Evocations d’Octobre

La Dépêche de Kabylie 08/10/2007

"On a tiré sur l’artiste ". Tragique et belle, la formule faisait quand même dans le lieu commun. Je n’ai pas pu l’éviter pourtant, tellement elle s’imposait Je revenais de la clinique des Orangers où j’avais rendu visite à Lounès Matoub. Il avait quelques jours auparavant reçu une rafale de kalachnikov dans les entrailles sur la route de Michelet.

On a donc tiré sur l’artiste et sur le chemin du retour vers ma rédaction, le titre de mon papier était fait, ayant d’emblée décidé d’écrire quitte à irriter Lounès qui a, d’emblée, tenu à mettre les choses au point : ta visite me va droit au cœur, mais c’est en tant qu’ami que je te reçois et non en tant que journaliste. Alors, je te demande de ne rien écrire, s’il te plait. Son corps qu’on devinait sous le drap plus qu’on le voyait, son visage émacié et rongé par une barbe inégale et le dépit de sa voix renvoyait une douleur insondable, plus profonde que ses blessures. Quelque chose dans l’image de Lounès sur son lit d’hôpital. Entre le geste désespérément lent de sa main refermant une revue ou le mouvement latéral du menton refusant un verre de lait, une autre formule, moins fine et moins galvaudée empruntait le sentier de la consécration : “rien ne sera plus comme avant”. Je ne sais plus quel journal avait " osé " la manchette, mais l’expression était dans l’air du temps. Sid Ali Benmechiche, journaliste à l’APS, venait de rendre l’âme sur les pavés de la place des Martyrs avec une balle dans la bouche. Un mort- symbole pour une profession qui n’en avait pas besoin et un miraculé qui a pris sur lui les béquilles de la contestation en couplets.
Octobre délivrait l’ampleur des dégâts dans la témérité des enfants bravant la mort et la profondeur des plaies esquissant déjà une trajectoire. Sid Ali Benméchiche en est mort et Matoub n’en est peut-être jamais revenu. Dans le véhicule qui me ramenait vers la " Rue de la Liberté ", j’étais étrangement serein. De cette sérénité du jour d’après où désormais, on sait, ou on croit savoir, ce qui reste à faire. Ecrire un papier pour vomir du cœur et de la tête. Pour Matoub et contre sa volonté, il fallait braver la censure là où d’autres ont bravé la mort. Le papier est passé et dans le titre, " l’enfant terrible " a remplacé " on a tiré sur l’artiste ". Ecrire un papier et rejoindre la Rue Khemisti où le MJA (Mouvement des journaliste algériens) tenait une assemblée générale permanente. Un local dont Chemseddine Sayah a cassé la porte à coups de marteau pour l’arracher au squat de l’indéboulonnable Union officielle. Le pays faisait le fou et les journalistes aussi.

Arracher des comités de rédaction et trouver des logements pour ceux qui n’en ont pas. En finir avec la censure et la médiocrité. Sur les pavés de la place des Martyrs, c’était Ali Benhadj qui tirait les ficelles et chauffait à blanc de jeunes exaltés. On leur a tiré dessus et une balle a fini dans la bouche du journaliste. Dix ans après, d’autres balles ont achevé Matoub et Ali Benhadj n’était pas très loin.

P.-S. : Octobre 88 continue de soulever la polémique quant aux raisons de la colère et l’identité des inspirateurs. Ma religion n’étant pas encore faite sur la question, j’ai livré ces quelques souvenirs épars en attendant d’être mieux éclairé moi-même. Sans trop d’illusions.

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par S. L.

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