QUELLE UNIVERSITÉ POUR QUELLE ALGÉRIE

L'urgence de sortir de la malédiction de la rente

QUELLE UNIVERSITÉ POUR QUELLE ALGÉRIE
L'urgence de sortir de la malédiction de la renteFormer des créateurs de richesses, voilà la véritable vocation de l'université!
«Science sans conscience n'est que ruine de l'âme» Rabelais

Cette année 2013 est l'année des défis, car nous sortons d'un demi -siècle de gestion de l'Etat de façon classique et nous sommes brutalement «en face d'échéances qui sont pour le moins lourdes de conséquences pour l'avenir du pays.

Comment voulons-nous assurer un avenir aux 70% de jeunes si nous nous ne penchons pas sur les fondamentaux, à savoir, une éducation et une formation de qualité. Il est regrettable que le microcosme politique ne se sente pas concerné dans les faits -en dehors des chi'arates sans lendemain de la langue de bois- par l'avenir de l'école. Dans dix mois la présidentielle se profile. Quel que soit le candidat élu, il est indispensable, voire vital pour le pays de revoir fondamentalement l'éducation la formation professionnelle plus erratique que jamais et, naturellement, l'enseignement supérieur où le fil de l'eau est un mode de gestion. Naturellement, il faut prendre en compte les pesanteurs, car le système éducatif ne peut pas être bouleversé du jour au lendemain. Mais il est un fait incontournable, toute l'action future du gouvernement est conditionnée, par un système éducatif performant. Il faut dire aux Algériens et aux Algériennes que dans moins d'une génération, vers 2030, l'Algérie n'aura pas d'énergie à exporter. Elle aura elle-même des difficultés en termes d'approvisionnement du fait d'une gabegie actuelle du gaspillage tous azimuts et des fausses certitudes quant au fait que tout est gratuit.(eau, électricité, pain, carburants,) alors que tout est importé. L'Algérien de 2013 pense que tout lui est dû sans effort, sans mérite. Il a encore la mentalité du «berylek», ne se sentant pas concerné par la chose publique et par le désir d'être ensemble, il s'identifie plus à son quartier, sa ville, son douar d'origine qu' à cette certitude qu'il est avant tout algérien.

Un système éducatif en miettes, encore otage des idéologies
Chacun sait que les idéologies sont là pour formater les hommes et les femmes dans le sens des intérêts des apprentis sorciers de la «boulitique». Notre système éducatif a subi ces vingt dernières années violence sur violence. La tragédie est que l'on ne veut surtout pas faire un état des lieux sans complaisance pour évaluer à leur juste mesure les dégâts occasionnés par la scholastique. Si le système éducatif est dans cet état lamentable, ce n'est pas uniquement de la faute des responsables des secteurs, c'est aussi et surtout la faute de la gouvernance dans son ensemble. C'est un fait, l'éducation et l'enseignement supérieur n'intéressent pas les pouvoirs publics car le fonctionnement du pays est sous-traité dans une large mesure cinquante ans après, à l'expertise externe. A quoi cela sert de former des ingénieurs, des techniciens, des médecins s'ils n'exercent pas du fait que nous ne faisons pas confiance aux Algériens? Quand nous n'aurons plus la rente pour couvrir nos errances qu'allons-nous faire du fait que tout est importé et que nous ne savons plus rien faire, à part nous assurer que le pompage du pétrole et du gaz fonctionne bien?

L'école, les constantes nationales et la modernité
Un cri du coeur de Rachid Brahimi m'a interpellé, il s'interroge sur ce qu'il faut apprendre à l'enfant pour le propulser dans la modernité: «Le système éducatif algérien écrit-il, continuera d'alimenter les débats dans cette école soumise aux critiques les plus franches et aux expérimentations malheureuses. Cette contribution consiste essentiellement à appréhender des déclarations récentes dont celle du ministre de l'Education nationale, lors de la séance plénière de l'Assemblée populaire nationale (APN) sur les références clés de notre système éducatif. Le premier responsable de l'Education nationale affirme que «les efforts du système éducatif en Algérie visaient à édifier une école moderne et imprégnée de valeurs nationales» à travers des programmes pédagogiques qui portent sur le raffermissement de l'unité nationale et l'ancrage des principes humanitaires. «La consécration des principes et idéaux de Novembre pour consolider l'attachement des générations montantes à la patrie, à son histoire, aux nobles préceptes de l'Islam et promouvoir les valeurs de la République et de l'Etat de droit, s'inscrivent parmi les objectifs escomptés» a ajouté le ministre.(...) Le simple citoyen que je suis s'est donc contenté d'une relecture rapide de la proclamation du 1er Novembre, seul document disponible sur les idéaux de Novembre. Cette proclamation note que l'indépendance nationale consistait en deux buts qui sont, d'une part, la restauration de l'Etat algérien souverain, démocratique et social, dans le cadre des principes islamiques, puis d'autre part, le respect de toutes les libertés fondamentales sans distinction de race et de confession. Le reste de la proclamation me semble traiter uniquement cette période de lutte du peuple algérien.» (1)

«Pour ce qui est de l'enseignement de l'éducation islamique, les programmes mis en oeuvre sont-ils suffisants pour inculquer à nos enfants les préceptes de l'Islam? Car tout un chacun sait que ce type d'enseignement, aussi balisé qu'il soit par le programme officiel, dépend également de la formation, des compétences et du vécu propre de chaque formateur. Illustrons cela: que penser de tel ou tel enseignant du cycle primaire qui aborde, dans le cadre d'un cours d'éducation islamique, avec des bambins de moins de dix printemps, la question du supplice de la tombe? Peut-on inculquer l'amour, la tolérance et d'autres valeurs humanistes ou islamiques en terrorisant les enfants (...)Et si notre école forme, elle forme alors au formatage, au dressage qui n'a rien à voir avec l'éducation, à l'irrationnel, à la glorification, à la servitude, au conservatisme. Au rabais. Notre école ne forme pas des citoyens qui maitrisent le savoir scientifique. Notre école ne forme pas au rationalisme, à l'esprit d'analyse et de synthèse, à l'esprit critique, à la créativité, à l'humanisme, à l'universalisme, à la tolérance, au savoir-faire, ces valeurs qui permettent à une nation de se redresser, de s'élever, d'avancer, de s'imposer. Pour conclure, il s'agit de savoir que le temps presse, qu'entre-temps les nations progressent, et que notre système éducatif régresse en faisant dans le rapiéçage. (...) A force de nager entre deux eaux, c'est notre école qui ira à vau-l'eau, nos enfants et le pays avec. (1)

La nécessité de l'excellence dans la formation supérieure
Dans plusieurs de mes interventions j'avais pointé du doigt la situation désastreuse de la formation supérieure, notamment en technologie. L'introduction du LMD qui a montré ses limites, a condamné la formation d'ingénieurs et de techniciens dont aurait besoin le pays. Il faut retourner à la base de l'enseignement pour connaître les raisons du niveau actuel dans le supérieur. Au primaire, secondaire et aux classes terminales, le baccalauréat est à son tour considéré comme le sésame. Pourtant, le niveau a cruellement baissé. (2)

Le Bac mathématiques élémentaires et techniques mathématiques (TM) étaient les meilleurs. On étudiait maths sup et maths spé en classes de terminales maths. C'étaient les meilleurs. Or le Bac TM a été supprimé, ce qui constitue une erreur fondamentale. On a fini par banaliser le Bac sciences devenu le ventre mou du secondaire avec les Bac lettres et sciences humaines. Dans cet ensemble de lauréats au Bac, on ne trouve qu'une proportion de 1 à 2% de baccalauréat mathématiques. Par la force des choses, on a fini par prendre le chemin inverse du développement technologique. En 1991 on a supprimé le concours pour mettre en place le choix par ordinateur. Et l'ordinateur, c'est une calamité! Des enfants ayant obtenu d'excellentes notes en maths et physique se sont retrouvés- par la grâce de l'ordinateur, dont on sait qu'on peut lui faire dire ce que l'on veut notamment concernant les critères opaques d'admission dans une filière ou une autre- à étudier des disciplines qui ne les intéressent pas et qui en font des candidats à l'échec.

On ne donne pas une chance à ce pays, on vit dans un état d'anomie totale dans ce domaine. Il n'y a pas de cap. A l'époque de Boumediene on vivait une période de plein emploi, on était sur le chemin du développement. Aujourd'hui on ne sait même plus où on va!, «ensardiner» chaque année 200 à 300.000 étudiants, sans jamais demander quelle est la qualité de l'acte pédagogique. Cela n'intéresse pas les pouvoirs publics pour qui l'essentiel est qu'il n'y ait pas de vagues. Ce qui doit être attendu du ministère de l'Enseignement c'est l'amélioration de la qualité de l'acte pédagogique, d'une façon absolue, afin que cela puisse être confirmé par n'importe quel organisme international.

En Algérie nous n'avons pas de cap pour la formation des hommes. Former des créateurs de richesses, voilà la véritable vocation de l'université! Or on assiste, depuis une dizaine d'années, à la «bazarisation» tous azimuts de l'économie. Ce qui signifie qu'on ne sait plus rien faire, que tout est acheté de l'étranger. Il y eut une époque où on savait faire un certain nombre de choses. Depuis, on a mal compris la mondialisation, et on s'est livré pieds et poings liés au «marché». Nous devrions pouvoir former des gens capables de générer des richesses. L'Etat ne peut plus pourvoir à l'emploi. Il devrait habiliter le jeune à former son propre emploi. Mais pas un emploi du type Ansej, en lui procurant un bus, une boulangerie ou une boucherie! Force est de constater que l'Université a été soigneusement mise à l'écart des enjeux de développement si tant est qu'il existe un programme. Le pays avance sans son Université. Mieux encore, depuis la mise en place du LMD, la formation d'ingénieur a disparu des universités algériennes! On y délivre des masters qui n'ont rien à voir avec l'esprit de la formation de l'ingénieur. Au lieu de multiplier et renforcer la formation technologique, on l'a réduite à sa plus simple expression.

Nous devons disposer d'une base qui puisse fournir un socle technologique, et pour cela il est essentiel que l'Université devienne la préoccupation prioritaire du gouvernement. On ne pourra rien faire sans l'Université. Tout ça a disparu, tout ce qu'on savait faire a disparu dans la même charrette que les lycées techniques, les collèges techniques et toute l'articulation de la formation professionnelle. Nous importons même les fils à plomb, alors qu'ailleurs on en est à la technologie du laser! On ne pourra pas rattraper le train du développement de cette façon-là. Nous sortons chaque année 120.000 diplômés, dont à peine 5% trouvent un job, ce qui est dramatique.

Donner leur chance aux jeunes
Dans une contribution intéressante, Monika Kosinka parle du chômage des jeunes en Europe. Cette contribution est citée pour montrer l'analogie avec l'Europe et comment nous pourrions prendre exemple: Les jeunes écrit-elle, «sont exclus de la vie économique à cause du chômage et des obstacles à la création d'entreprise. Libérer l'énergie, l'esprit d'entreprise et le génie technologique des jeunes n'est pas qu'un impératif moral, c'est une nécessité économique. Nous vivons un temps de crise pour la jeunesse du monde entier. Selon l'Organisation internationale du travail, le chômage mondial des jeunes s'établit à 12,9%. Pour les jeunes, le marché du travail n'a pas été aussi difficile depuis des décennies, engendrant des conséquences potentiellement dramatiques sur leur vie et leur avenir. (...)»(3)
«En outre, poursuit-elle, s'ils ont besoin de travailler, les jeunes aspirent également à occuper des emplois de qualité répondant à leurs besoins. Gagner trop peu pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, moins qu'un salaire de subsistance, nous rappelle un passé révolu. Sans surprise, c'est une immense source de frustration et de ressentiment. À court terme, l'exclusion des jeunes du marché du travail affecte autant les individus que les sociétés. Mais surtout, elle retarde les étapes clés du passage à la vie adulte: l'indépendance, le mariage, enfin la fondation d'une famille. Il ne s'agit pas de repères sociaux flous; ils s'avèrent indispensables à la santé et au bien-être, concourant pour beaucoup à préserver la santé mentale et à prévenir l'exclusion. Au niveau sociétal, les jeunes marginalisés, exclus et privés d'espoir contribuent à l'agitation sociale, à la délinquance, à l'instabilité et à une perte de confiance en la capacité des pouvoirs à reconnaître les besoins de tous et à y pourvoir. (...) Dans ce contexte, ne pas lutter immédiatement et efficacement contre le chômage des jeunes serait non seulement une folie économique mais aussi une faillite morale. La solidarité intergénérationnelle doit inclure des actions visant à redonner espoir en l'avenir et à combler les attentes des jeunes. Certaines entreprises projettent toutefois de mettre en place des dispositifs d'apprentissage; l'Allemagne, qui a su maintenir les jeunes dans l'emploi, fait figure de modèle pour certains. Plus encore, la réglementation applicable aux start-up et l'accès restreint des jeunes au crédit constituent des obstacles déterminants à l'innovation et à l'entrepreneuriat. (3)
«Ce qui est un problème économique pourrait devenir une tragédie humaine. On ne peut pas se permettre d'abandonner une génération dont le seul tort est d'être née au mauvais moment. Simplifier l'accès aux débouchés créés par les start-up et favoriser l'entrepreneuriat est essentiel et rentable. Il est grand temps que la génération arrivée au sommet transforme sa rhétorique et ses aspirations politiques en énergie et en mesures actives pour créer les conditions d'un changement qui fera d'une génération «perdue» une génération «retrouvée». Ce message s'applique merveilleusement à la situation des Jeunes et à l'importance du rôle de l'université.»

Au-delà, sans attendre l'échéance présidentielle qui n'est pas un horizon indépassable, il faut imaginer l'avenir. Nous devons sans perdre de temps mettre en place un vrai programme qui tourne le dos à la rente, qui mise avant toute chose sur la formation des hommes, qui donne des opportunités de création de richesse par la mise en place de projets structurants tels que celui du plan Marshal stratégique pour les énergies renouvelables et le gaspillage. Il faut arrêter d'acheter du superflu et mettre les investissements dans ce qui rapporte. Chaque calorie exportée doit avoir son équivalent en énergie renouvelable. C'est cela l'avenir. Des programmes, des candidats à la présidentielle qui ne misent pas sur l'école et l'université sont voués à l'échec. Puissions-nous être entendus avant que cela ne soit trop tard! Amen.

1. Rachid Brahmi 16.05.2013 http://www. lequotidien-oran.com/?news=5183011
2. http://www.liberte-algerie.com/dossiers-economiques/nous-formons-pour-la-france-professeur-chemseddine-chitour-directeur-du-laboratoire-devalorisation-des-energies-fossiles-a-l-ecole-polytechnique-d-alger-a-liberte-165112 Interview par Djamel Zidane 26 10 2011
3. Monika Kosinka, http://www.oecd. org/fr/emploi/donner-leur-chance-aux-jeunes.htm

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