle  entre la résistance du peuple kabyle ou berbère et celle du peuple tchétchène pour la survivance?

Je suis parti très jeune de mon village de Kabylie. Ma rébellion n'est pas politique. Quoique nous sommes un peu influencés par la politique, mais plus tard, je me suis rendu compte que la politique c'est du « pipo ». Moi, je ne crois à aucun parti politique. En France, en Algérie ou ailleurs, je ne crois pas à la politique. Je crois à la rébellion d'un peuple, c'est le jour où j'ai compris la politique, pas telle qu'elle devrait être, mais telle qu'elle est. Elle est financée par les industriels et je ne crois pas que les pauvres auront leur place avec les industriels ou il y aura une lutte ouvrière, une harmonie. Peut-être, il fut un temps où les gens ont cru à cela. Je crois que c'est la réussite individuelle avec la mondialisation. Je crois que plus il y aura la mondialisation plus le monde devient individuel.
Pourquoi la Tchétchénie, on m'a appelé, parce qu'à Paris, on connait mes engagements pour des causes pas politiques, mais humains et sociaux. J'ai chanté pour l'Abbé Pierre. Avec Jane Birkin, on a fait deux concerts pour les enfants de Tchétchénie au Théâtre du Soleil dans Vincennes et l'autre au Cabaret Sauvage à Paris. Diffuser ça à travers le monde pour transmettre le message des parents de ces enfants qui étaient en train de mourir en Tchétchénie. Je suis très fière de l'avoir composée.  

Vous êtes cynique vis-à-vis de la politique, mais la musique aussi est une industrie. Pensez-vous qu'avec la chanson vous pouvez changer les choses?

Je ne cherche pas à changer, je ne crois pas qu'un individu peut changer la société. C'est le peuple qui décide de changer son sort, tant qu'il est sous l'opium du matériel, de football ou d'autre chose. Non, je ne cherche pas à changer les choses, mais j'aime partager les choses. Je partage une sorte de ras-le-bol, une rébellion pacifiste, parce que cela me concerne ici. Je suis loin de cette pensée là. Déjà, si j'arrive à changer mon entourage et que mon message arrive dans les oreilles des gens, c'est super.

Mais un artiste un rôle dans une société?

Oui, il a un rôle, mais il ne décide pas : un artiste n'a pas à choisir une étiquette politique, ça divise les gens. Un artiste est là d'abord pour assumer ce qu'il chante, il doit répondre si on a besoin de lui, mais il ne doit pas devenir un politicien. Justement c'est un rassembleur et non quelqu'un qui divise.

Quels sont vos projets?

J'ai plein de projets, le prochain s'appelle " La caravane des villages ". J'ai envie d'aller dans les villages en Kabylie pour chanter pour les gens qui ne peuvent pas partir ailleurs dans les grandes villes, soit les femmes, les dames, les vielles et les jeunes. Et j'exige que les femmes soient présentes dans chaque village, je l'ai déjà fait. Je veux que la confiance s'installe. Les hommes algériens, les musulmans en général, même nous les Kabyles c'est pareil, on opprime ce qu'on désire. Une femme c'est une beauté humaine d'abord et non un objet. Je veux voir une femme sortir dans le village, écouter la musique. S'il n'y a pas la confiance, ce n'est pas la peine. Il faut rétablir d'abord la confiance dans un village et moi je chanterai en harmonie pour ce village. Par exemple, Isahliyen ne le faisaient pas mais maintenant ça se fait : j'ai exigé qu'ils ramènent leurs femmes et ils les ont ramenées, il y avait plus de femmes que d'hommes et c'est merveilleux. Ça s'est très bien passé, aussi dans Ath Yenni, Djemaa n Saridj. Un peuple c'est un tout, c'est de l'enfant jusqu'aux vielles personnes sans exception.  

Quel votre dernier mot pour le public de Montréal et de berberes.com?

Ici, ils ont un accent terrible, mais j'adore les accents. Je leur dis que c'est formidable, ils vivent bien. Apparemment, c'est super, ce n'est pas l'émigration noire. Certes, c'est l'immigration choisie, mais ils ne doivent pas oublier d'où ils sont venus. Moi, je chante souvent là-bas, je vais bientôt terminer ma tournée des universités là-bas, et je sais que la Kabylie se vide énormément. C'est un peu dangereux, je suis content pour les jeunes qui veulent s'en sortir, mais  je suis aussi attristé pour la Kabylie qui se vide de tous ses enfants qui peuvent la porter. Il en reste encore. Il ne faut pas les oublier et vivre une émigration exotique, il faut penser en profondeur comme le font les autres communautés dans le monde.

 

  »»»»  Hafid Djemai


« Dans ma tête, la musique était comme la parole ou le fait de marcher ou de respirer, c'est naturel et inné pour tout être humain. Pour moi, on naissait avec la musique »

Entre le cinéma, le théâtre et la musique, vous avez choisi la musique. Pourquoi?

Akli D et Hafid Djemai
accueillis à bras ouverts à MontréalHafid Djemai : J'ai fait un peu de théâtre, un peu de cinéma, mais c'est beaucoup plus de la musique de théâtre et de la musique du film. Donc, c'est toujours de la musique comme la musique de scène que je fais aujourd'hui. Mais sinon, j'ai fait la musique du théâtre avec Fellag pendant quatre ans. Quand je suis venu en France, j'ai travaillé sur plein de projets de cinéma, de films. Le dernier mandat c'est avec « Le Chat du Rabbin » réalisé par Joann Sfar et Antoine Delesvaux. Des fois c'est des films documentaires.

Maintenant pour revenir à la musique, comme vous le savez certainement, je suis issu d'une famille de musicien. Lorsque j'étais petit, mes frères étaient déjà le groupe des Frères Djemai. Ils avaient déjà leur notoriété, ils jouaient en professionnel. Donc, je n'ai pas choisi la musique, c'est la musique qui m'a choisi. J'ai sept frères qui jouent de la musique et une sœur qui joue aussi. À la maison, on avait beaucoup d'instruments : banjo, mandole, guitare, enfin, il y avait toujours un instrument. Et même quand je sors à l'extérieur, dans le quartier, il y avait deux voisins qui jouent de la musique. Donc, je voyais,  depuis que j'avais trois ou quatre ans, que des guitares et j'entends de la musique. Dans ma tête, la musique était comme la parole ou le fait de marcher ou de respirer, c'est naturel et inné pour tout être humain. Pour moi, on naissait avec la musique. Ce n'est que bien plus tard que j'ai compris que ce n'est pas tout le monde qui joue de la musique et que c'était un don qui n'était pas donné à tout le monde.

Donc la musique a pris toute la place!

Oui, pratiquement. J'ai eu des expériences connexes comme dans le théâtre comme je vous l'ai dit. Comme j'ai habité à Bougie, le TRB était notre centre social, notre café. J'ai travaillé avec Fellag, pendant quatre ans, sur « Babour australie », « Cocktail khorotov » « Sos labess » et on a  tourné plus de cinq cents spectacles ensemble. En dehors de Fellag, il y avait des productions du TRB. J'ai fait « Babor ghraq », « Rjal ya hlalef ». Enfin, je suis un amateur du théâtre. À chaque fois que l'occasion m'était donnée pour faire de la musique pour le théâtre ou le cinéma, je saisis la chance.       

Vous avez produit peu d'albums quand on sait que vous avez commencé à composer à très jeune âge. Comment expliquez-vous cela ?

C'est les méandres de la vie. J'ai composé mon premier album à l'âge de 19 ans et je l'ai enregistré en 1993. D'ailleurs, il est inédit cet album parce que l'éditeur a sorti une jaquette de moi et il a mis la musique d'un autre sans aller dans le détail. Je ne suis pas seulement un auteur-compositeur, j'ai toujours été sollicité par d'autres musiciens et donc j'accompagnais les projets d'autres chanteurs. Par exemple, le temps que j'aurais pu consacrer à mes albums, je l'ai consacré ailleurs. Quand j'ai  travaillé avec Fellag, c'était pendant 4 ans non-stop et 300 représentations par an, tu n'as pas de temps pour toi.

Mais, en 2001, j'ai sorti un album  « Tagmat »  justement par rapport à la formidable mobilisation de la Kabylie, notamment la marche du 14 juin 2001. Je n'en ai passé mentionner explicitement, mais c'était subtil. Et juste après, je suis venu en France, d'abord, dans le cadre de l'Année de l'Algérie en France donc j'avais une programmation de fait. Et petit à petit, avec mon frère, Abdenour, qui était très bien incrusté dans le monde artistique, m'a vite aidé à m'intégrer dans le monde artistique. Puis, avec Macias ça a pris sept ans. C'est ça, quand on est musicien on est sur les projets des autres et on n'a pas assez de temps pour s'occuper de sa musique

On parle du groupe des Frères  Djemai? Êtes-vous également impliqué dans des projets artistiques de famille?

Dans le groupe des Frères Djemai, on est à deux dans l'orchestre. Il y a mon frère Zahir qui chante, qui chantait avant, mais maintenant, c'est moi qui ai pris le flambeau des Frères Djemai. Depuis les années 70 jusqu'au milieu des  années 80, c'était vraiment l'apogée des Frères Djemai. C'était un groupe qui marchait très bien, qui travaillait très bien. Et au milieu des années 80, ils ont été faire leurs études supérieures et ça a fait une cassure dans la marche du groupe. On faisait juste quelques fêtes de mariage en été, mais sans plus. Il a fallu, au début des années 90, que je reprenne l'" affaire " et j'ai fait ce qu'il fallait faire : remettre au goût du jour le groupe et faire des albums, de la musique et on a beaucoup tourné partout en Algérie. Je compose des textes, mon frère Abdenour aussi, mais j'écris aussi pour d'autres comme une chanson en arabe dialectal, chaabi,  pour Djamel Allam en hommage à Hachemi Guerouabi qui était mon idole avec Aamar Ezzahi, Mahboubati, Dahmane El Harrachi, El Anka. D'ailleurs, c'est à eux que je rends hommage ce soir et puisque c'est un concert en kabyle, je rends hommage aussi à El Hasnaoui, Slimane Azem, Hnifa, Akli Yahiaten, Matoub, etc. ce sont des gens qui nous ont précédés et qui nous ont beaucoup donné et on est dans leur sillage.

Comment situez-vous  dans le genre chaâbi? Peut-on parler d'un renouveau ou d'une fraîcheur pour le genre?

Je vous laisserai le soin de le relever vous-même, mais je l'espère bien. Je n'ai jamais essayé d'imiter quiconque. Je n'essaye jamais de faire comme El Hasnaoui ou El Anka comme El Anka, ça ne sert absolument à rien. D'ailleurs, je pense que les gens préfèrent toujours l'original à la copie. Mais, si on fait quelque chose avec sa propre touche, là on devient intéressant. Je reprends les chansons que j'aime bien, mais là je suis en train de prendre un virage, j'ai composé un nouvel album de 10 titres en kabyle qui sortira à la mi-juillet et qui s'intitule « Tiqbaliyin » en hommage à aux femmes kabyles.  

Quel est le résultat de vos recherches musicales?

Le produit est dans « Tiqbayliyin »  mon nouvel album. J'ai bon espoir de le sortir cet été aussi bien en France qu'en Algérie et pourquoi pas à Montréal aussi.

Allez-vous interpréter quelques chansons en kabyle ce soir?

Ce sera qu'en kabyle ce soir, sept chansons en tout. Je chante aussi en arabe. Mais, je ne comprends pas pourquoi on n'a jamais reproché à El Anka, ni à El Hasnaoui, ni à Akli Yahiaten, ni à Kamel Hamadi et bien d'autres d'avoir chanté en arabe et en kabyle, mais aujourd'hui, si tu chantes une chanson en arabe, on te fait la remarque. J'ai des échos de temps en temps. Et alors, on ne peut pas apprécier une chanson en arabe, dialectal en plus? C'est l'art, il n'y a pas de frontières, si on commence à dire je ne chante pas ceci, je ne chante pas cela, ça ne finira plus. On a fait Barbès café une production du Cabaret Sauvage à Paris : plusieurs spectacles musicaux avec plusieurs chanteurs et artistes racontent l'histoire de l'immigration algérienne, depuis trois ans, c'est une folie.

Un dernier mot!

J'espère bien finir mon album le plus tôt possible et commencer une tournée. Merci de m'avoir invité et de m'avoir accordé cette interview.

Saliha Abdenbi

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