SALAH MEKACHER (ÉCRIVAIN ET ANCIEN MAQUISARD)


«L’ALN a fait de la France une République bananière»


«L’ALN a fait de la France une République bananière»Salah Mekacher s’apprête à publier un troisième livre sur la guerre d’Algérie. L’écrivain et ancien maquisard a rendu visite à notre bureau de Tizi Ouzou pour parler de son prochain ouvrage et aussi, afin de revenir sur certaines pages importantes de notre révolution. Salah Mekacher a déjà publié Au PC de la Wilaya III et Les récits de la mémoire: Tizi Ouzou, le destin d’une ville et de sa région, deux livres qui ont enregistré un succès énorme auprès du lectorat.

Entretien réalisé par Aomar MOHELLEBI

L’Expression: Après avoir raconté des épisodes importants de la guerre d’Algérie dans vos deux premiers livres, vous revenez avec un nouvel ouvrage. De quoi s’agit-il cette fois-ci?
Salah Mekacher: Le livre s’intitule Fureur dans les djebels. A l’instar des deux premiers, celui-ci parle toujours de l’ALN. L’ouvrage est composé de quatre chapitres. Dans le premier, je reviens sur le service des renseignements et de liaison. Dans les livres précédents, j’ai beaucoup plus évoqué les activités militaires et politiques. Il était impératif d’aborder ce troisième volet prévu par la plate-forme de la Soummam. J ’illustre cette activité par la grande opération du complot Lacoste. Le succès de ce complot est l’expression de la véritable réussite de nos renseignements puisqu’il a permis aux services des renseignements algériens de rouler ceux des français. Le congrès de la Soummam avait salué cette opération. La somme d’argent récupérée à l’issue de cette action a été répartie sur l’ensemble des wilayas. C’est de l’argent fait sur le dos de l’administration française. Le premier armement de l’ALN a été des fusils du complot Lacoste, initié par Krim Belkacem, Abane Ramdane et Iouazouren, qui en a été la cheville ouvrière.

Revenons à votre livre, si vous permettez. Qu’en est-il des autres chapitres?

Il y a le chapitre des combats qui se sont déroulés d’après les documents que je possède. J’avertis toutefois le lecteur qu’il s’agit d’une fraction, car il y a des combats qui ne sont pas inclus. En revanche, j’évoque toutes les grandes batailles comme celles de Agouni Ouzidoud (à Iflissen, Tigzirt), l’opération de Iaâlalen, avec la participation des éléments de la Wilaya IV. Je raconte aussi la grande victoire de l’ALN au camp de Hourane (M’sila). Plusieurs armes et des munitions y ont été récupérées. Il y a également la bataille d’Izemouren où 140 martyrs ont été déplorés. Dans le troisième chapitre du livre, je reprends mes différentes conférences animées un peu partout, dont celle inhérente au parcours du Colonel Amirouche, la contribution de la Wilaya III à la Révolution, l’opération Jumelles et la grève des étudiants en 1956. Enfin, dans le quatrième chapitre, j’essaie de faire le parallèle entre notre armement et celui des Français pendant sept années de guerre. Il s’agit d’illustrations avec des légendes.

Comment expliquez-vous la victoire de l’ALN face à une armée aussi puissante que l’armée française avec toute son artillerie et son aviation?
Il ne s’agit pas d’une victoire militaire. D’ailleurs, les premiers révolutionnaires n’ont jamais pensé un seul instant que la guerre allait aboutir sur une victoire militaire. La réussite de l’insurrection réside dans l’entretien d’un front permanent. C’est-à-dire: il n’y avait pas de cessez-le-feu. Ce qui entraîne l’immobilisation des troupes françaises et de tout son matériel qui revenait excessivement cher à la France. C ’est cette retombée financière qui explique en premier lieu cette victoire. Ensuite, la tactique de notre combat, c’était le harcèlement. L’ennemi était obligé, pour renforcer le corps expéditionnaire, de mobiliser les enfants du contingent. Le pouvoir central français n’a pas accepté la mort des enfants du contingent. Il ne pouvait pas le cacher. La France comptait la perte de ses enfants. Les cris de victoire des généraux français n’ont pas arrêté ces pertes. C’étaient des jeunes âgés entre 18 et 19 ans. En plus, ils n’étaient pas préparés à la guerre et ne pouvaient pas supporter la vie difficile dans les djebels. Nos attaques étaient meurtrières. Malgré tout, même après la disparition des unités, les katibate, la guerre a changé de visage puisque l’ALN s’est réapprovisionnée sur le dos de son ennemi pour continuer la lutte.

Durant quelles années les combats avaient-ils connu leur plus grande intensité?

C’était en 1957 et 1958. L’armement provenait de Tunisie et c’est durant cette période que nous avons constitué les katibate. C’était un véritable brasier. Certes, nous perdions beaucoup, mais l’ennemi recevait aussi des coups là où ça lui faisait mal.

Dans ces moments de grande terreur, comment les maquisards parvenaient-ils à maintenir un certain équilibre psychologique?
C’est quand on est jeune qu’on peut donner sa vie au sacrifice pour sa patrie et ses convictions. Lorsqu’on a été sincère dans cet engagement, on ne peut plus revenir en arrière. Toujours aller de l’avant: ou bien la mort avec la chahada, ou bien la victoire. Nous attentions la mort d’une minute à l’autre. Nous assurions l’inhumation des chouhada. Quand on est jeune, la peur disparaît du coeur. Pour nous, les nombreux martyrs étaient des exemples à suivre pour rester fidèle au serment et à l’engagement. Le meilleur hommage à rendre aux martyrs était de continuer le combat. Ils nous avaient donné l’exemple et ouvert la voie, il fallait suivre.

Quelles étaient les conditions de vie des Algériens avant le déclenchement de la guerre de Libération nationale?
On ne pouvait pas accepter la vie d’esclavage réservée aux indigènes. Plutôt mourir que de vivre esclave. La seule perspective pour les Algériens, c’était la chèvre et les champs. La scolarité était réservée juste pour les nantis et encore! La seule vie était qu’un père de famille ait des chèvres à confier à ses enfants (garçons ou filles). Ces derniers allaient dans les champs pieds nus. Ceci au moment où les richesses de notre pays étaient entre les mains françaises qui disaient que ce pays était à eux. L’indigène faisait partie juste du décor.

A partir de quel moment les moudjahidine commençaient-ils à croire vraiment que l’indépendance était proche?
On a commencé à y croire lorsqu’on a assisté à la chute de la IVe République. La guerre d’Algérie avait fait que la France était devenue une république bananière. A ce moment-là, les combats sanglants ayant suivi n’ont pas diminué notre espoir dans une victoire très proche. La guerre d’Algérie est arrivée à briser l’unité de notre ennemi. C’était la première victoire de l’ALN. Nous étions alors convaincus que les combats qui se poursuivaient étaient les derniers et qu’un jour ou l’autre, ce serait les négociations pour la paix.

L’ALN a sans doute vécu des moments très difficiles durant les sept ans de guerre. Parlez-nous en...
La Bleuite où nous avons perdu l’élite de nos officiers et même de nos structures. Il y avait une déstructuration de l’ALN. Les moudjahidine avaient perdu confiance entre eux alors que la confiance était le ciment de leur énergie. La Bleuite a vraiment secoué les rangs de l’ALN. Nos services étaient désarticulés totalement et on sentait la fin.

Et comment l’ALN a-t-elle rebondi?
C’est le colonel Mohand Oulhadj, par sa sagesse, qui a réussi à apaiser l’amertume. Avec ce qui restait comme officiers loyaux, il a repris à zéro la reconstruction de la Wilaya III. Cette situation difficile n’a pas échappé à l’ennemi qui a voulu la parachever par l’opération Jumelles. L’ennemi a mis le paquet et a occupé le terrain, sachant que ses troupes n’étaient pas soumises au danger puisque nos fusils se sont tus faute de munitions.

Des moments durs pour l’ALN. Comment êtes-vous revenus en force?
Les victoires militaires de l’armée française n’ont pas entraîné une défaite totale de l’ALN. Par conséquent, le feu est resté toujours allumé.

Y a-t-il eu des ralliements massifs à l’armée française?
Il y a eu plusieurs prisonniers mais très peu de ralliements. Le peu qui restait, était loyal et fidèle au serment prêté aux chouhada. Avec des noyaux multiples, les cellules des militants se sont régénérées.

A quel moment l’indépendance du pays vous paraissait-elle inéluctable?

C’était à la suite du discours de De Gaulle sur l’autodétermination, en septembre 1957. On a compris qu’on avait gagné la partie. Mais déjà bien avant, comme je l’ai déjà dit, nous étions très satisfaits de la chute de la IVe République. Les militaires se sont inclinés devant le diktat du lobby des colons. C’était ce lobby qui a créé l’OAS au lendemain de l’Indépendance.

Où étiez-vous quand la nouvelle de l’indépendance vous est parvenue?
J’étais à la forêt de Aït Ali Ouabdellah, entre Yakouren et Tamgout.

Aviez-vous un nom de guerre?
Le colonel Amirouche m’appelait Si Salah. Tandis que Mohand Oulhadj m’a donné le sobriquet de «Si Salah la presse», car je faisais partie de l’équipe qui rédigeait le journal La Renaissance.

Quelle image gardez-vous du Colonel Amirouche avec qui vous aviez travaillé pendant longtemps?
C’était un véritable guerrier. C’est lui qui voulait frapper les Français au maximum pour leur faire le plus de mal. Pour lui, coûte que coûte, il ne fallait pas lui laisser de répit tant qu’on avait un fusil entre les mains. C’était un guerrier qui avait formé des guerriers comme lui et qui ont obtenu les résultats qu’il voulait.

Un mot sur le Colonel Mohand Oulhadj?
Mohand Oulhadj était plus un politicien et un rassembleur. Un chef qui donnait confiance dans l’unité d’action et la fermeté dans les convictions. Amirouche et Mohand Oulhadj étaient des hommes hors du commun. On ne peut pas dire être moudjahid devant eux. Ils étaient très sincères et fidèles au serment. Amirouche s’attendait à mourir. Il me l’avait dit personnellement. Il tirait une grande satisfaction à chaque fois qu’on lui annonçait une bonne nouvelle sur une bataille qu’on venait de remporter. Il aimait vivre au milieu de ses troupes.

Quelle est la plus grande leçon que vous avez tirée de votre participation à la guerre d’Algérie?
La confiance en soi. Il ne faut jamais désespérer. Quelle que soit la situation, il faut avoir confiance en soi et en Dieu. On n’est jamais abandonné par Dieu. Le bonheur réside dans l’accord total entre ses actes et ses profondes convictions. Il ne faut pas qu’il y est un conflit intérieur. S’il y a un conflit intérieur, la vie devient un enfer. Le bonheur, c’est la paix intérieure.

L'Expression

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