Entretien avec : Arab Sekhi

Arab SEKHI : "la culture kabyle est à un tournant de son histoire"

A New York au mois d’avril 2010, très probablement en tournée en France l'année prochaine, la troupe d'Arab Sekhi retourne sur les planches du Patro-Le-Prévost le 31 octobre pour une représentation de sa seconde pièce. Ass n unejmaa s'était jouée à guichets fermés en juin dernier.

Arab Sekhi :

Kabyle.com Québec : Azul a Mas Sekhi
A. Sekhi : Azul a Massa Ould-Hamouda. Je vous remercie de nous donner, encore une fois, l’occasion de parler de ce que nous faisons ici. À titre personnel, je trouve que pouvoir partager ses projets est une chance et j’apprécie toujours à sa juste valeur toute opportunité qui m’est donnée de parler de ce que je fais.  

"Ass n unejmâa" revient pour la seconde fois à Montréal où elle a eu un grand succès, êtes-vous heureux de l'accueil réservé à cette pièce de théâtre par le public ?
Plus qu’heureux. Pour les nouveaux comme pour les "anciens" (en fait Hocine Toulait et moi-même) ce fut un enchantement et cela pour plusieurs raisons: d’abord il y a le bonheur de l’artiste de voir le public applaudir son travail, ensuite il y a eu un immense soulagement de ne pas avoir déçu les attentes après Tidak n Nna Fa. Parce que paradoxalement, le succès de Tidak n Nna Fa a aussi été une source de stress. La question qui revenait souvent était alors "à quand la nouvelle pièce?". Nous espérons qu’elle sera à la hauteur de Tidak n Nna Fa!
Les défis à relever (et mes appréhensions) étaient multiples, d’abord à titre d’auteur, puis de metteur en scène mais aussi à titre d’acteur parce que le rôle de Dda Yidir dans Ass n unejmaa est très différent de celui de Nna Fa. Enfin, pour conclure nous sommes heureux que le public continue à nous accompagner dans notre petite aventure théâtrale.

Comment l’aventure "ASS N UNEJMÂA" a-t-elle débutée et comment cette idée vous est venue ? Avez-vous été marqué dans votre jeunesse par un Rassemblement au village ou plus précisément dans votre village ?
Je crois que toute notre génération a été marquée par Tajmait. Même si à l’époque, les gamins que nous étions percevaient Tajmait plus souvent comme un empêcheur de s’amuser en rond, immanquablement, avec le recul, nous en mesurons toute l’importance. L’aventure de Ass n unejmaa s’abreuve à la même source que Tidak n Nna Fa : la société kabyle avec ses grandeurs et ses misères, son histoire et ses défis, ses faillites et ses miracles. La société kabyle est à l’orée d’un tournant majeur de son histoire. Pour la première fois, bien qu’au prix fort, elle peut se refléter dans un miroir qui lui a toujours manqué, sa propre langue. Pour la première fois elle a la possibilité de se voir avec ses propres yeux pas ceux des autres et pour la première fois peut être, elle a un rôle, aussi limité soit il, à jouer dans la destinée de sa propre culture. C’est à la fois exaltant et terrifiant. Pourquoi choisir Tajmait comme toile de fond? Pour autant que des personnages peuvent personnifier des facettes d’une société, quoi de plus naturel, pour parler de la nôtre que de camper le récit dans une tajmait, qui par définition est un concentré de la société ? Le tout est d’éviter de tomber dans la caricature ou alors d’en faire le choix délibérément. Tidak n Nna Fa relève de la même approche. Nna Fa a personnifié une facette de la Kabylie : nos vieilles parentes. Avec Ass n unejmaa, les thèmes se sont élargis et la perspective est différente. Cependant la trame reste la même : l’importance de nos valeurs ancestrales, mais aussi la nécessité de négocier le futur. À nous de voir si nos valeurs seront un boulet ou un tremplin Un autre point en commun entre Tidak n Nna Fa et Ass n unejmaa, c’est l’humour. Cela reste pour moi la meilleure façon de traiter de sujets qui peuvent parfois être lourds. L’humour évite au discours d’être parfois indigeste.

Vous avez opté pour un décor qui représente toute une symbolique, pouvez-vous nous en parler ?
Merci d’aborder ce sujet, parce que cela me donne l’occasion de remercier ceux et celle qui ont été impliqués dans la conception et la réalisation du décor. C’est le résultat d’un travail d’équipe dans lequel tous les membres de la troupe ont été sollicités. J’ai amené l’idée du café et de son ambiance comme décor pour la pièce, par la suite Mourad Mohand-Said a pris le relais pour esquisser les principes de conception et de réalisation du comptoir et de l’arrière plan du café. Sarah, sa fille, a initié le travail d’inclusion des modifications du comptoir et par la suite, Mohand Belmellat avec sa touche professionnelle a retravaillé le contenu et a réalisé la toile qui plante le décor avant même de commencer la pièce. C’est en effet une photo prise avec l’accord du propriétaire d’un comptoir d’un café de Kabylie qui a été modifiée pour y inclure des figures emblématiques de notre histoire récente. Tous nos emblèmes n’y sont pas, mais bon, nous avons représenté ceux qui se retrouvent le plus souvent dans les cafés kabyles : la JSK, la JSMB, Matoub, Ait Menguelat et Slimane Azem. Le but premier du décor et bien entendu, de transporter le spectateur d’emblée dans une contrée, une époque, un lieu particulier. En bref c’est de le transporter avant de lui parler et d’éveiller sa réceptivité. Reste par la suite à le convaincre de vous accompagner jusqu’au bout. Un bon décor sert à obtenir la complicité du spectateur. Une fois qu’il se dit : Je suis dans un café en Kabylie, il semble que le café soit fermé, les chaises sont sur les tables…que va-t-il se passer? Qui va entrer? C’est gagné. Ensuite le décor doit se faire oublier. Si le spectateur continue à le remarquer pendant le déroulement de la pièce, il faut se poser des questions.

Comment avez-vous réussi à donner à chacun le rôle qui lui sied le mieux ? Pour vos choix d’acteurs, avez-vous eu recours à des auditions ?
Cela s’est fait en deux temps. D’abord il y a eu la première écriture de la pièce sans avoir en tête des acteurs particuliers. C’est un peu la phase qui suit celle de la gestation et où l’auteur aussi vite que possible met noir sur blanc ce qu’il veut capturer dans sa pièce et ce qu’il veut livrer au public. Puis vient le temps où le matériau brute est sur l’établi et où il faut commencer à l’affiner. C’est là ou avoir des acteurs en tête facilite beaucoup les choses parce que les personnages deviennent vivants et on peut alors les humaniser avec des tics, des humeurs, des traits. Cela peut sembler étonnant mais c’est là aussi où les personnages commencent à avoir une vie propre et à vous entraîner dans des sentiers que vous n’avez même pas soupçonnés au début de l’écriture. Moi j’ai donc eu la chance d’affiner Ass n unejmaa en sachant que Hocine Toulait allait être Dda Meqwran, Hakim Abdat personnifier Lhadj Alemmas, Brahim Bennamar jouer Chikh Mezyan, Nourredine Bala camper Mennad l’étudiant et moi-même être Dda Yidir. Il n y a pas eu d’auditions, j’ai fonctionné à l’instinct. Avec Hocine Toulait nous avons joué dans Tidak n Nna Fa, j’ai vu Hakim Abdat et Nourredine Bala jouer une fois Si lehlu de Muhia, quant à Brahim Benammar, il n’a jamais de sa vie fait de théâtre. C’était un pari pour lui et pour moi. Il semble que mon instinct ne m’a trompé.

On a remarqué une parfaite symbiose entre le public et la présence de jeunes talents ?

Absolument. Tout est question de crédibilité. Si un personnage est crédible, le public ne demande que ça. Je crois qu’un vent de sympathie pour les jeunes talents comme vous dites a soufflé dans la salle dès les premières minutes de représentation. Je peux vous dire qu’à l’entracte, ils avaient hâte de retourner sur scène et de retrouver le public. Un public qui a continué à être formidable même à la fin de la représentation. Les gens ont en effet attendu les acteurs à la sortie pour leur renouveler leurs compliments. Le spectateur ne s’en rend pas toujours compte, mais c’est inestimable pour un acteur.

Vous êtes un acteur qui s’impose depuis déjà un moment dans le milieu artistique amazigh tant au niveau du Théâtre (réalisation et interprétation), qu'au niveau de la poésie, je pense à l'émission "Abruy". Y a–t-il un autre domaine que vous aimeriez toucher (ex. Cinéma) ?
Je vous remercie. En fait mon souhait est de m’aventurer dans le roman, mais probablement pas tout de suite. J’ai récemment publié un livre en kabyle, Abruy…tirect, chez Trafford édition. Le théâtre reste un moyen privilégié de servir sa culture parce qu’il demande beaucoup moins de moyens matériels que le cinéma par exemple. Je n’ai pas de projet précis pour le cinéma mais, mais je reste ouvert à toute possibilité.

Comme le dit "Idir" dans la chanson « Lettre à ma fille »:  chez nous il y a des choses que l’on ne dit pas. Dans Ass n Unejmâa, vous avez parlé d’un sujet qui reste encore tabou chez nous malgré le modernisme : On ne démontre jamais nos sentiments aussi profonds soient-ils. Dans la pièce vous voulez changer cet état de faits ou cette coutume, pourquoi ?
En effet tout un acte de la pièce tourne autour de ce trait particulier de notre éducation et de notre culture en général. Je sentais qu’il fallait le dire. Peut être pour exorciser mes propres démons. Dans toute œuvre il y a un peu de son auteur. Ass n unejma ne fait pas exception. Je crois qu’en réalité cela ne se limite pas seulement à la non-expression des sentiments, cela va plus loin, il y a souvent un manque de communication. Et cela est parfois, malheureusement, la cause de beaucoup de drames. Dans Ass n unejmaa j’ai aussi voulu éviter l’amalgame entre la non expression des sentiment et l’absence de tendresse chez le kabyle. Il est le premier à souffrir de cet immense élan de tendresse pour les siens qui l’habite mais qu’il doit constamment contenir; de ces envolées du cœur qu’il doit systématiquement briser. Je crois que nous nous pouvons changer les choses parce que nous comprenons qu’il n y a que le premier pas qui compte. Je crois aussi que les jeunes générations ont le devoir de changer les choses, parce que si à la limite nous pouvons trouver des explications au comportement de nos pères, rien ne justifierait que les jeunes d’aujourd’hui tombent dans le même travers. Il ne faut surtout pas confondre entre le respect des valeurs et la sclérose, ni entre les pratiques et l’esprit d’une valeur. La valeur défie le temps, les pratiques qui l’expriment doivent évoluer.

J'ai ouie dire que Ass n Unejmâa serait présentée bientôt à Tizi-ouzou et à New-York, est-ce vrai ?
Pas Ass n unejmaa. Nous avions le projet d’aller présenter Tidak n Nna Fa à Tizi Ouzou effectivement, mais d’autres impératifs nous ont forcés à reporter le projet. Mais ce n’est que partie remise. Par contre nous irons avec Nna Fa à New York au mois d’avril 2010 tous les arrangements sont pris. Nous irons aussi très probablement en France en 2010.

Comptez-vous réaliser un DVD à l'instar de Nna Fa ?

Certainement. Cependant nous attendrons que la pièce soit rodée pour que nous puissions offrir un enregistrement de qualité au public. Peut être à l’automne 2010.

On a remarqué que la pièce est produite par le Théatre du Renouveau Amazigh/Amezgun Amazigh Amaynut. Qu’est-ce que c’est ?
Le TRA-AAA est de création très récente. Avec Mourad Mohand-Said, la cheville ouvrière du groupe pour l’organisation, la logistique et la promotion, nous avons pensé qu’un cadre officiel nous faciliterait les choses dans nos contacts avec les organismes ici au Canada et ailleurs lors de la location des salles, location de matériel etc. Mais, l’objectif ultime du TRA est de contribuer dans la mesure de nos moyens à la la création théâtrale et artistique de façon générale au Canada et de contribuer un tant soit peu à plus de variété dans le champs culturel kabyle.

Lors des représentations de vos pièces, nous avons remarqué la qualité de leur préparation et leur organisation aussi bien sur le plan technique que logistique. Pourriez-vous nous dire un mot sur cet aspect ?
Nous nous faisons un point d’honneur à faire le maximum pour honorer nos engagements envers le public, que ce soit en termes de qualité des salles, du respect de l’horaire ou de l’information. C’est l’expression de notre respect envers celles et ceux qui se déplacent pour nous voir. Bien entendu, il y a toujours des impondérables et organiser un événement artistique, que ce soit une pièce de théâtre ou un gala, n’est pas facile surtout que très souvent, le petit groupe organisateur doit être au four et au moulin. Le tout est de garder à l’esprit la nécessité de la rigueur dans la programmation et l’organisation. Mourad Mohand Said est celui qui est derrière toute la logistique les annonces et les autres aspects techniques. Cela permet aux acteurs de se concentrer sur les répétitions.

T.Ould-Hamouda : Votre mot de la fin Mas Sekhi ?
A. Sekhi : Comme je le mentionnais précédemment, la culture kabyle est à un tournant de son histoire. La création reste la voie du salut. Toute nouvelle œuvre est un pas dans la bonne direction. Il n’est pas toujours facile aux talents de s’exprimer c’est vrai, mais que ceux qui peuvent le fasse. Il n y a pas d’œuvre inutile. L’élitisme est un luxe que nous ne pouvons nous permettre dans la phase actuelle. Plus tard se fera la décantation. Je voudrais aussi ajouter que la création n’est rien sans le soutien du public. Il faut que se crée une symbiose entre les deux. Le public a autant un rôle à jouer que les artistes, autant de responsabilité que les créateurs dans le développement de notre culture.

Propos recueillis par Tassadit Ould-Hamouda

 

kabyle.com

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