Bouteflika-Toufik : le troisième mandat et la main française (I)

Bouteflika-Toufik : le troisième mandat et la main française (I)4 juillet 2006 : devant les généraux, rassemblée pour la circonstance aux Tagarins, siège du ministère de la Défense, le président Bouteflika annonce un amendement de la Constitution avant la fin de l’année afin d’y inscrire le pouvoir à vie. "Conformément aux prérogatives que me confère la Constitution, j’invite les citoyennes et les citoyens à exprimer leur avis sur les amendements proposés à la Constitution. (…) Nous souhaitons que le référendum sur l’amendement de la Constitution soit organisé, avec la volonté de Dieu, avant la fin de l’année". Silence dans les rangs de l’armée et du DRS.

Le quotidien El-Khabar annonce que le chef de l’État a signé le décret de convocation du corps électoral. Mais à deux semaines du réveillon, il n’y avait aucune information sur le référendum pourtant prévu "avant la fin de l’année". La publication du décret avait été bloquée.

Une guerre des clans s’était ouverte, clandestinement, sur le territoire.

À l’émission Tahaoulet de la radio Chaîne I, le chef du gouvernement Abdelaziz Belkhadem se risque à annoncer que "le référendum annoncé par le président Bouteflika aura lieu, mais avec juste un léger report."

"Léger" report ? Le ministre de l’Intérieur, Yazid Zerhouni, apporte la nuance : "Il n’y aura pas de référendum avant 2007, ni peut-être même avant juin 2007 ! Les délais légaux pour la convocation du corps électoral rendent impossible la tenue du scrutin avant la fin de l’année et des élections législatives et locales nous attendent dans le courant de l’année prochaine…"

"C’est devenue l’Arlésienne !", ironise El Watan qui note que "même Belkhadem, qui a été chargé de promouvoir et de "vendre" cette révision de la Constitution à l’opinion publique, a dû subir la loi du silence."

On se perd en conjectures. Un quotidien très sérieux s’abandonne à écrire : "Il y a un lien de cause à effet entre ce rendez-vous électoral référendaire manqué et la maladie du Président. Se sachant physiquement hors course pour se succéder à lui-même comme on lui prête l’intention, et peut-être sur les conseils avisés de ses amis au sein du pouvoir ou alors sous la pression de cercles influents du pouvoir qui ne veulent pas le voir prolonger son mandat présidentiel, Bouteflika aurait, dans un élan de sagesse, renoncé à briguer un troisième mandat."

Devant l’hostilité des généraux et du DRS, Bouteflika va jouer la carte "Elysée" qui devait changer de locataire dans les semaines à venir. Nicolas Sarkozy allait succéder à Jacques Chirac. Bouteflika promet des contrats faramineux pour les entreprises françaises en échange d’un soutien politique contre les généraux et le DRS de Toufik.

Dans Le Monde, Boualem Sansal donne un chiffre : "Il se dit ici que M. Sarkozy serait partant pour soutenir Bouteflika dans sa démarche de violation de la Constitution. Est-ce possible ? Vend-on la France des Lumières et des droits de l’homme pour seulement 10 milliards d’euros ? (…) J’aimerais dire ceci à nos amis français : quand M. Sarkozy vous ramènera le point de croissance supplémentaire promis durant la campagne présidentielle, j’espère que vous vous rappellerez d’où il vient, ce point, et quel prix il nous coûte".

Certains milieux officiels français, qui n’ignorent rien de l’ego de Bouteflika, ont vite compris qu’ils ne trouveraient pas meilleur partenaire pour reprendre la main sur l’Algérie. Ils vont s’accrocher à ce président qui a besoin de paillettes pour exister politiquement et dont ils savent la vieille fascination pour la France, depuis toujours, depuis son fameux message envoyé à Giscard en 1979, lors du retour de Boumédiene de Moscou à Alger via Paris, ou depuis ses innombrables visites en France…

Avant de partir du pouvoir, le président Jacques Chirac avait écrit un livre d’adieu où il consacre 5 lignes (seulement !) au président algérien décrit comme un "homme timide" et "complexe". Un président de la République "timide" alors qu’il doit s’affirmer devant ses pairs et défendre tout un peuple ? En jargon diplomatique, cela veut dire, en fait, que Bouteflika a un double langage : il hausse le ton contre la France quand il est à Alger mais pas devant Chirac ! Quant à l’étiquette de "complexe", elle sous-entend que la pensée de Bouteflika n’est pas structurée, qu’il n’y a pas de cohérence dans ce qu’il dit.

Chirac a mis cette thèse à profit. Lui qui s’est empressé de rendre visite au président Bouteflika fraîchement réélu en avril 2004 (en partie grâce à la France), avant même la confirmation du scrutin par le Conseil constitutionnel, a toujours su satisfaire les caprices de son homologue algérien. Il s’est fait grassement payer en retour : les ventes françaises en Algérie ont augmenté de 700% en l’espace de 6 ans !

Avec Sarkozy, les choses vont aller différemment.

Pour l’Algérie c’est un homme hostile et redoutable qui accède au pouvoir dans un pays auquel nous lient si fortement l’histoire, la langue et le sang. Désormais, avec Sarkozy, risquait de s’ouvrir l’ère d’une certaine inimitié à la fois franche et camouflée, et probablement celle de l’OPA hostile. L’inimitié s’affiche, en effet, partout : dans le discours pro-colonial et le rejet de la repentance, dans l’appui déclaré à la politique marocaine envers le Sahara occidental, dans certains propos islamophobes…

L’OPA est plus discrète. Elle est dans les desseins cyniques que l’homme a pour l’Algérie : renvoyer les compatriotes "inutiles" ; transférer en France ceux qui détiennent la matière grise ; "avaler" les grosses entreprises et les grosses banques algériennes… Le tout dans un grand projet démoniaque : rétablir une sorte de nouveau protectorat.

C’est qu’avec le départ de Jacques Chirac, une vieille page s’était tournée lourdement. Celle du gaullisme, d’abord, dont Sarkozy ne se réclame plus que pour l’effet médiatique.

Si du narcissisme de Bouteflika, de son manque d’épaisseur et de son envoûtement pour la France, Chirac en a fait un profitable business, avec Sarkozy, homme rusé et audacieux, téméraire et sans état d’âme, l’usage allait en être de nature plus politique et avec nettement moins de scrupules.

Le pire guettait l’Algérie. (À suivre)

M. B.

Le Matin 

 

Lire aussi :

- Bouteflika-Toufik : le troisième mandat et la main française (II)

- Bouteflika-Toufik : le troisième mandat et la main française (III)

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